Feargal Cochrane : « Le Brexit a déstabilisé la vie politique en Irlande du Nord » [Interview]

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Alors que la situation se tend et se dégrade en Irlande du Nord, il est actuellement impossible, pour des journalistes étrangers comme nous, d’aller y faire un reportage, les restrictions sanitaires délirantes mises en place par les autorités en Irlande comme en Irlande du Nord (quarantaine obligatoire de 14 jours…) rendant vain tout travail sur place.

Cela ne nous empêche pas de vous proposer quelques analyses de contacts présents sur place, ou d’observateurs avertis de la situation en Irlande du Nord. Ainsi, pour nous entretenir de la dégradation de la situation, nous vous proposons ci-dessous une interview de Feargal Cochrane professeur émérite de l’International Conflict Analysis in the School of Politics and International Relations. Il a rejoint l’Université du Kent en septembre 2012.

Le professeur Cochrane a publié de nombreux articles dans le domaine de la violence politique et de la transformation des conflits dans des revues internationales de premier plan et auprès de prestigieuses maisons d’édition universitaires. Il est régulièrement consulté par les médias sur des questions relatives à la paix et aux conflits, notamment par la BBC et Channel 4 News, Time Magazine, Christian Science Monitor…

Parmi les ouvrages qu’il a publié, deux doivent être possédés par les anglophones désireux de comprendre ce qui se passe en Irlande du Nord. Breaking peace: Brexit and Northern Ireland (Manchester University Press) et Northern Ireland: The Fragile Peace (Yale University Press).

Pour évoquer ces livres, mais surtout la situation du moment, nous lui avons posé quelques questions :

Breizh-info.com : Vous avez publié « La paix brisée : le Brexit et l’Irlande du Nord ». En quoi le Brexit a-t-il brisé la paix dans le Nord ? Que vous inspirent les évènements actuels, de Belfast à Newtonabbey en passant par Londonderry/Derry, et les troubles dans les quartiers loyalistes ?

Feargal Cochrane : Le Brexit a déstabilisé la vie politique en Irlande du Nord de plusieurs façons. Tout d’abord, il ignore le choix démocratique de l’Irlande du Nord à rester au sein de l’Union européenne. L’Irlande du Nord a voté par 56% contre 44% pour le maintien dans le référendum de 2016 du Royaume-Uni sur l’adhésion à l’UE.

Le gouvernement britannique de Londres n’en a pas tenu compte et a déclaré que l’ensemble du Royaume-Uni quitterait l’Union en même temps, même si l’Irlande du Nord et l’Écosse ont voté pour rester dans l’UE.

Deuxièmement, le Brexit a relancé la politique identitaire en Irlande du Nord sur son statut constitutionnel et sur la question de savoir si elle est britannique ou irlandaise. L’accord du Vendredi Saint était basé sur une ambiguïté constructive, où l’on pouvait être soit britannique, soit irlandais, soit à la fois britannique et irlandais. Mais le Brexit a obligé les gens à choisir entre ces identités alors que l’Accord du Vendredi Saint avait créé une situation où les gens n’avaient pas à choisir. Troisièmement, les relations anglo-irlandaises ont été endommagées par le Brexit et ont placé Londres et Dublin dans une relation plus compétitive avec des intérêts différents – alors que les intérêts se rejoignaient relativement avant le Brexit.

Le protocole continuera probablement à déstabiliser la politique en Irlande du Nord parce qu’il place une frontière commerciale dans la mer d’Irlande – c’était une meilleure option qu’une frontière sur l’île d’Irlande – mais il causera toujours des frictions. Mais c’est un prix que le gouvernement britannique semble heureux de payer pour « réussir le Brexit ».

Je pense que les émeutes actuelles ont plus à voir avec les groupes paramilitaires loyalistes qui affirment leur contrôle dans les zones urbaines qu’avec leur opposition au protocole – mais elles restent préoccupantes et contribuent à déstabiliser le processus politique.

Breizh-info.com : Il semble qu’il y ait, dans le camp unioniste, une peur de disparaitre, de perdre sa culture, son identité, dans un futur proche. Si je devais dresser un parallèle, j’évoquerais les Pieds noirs d’Algérie…même si ces derniers n’avaient sans doute pas la légitimité sur plusieurs siècles qu’ont les unionistes. Quid de la comparaison ?

Feargal Cochrane : Je pense que l’unionisme a toujours été peu sûr de lui et a périodiquement de bonnes raisons de se sentir ainsi. Ce qui se passe aujourd’hui n’est que le dernier exemple en date d’un processus permanent. Ils ont l’impression d’être traités comme moins britanniques que les habitants de la Grande-Bretagne. Ils craignent de ne pas être aussi britanniques que les habitants du « continent » britannique, mais simplement des britanniques comme les habitants de Gibraltar ou des îles Falkland, et au final, d’être exclus de l’Union. Cette crainte remonte à la fin du 19e siècle et fait partie de l’ADN de l’unionisme.

Breizh-info.com : Vous avez également publié « La paix fragile en Irlande du Nord ». En cette année de centenaire de la création de l’Etat d’Irlande du Nord, qu’avez-vous souhaité amener comme contribution au débat ?

Feargal Cochrane : Ce livre explique qu’il est impossible de comprendre la politique actuelle en Irlande du Nord sans avoir une certaine compréhension et empathie pour l’histoire irlandaise. Je soutiens que l’Irlande du Nord est un endroit normal où des choses anormales se sont produites – mais que le conflit est né d’un ensemble de conditions politiques et économiques qui ont façonné les relations conflictuelles. Je soutiens également que l’Irlande du Nord ne s’est pas développée de manière isolée, mais qu’au cours des 100 dernières années, elle a été en partie façonnée par ses relations avec la Grande-Bretagne et la République irlandaise.

Breizh-info.com : Depuis les accords du vendredi Saint de 1998, la paix semble très fragile en Irlande du Nord. Le Brexit, les discours sur la réunification irlandaise, le protocole, la crise politique à Stormont…il y a comme une odeur de poudre en Ulster, non ?

Feargal Cochrane : Oui, le processus de paix est fragile. Cela s’explique en partie par le fait que le GFA (Good friday agreement) n’a jamais vraiment réussi à changer la vie des personnes vivant en Irlande du Nord – il a créé des institutions politiques décentralisées, mais celles-ci n’ont pas été en mesure de faire face au sectarisme en Irlande du Nord ou de s’attaquer aux divisions structurelles de la société irlandaise. Dans l’ensemble, je suis optimiste quant à l’avenir, mais à court terme, les institutions décentralisées actuelles de la NI sont confrontées à un avenir incertain.

Breizh-info.com : En tant qu’observateur, que spécialiste de ce conflit politique, quelles solutions voyez vous permettant une paix durables, et une envie commune de vivre ensemble, catholiques et protestants, unionistes et républicains ?

Feargal Cochrane : Les unionistes et les nationalistes n’ont toujours pas trouvé un terrain d’entente suffisant pour vivre ensemble pacifiquement. Mais le partage du pouvoir est la seule façon d’avancer à court terme. Il faut revenir à l’ambiguïté constructive du processus de paix et s’éloigner des options binaires excluantes qui opposent l’identité britannique à  l’identité irlandaise.

Propos recueillis par YV

Crédit photo : DR
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