Mao Zedong, dictateur et tyran sanguinaire : les preuves historiques que Mbappé a reniées pour ses sponsors chinois

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Il a suffi d’un mot pour faire trembler un empire commercial. Interrogé sur les « mèmes » le représentant, Kylian Mbappé a cité celui où son visage était greffé sur celui d’un « dictateur chinois » : Mao Zedong. 24 heures plus tard, le capitaine de l’équipe de France présentait ses excuses. Le mot n’avait pourtant rien d’une insulte. C’est la description exacte, documentée par des décennies de travaux historiques, de l’homme qui a dirigé la Chine de 1949 à 1976 et dont le règne a coûté la vie à des dizaines de millions de personnes.

Une blague, des sponsors en fuite, la Liga à genoux

L’attaquant du Real Madrid répondait à TheBridge, le média créé par son coéquipier en club et en sélection Aurélien Tchouaméni, qui l’interrogeait sur les mèmes les plus drôles reprenant son image. Dans la vidéo diffusée lundi en ligne, il explique que son préféré est celui qui greffe son visage sur celui d’« un dictateur chinois », à savoir Mao Zedong, fondateur de la République populaire de Chine.

La machine s’est emballée en quelques heures. 3 entreprises qui utilisaient le nom et l’image du joueur, dont le géant des boissons Dongpeng, ont rompu leur collaboration. Le groupe audiovisuel d’État chinois CMG, qui chapeaute la télévision publique CCTV, a confirmé mardi avoir suspendu la diffusion des matchs de Liga. Et le championnat espagnol s’est aplati sans attendre : son président Javier Tebas a publié un communiqué pour présenter ses excuses à la Chine, regrettant des déclarations qui ont causé malaise et offense.

Les excuses de Mbappé

Le joueur n’a pas tenu plus longtemps. Avant même 13 heures, le jour même où la polémique est née, il a publié un communiqué en français, en anglais et en chinois. Il s’y dit « sincèrement désolé », présente ses excuses et reconnaît des « propos maladroits » sur l’ancien dirigeant. Il y souligne son profond respect pour le peuple chinois et son histoire.

Le respect du peuple chinois, justement, aurait dû le pousser à maintenir son propos. Car les premières victimes de Mao furent des Chinois, par dizaines de millions. S’excuser d’avoir qualifié Mao de dictateur, c’est s’excuser auprès du régime qui entretient son culte, pas auprès de ses victimes. Le plus célèbre footballeur français a mis quelques heures à réviser l’histoire du XXe siècle pour préserver ses contrats. La Liga, elle, n’a même pas eu ce délai de réflexion.

L’affaire en dit long sur l’emprise que Pékin exerce sur les sportifs, les clubs et les ligues occidentales. Un mot exact sur un fait historique suffit à déclencher sanctions commerciales, suspension de diffusion et contrition publique en 3 langues. Revenons donc à ce que Mbappé n’aurait jamais dû retirer.

1950-1953 : réforme agraire et quotas de morts

Dès la prise du pouvoir, le régime de Mao organise la violence de masse. La réforme agraire de 1950 consiste à désigner, dans chaque village, des « propriétaires » à dénoncer, humilier et souvent exécuter lors de séances publiques. L’historien Frank Dikötter souligne que ces distinctions de classe artificielles ne correspondaient pas au paysage social des villages, où la plupart des paysans vivaient dans des conditions à peu près similaires.

Parallèlement, en décembre 1950, le Parti lance la « campagne de répression des contre-révolutionnaires ». Mao fixe des quotas de personnes à tuer par province, sur la base d’estimations arbitraires du nombre d’ennemis supposés y résider, et des cadres locaux les dépassent pour éliminer leurs rivaux. En août 1951, Mao déclare explicitement que 0,1 % de la population doit être exécuté pour éliminer les pires ennemis de classe. Dans les 3 provinces placées sous l’autorité de Deng Xiaoping, 150 000 personnes avaient été exécutées dès novembre 1951. Le bilan de cette seule campagne est estimé à environ 2 millions de morts entre 1950 et 1953.

Ces faits sont établis par les archives du Parti lui-même. Frank Dikötter, professeur à l’université de Hong Kong, a exploité les archives des comtés et des provinces pour son livre The Tragedy of Liberation, consacré à la période 1945-1957. L’historienne Zhou Xun cite dans ses travaux un document des archives du comité du Parti du Sichuan occidental intitulé « Édit du président Mao sur le quota d’exécutions, 20 avril 1951 ».

1957 : la chasse aux « droitiers »

En 1956-1957, Mao invite les intellectuels à critiquer le Parti, au nom de la campagne des « Cent Fleurs ». Les critiques fusent, bien au-delà de ce que le régime attendait. La riposte est immédiate : la campagne « anti-droitiers » de 1957 frappe plusieurs centaines de milliers de personnes, chiffrées à plus de 550 000 par les statistiques officielles chinoises elles-mêmes. Ces « droitiers » sont envoyés dans des camps de rééducation par le travail, le laogai, ou relégués pour des années.

1958-1961 : le Grand Bond en avant, la plus grande famine de l’histoire

C’est le crime le plus massif du règne. En 1958, Mao lance le « Grand Bond en avant » pour rattraper les puissances industrielles à marche forcée. Les paysans sont regroupés dans des communes populaires, les récoltes réquisitionnées, les objectifs de production gonflés jusqu’à l’absurde.

Le journaliste chinois Yang Jisheng, ancien de l’agence officielle Chine nouvelle, a consacré des années d’enquête à cette famine dans Stèles, publié en français au Seuil en 2012. Il y dédie son livre à son père, mort de faim en 1959, et aux 36 millions de Chinois victimes de la famine. L’ouvrage n’est pas publié en Chine. Il y montre que la conférence de Lushan, en 1959, a aggravé une catastrophe sans précédent, survenue dans des conditions climatiques normales, sans guerre ni épidémie.

La responsabilité personnelle de Mao est écrasante. C’est lui qui contraint à l’autocritique les dirigeants pragmatiques qui avaient combattu un premier « petit bond », impose au printemps 1958 le lancement d’un Bond bien plus ambitieux, puis le relance après Lushan, ce qui triple le nombre de morts de faim.

Frank Dikötter, dans Mao’s Great Famine (2010), avance un bilan plus lourd encore. Selon les documents qu’il a étudiés, le Grand Bond en avant a provoqué la mort de 45 millions de personnes. Les archives montrent, écrit-il, que la contrainte, la terreur et la violence en étaient le fondement, et non de simples erreurs économiques. L’historien rappelle aussi que le Parti tente encore de minimiser ce lien, en attribuant généralement la famine aux conditions météorologiques.

1966-1976 : la Révolution culturelle

Écarté de la gestion quotidienne après le désastre, Mao reprend la main en 1966 en lançant la Révolution culturelle. Pour Dikötter, elle fut une tentative de se venger des dirigeants qui avaient osé s’opposer à lui pendant le Grand Bond.

Mao lâche les gardes rouges contre le Parti lui-même : des dizaines de milliers de responsables sont humiliés, torturés, voire tués. L’ordre doit être rétabli par l’armée, aux méthodes souvent tout aussi brutales. À Pékin, gardes rouges, étudiants et autres tuent au moins 1 772 personnes en août et septembre 1966.

La référence sur le sujet reste La Dernière Révolution de Mao, de Roderick MacFarquhar, professeur à Harvard, et Michael Schoenhals, de l’université de Lund. Les auteurs démontrent le rôle machiavélique de Mao dans l’orchestration du mouvement, que les publications chinoises dissimulent. Une étude des sociologues Andrew Walder et Yang Su, fondée sur 1 520 annales de comtés publiées en Chine, estime le bilan dans les seules campagnes chinoises entre 750 000 et 1,5 million de morts, autant de blessés à vie et 36 millions de personnes victimes de persécutions politiques. L’essentiel de ces victimes date de 1968 à 1971, après la reprise en main par les nouveaux organes du pouvoir local.

Même Pékin a reconnu les « erreurs »

Le Parti communiste chinois lui-même n’a jamais pu effacer totalement ces crimes. En 1981, sa « résolution sur certaines questions de l’histoire du Parti » qualifiait la Révolution culturelle de grave revers et en attribuait la responsabilité principale à Mao, tout en maintenant son statut de fondateur de la nation. C’est la formule restée célèbre, prêtée à Deng Xiaoping, de Mao bon à 70 % et mauvais à 30 %. Ses portraits ornent toujours la place Tian’anmen et les billets de banque.

Additionnés, les bilans des historiens dépassent largement 40 millions de morts, entre exécutions, camps, campagnes politiques et famine provoquée. Peu de régimes au XXe siècle ont fait pire. Kylian Mbappé l’a appelé dictateur. Il avait raison.

Le Livre noir du communisme

En France, le bilan du maoïsme a été popularisé en 1997 par Le Livre noir du communisme, publié chez Robert Laffont sous la direction de l’historien Stéphane Courtois. Le chapitre consacré à la Chine, intitulé « Chine : une longue marche dans la nuit », est signé du sinologue Jean-Louis Margolin. Il retrace l’ensemble du règne maoïste, des purges de l’époque de Yan’an aux campagnes des années 1950, du Grand Bond en avant à la Révolution culturelle, sans oublier le système concentrationnaire du laogai et la répression au Tibet. Dans son introduction, Stéphane Courtois avance pour la Chine communiste un bilan de 65 millions de morts, le plus lourd de tous les régimes communistes étudiés dans l’ouvrage. Vendu à des centaines de milliers d’exemplaires et traduit dans de nombreuses langues, le livre a fait voler en éclats, en France, l’indulgence dont Mao bénéficiait encore dans une partie de l’intelligentsia, qui l’avait célébré dans les années 1960 et 1970.

Pour aller plus loin

Yang Jisheng, Stèles. La grande famine en Chine, 1958-1961, Seuil, 2012. Frank Dikötter, La Grande Famine de Mao, 1958-1962, Calmann-Lévy, 2013, et The Tragedy of Liberation, Bloomsbury, 2013. Roderick MacFarquhar et Michael Schoenhals, La Dernière Révolution de Mao, Gallimard, 2009. Andrew Walder et Yang Su, « The Cultural Revolution in the Countryside », The China Quarterly, 2003.

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