Une découverte archéologique majeure en Allemagne révèle l’extraordinaire savoir-faire des Néandertaliens il y a 125 000 ans

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Une étude scientifique publiée dans la prestigieuse revue Science Advances l’an passé mais peu relayée vient bouleverser nos connaissances sur les capacités cognitives et techniques des Néandertaliens. Conduite par une équipe internationale de chercheurs sous la direction de Lutz Kindler du Centre de recherche archéologique MONREPOS et Wil Roebroeks de l’Université de Leyde, cette recherche documente sur le site allemand de Neumark-Nord, à dix kilomètres au sud de la ville de Halle, l’existence d’une véritable « usine à graisse » néandertalienne datant du dernier interglaciaire — soit environ 125 000 ans avant notre ère.

Cette découverte repousse de manière spectaculaire ce que l’on croyait savoir sur les capacités d’organisation collective et de planification des Néandertaliens, tout en soulignant la sophistication de leur connaissance fine de l’anatomie animale et des techniques de transformation alimentaire. Une découverte qui devrait contribuer à enterrer définitivement l’image caricaturale du Néandertalien primitif, brutal et incapable de comportements sophistiqués qui a longtemps prévalu dans l’imaginaire collectif occidental.

Le site : un paysage lacustre exceptionnellement préservé

Neumark-Nord est un complexe de bassins lacustres situé en Allemagne orientale, dans la région de Saxe-Anhalt. Découvert dans les années 1980 lors de l’exploitation d’une mine de lignite à ciel ouvert, ce site exceptionnel a été l’objet d’études archéologiques continues depuis 1985. Sa particularité tient à sa situation géologique : pris en sandwich entre les extensions maximales de deux glaciations majeures (Saalienne au sud-ouest, Weichselienne au nord), il a préservé une séquence sédimentaire d’une qualité rare en Europe pour la période du dernier interglaciaire — appelé Eémien dans la nomenclature européenne, datée d’environ 125 000 ans.

Le complexe se compose de deux bassins principaux : NN1, le plus vaste avec environ 24 hectares, et NN2, un petit étang de 1,6 hectare situé une centaine de mètres au nord-est. C’est à NN2 que les chercheurs ont concentré leur attention pour cette publication, plus précisément sur le niveau NN2/2B, fouillé de 2004 à 2008 sur une superficie de 491 mètres carrés.

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Le climat de l’Eémien dans cette région d’Europe centrale était comparable à celui que nous connaissons aujourd’hui, avec des hivers tempérés (températures moyennes du mois le plus froid de -2 à 0 °C, contre -1 à 0 °C actuellement) et des étés sensiblement plus chauds qu’à l’époque actuelle (températures moyennes du mois le plus chaud de +19 à +25 °C, contre +17,5 °C aujourd’hui). Les forêts dominaient une partie de la région, mais les rives des lacs présentaient des paysages largement ouverts, peut-être maintenus en partie par l’activité humaine elle-même : feux, piétinement, collecte de combustible et abattage d’arbres.

Une concentration archéologique exceptionnelle

Le niveau NN2/2B a livré aux archéologues une concentration archéologique d’une densité tout simplement remarquable : 16 524 artefacts en silex (essentiellement des éclats de débitage produits sur place à partir de blocs ramassés dans les dépôts glaciaires environnants), une cinquantaine de manuports (pierres transportées par les Néandertaliens) incluant des enclumes et des marteaux atteignant 2,2 kilogrammes, et — surtout — 118 774 fragments osseux extrêmement fragmentés, représentant un nombre minimum de 172 grands mammifères.

La composition de ces ossements est tout aussi révélatrice. Les chercheurs ont identifié principalement :

  • 56 chevaux (Equus sp.)
  • 45 aurochs (Bos primigenius) — l’ancêtre direct de notre bétail domestique
  • 54 cervidés dont une majorité de cerfs élaphes (Cervus elaphus) et de daims (Dama dama)

S’y ajoutent quelques traces plus rares mais significatives : 8 ours, des lions des cavernes (Panthera leo), des loups (Canis lupus), des renards (Vulpes vulpes), des rhinocéros (Stephanorhinus), des sangliers, ainsi que deux éléphants antiques (Palaeoloxodon antiquus) — des créatures gigantesques pouvant atteindre 13 tonnes, dont la chasse par les Néandertaliens avait déjà été documentée dans une précédente étude par la même équipe.

L’extrême fragmentation du matériel osseux est ce qui frappe avant tout. Les deux tiers des fragments sont inférieurs à 3 centimètres dans leur plus grande dimension, et près de la moitié inférieurs à 2 centimètres. Cette fragmentation considérable, qui rendait initialement l’identification des espèces extrêmement difficile, est précisément ce qui a permis aux chercheurs de comprendre la fonction du site.

La graisse osseuse, ressource vitale des chasseurs-cueilleurs

Pour comprendre l’importance de cette découverte, il faut saisir un aspect fondamental de la nutrition humaine que les chercheurs rappellent dans leur étude. Le corps humain ne peut métaboliser qu’environ 5 grammes de protéines par kilogramme de poids corporel et par jour. Au-delà, une condition mortelle connue sous le nom de « famine du lapin » (rabbit starvation) peut survenir : le foie ne parvient plus à éliminer l’excès d’azote produit par la dégradation des protéines, et l’organisme s’empoisonne progressivement. Pour un Néandertalien adulte pesant entre 50 et 80 kilogrammes, cela représente un plafond d’environ 300 grammes de protéines par jour, soit seulement 1 200 calories — bien en deçà des besoins énergétiques quotidiens d’un chasseur-cueilleur actif.

Les calories restantes doivent donc être obtenues à partir de graisses ou de glucides. Or, dans les climats tempérés et froids, les glucides étaient saisonnièrement rares ou indisponibles, particulièrement durant l’hiver et le début du printemps. La graisse animale devenait alors une ressource littéralement vitale.

Et il y a un piège supplémentaire : la viande maigre des grands ongulés — les fameux « steaks » et « rôtis » des cuisses et épaules — contient extrêmement peu de graisse. C’est pourquoi de nombreux chasseurs-cueilleurs des hautes latitudes documentés à l’époque historique donnaient ces morceaux à leurs chiens ou les laissaient sur le lieu d’abattage. Les véritables réserves de graisse se trouvent ailleurs : dans le cerveau, la langue, le poitrail, la cage thoracique, les tissus adipeux autour des intestins et organes internes, dans la moelle des os longs, et — c’est ici que la découverte de Neumark-Nord prend toute son importance — dans le tissu spongieux à l’intérieur des os, particulièrement aux articulations et dans les vertèbres.

L’extraction de la graisse osseuse : une technique extrêmement laborieuse

L’extraction de la graisse contenue dans le tissu spongieux des os, technique appelée bone grease rendering en anglais (« rendu de graisse osseuse »), est documentée chez de nombreuses populations de chasseurs-cueilleurs récents. Le processus, bien décrit dans la littérature ethnographique, est exigeant et chronophage : les os, particulièrement les épiphyses (extrémités des os longs) et les vertèbres, sont fragmentés au marteau de pierre en très petits morceaux. Ces fragments sont ensuite bouillis pendant plusieurs heures dans l’eau, ce qui fait remonter la graisse à la surface où elle est récupérée par écumage après refroidissement.

Cette pratique — généralement effectuée par les femmes dans les sociétés ethnographiquement documentées — exige du temps, de l’effort, beaucoup de combustible pour entretenir le feu, et un récipient capable de contenir l’eau bouillante. Elle constitue ce que les anthropologues appellent une « intensification des ressources » : un investissement disproportionné en travail pour extraire toutes les calories possibles d’une carcasse animale.

Jusqu’à présent, les preuves archéologiques solides de cette pratique remontaient au plus loin à 28 000 ans avant notre ère, soit au Paléolithique supérieur, période associée à Homo sapiens. La découverte de Neumark-Nord recule cette pratique de près de cent mille ans, et l’attribue clairement aux Néandertaliens.

Un site spécialisé : la « fat factory » néandertalienne

Tout converge pour faire de Neumark-Nord NN2/2B un site d’activité spécialisée, entièrement dédié à l’extraction de la graisse osseuse. L’étude documente plusieurs éléments clés :

Premièrement, la sélection des os apportés sur le site. L’analyse de la représentation squelettique montre une surreprésentation flagrante des os longs et des os à fort contenu graisseux (mâchoires, crânes), tandis que les os à faible valeur nutritionnelle (carpiens, tarsiens, phalanges) et les éléments riches en viande mais pauvres en moelle (côtes, vertèbres) sont sous-représentés. La corrélation statistique avec l’Unsaturated Marrow Index (indice de moelle insaturée) est particulièrement forte : plus de 80 % de la représentation osseuse s’explique par le contenu en moelle riche, ce qui démontre un transport sélectif des os depuis les lieux d’abattage initial.

Deuxièmement, l’ampleur de la fragmentation. Les chercheurs ont analysé 8 675 fragments d’os longs et établi que la fragmentation s’est produite alors que les os étaient encore frais, peu après la mort des animaux, ce qui exclut les processus naturels de dégradation post-dépôt. Le score d’« indice de fraîcheur de fracture » obtenu (1,02) est typique d’une fragmentation anthropique délibérée.

Troisièmement, la présence du feu. Les fouilles ont mis au jour 1 953 ossements brûlés (presque tous mesurant moins d’un centimètre) concentrés dans la zone d’activité dense, ainsi que des silex thermisés, des galets chauffés et des fragments de charbon de bois. Ce sont les vestiges de structures de combustion dégradées qui auraient permis l’ébullition prolongée nécessaire à l’extraction de la graisse.

Quatrièmement, la présence d’un outillage adapté. Les manuports incluent au moins 5 grandes enclumes et 58 marteaux dispersés au milieu de la concentration osseuse. Cet outillage de percussion lourd correspond exactement à celui nécessaire pour broyer les épiphyses des os longs et les vertèbres.

Cinquièmement, l’organisation spatiale. Les os longs riches en graisse sont nettement concentrés dans une petite zone d’environ 50 mètres carrés, tandis que les os pauvres en nutriments (phalanges, carpiens) sont plus dispersés. Cette répartition spatiale traduit une organisation précise des activités sur le site.

Sixièmement, l’absence quasi totale de marques de carnivores sur les ossements. Seuls 11 spécimens présentent des traces de dents de carnivores, ce qui exclut l’hypothèse selon laquelle la fragmentation serait due à des animaux sauvages. La fragmentation est presque exclusivement d’origine humaine.

Septièmement, la fréquence extraordinaire des marques anthropiques. Environ 40 % des os identifiables portent des traces d’activité humaine : marques de découpe (cut marks), traces de raclage, points d’impact de marteau, fractures intentionnelles. Tous les individus déposés sur le site ont été méthodiquement bouchés.

Une question d’ampleur : 172 animaux en quelques années, voire quelques mois

L’un des aspects les plus saisissants de l’étude concerne l’échelle temporelle sur laquelle s’est constitué cet ensemble. La sédimentation rapide des sédiments lacustres a permis aux chercheurs d’estimer que le niveau NN2/2B s’est constitué sur une période comprise entre 288 et 455 ans au maximum. Mais la concentration spatiale extrême des ossements, la préservation exceptionnelle des surfaces osseuses (très peu d’altération météorique) et la rapidité de l’enfouissement suggèrent que l’essentiel des activités s’est concentré sur une période bien plus courte, possiblement quelques années, voire quelques mois.

Comment 172 grands mammifères ont-ils pu être traités sur un si petit espace en si peu de temps ? Les auteurs proposent deux hypothèses non exclusives. Soit il s’agit de chasses collectives massives — connues ethnographiquement chez certains peuples chasseurs des plaines nord-américaines —, où des dizaines voire des centaines d’animaux pouvaient être abattus en quelques jours par embuscade ou piégeage. Soit, hypothèse particulièrement intéressante, les Néandertaliens stockaient des carcasses dans des caches dispersées dans le paysage lacustre — éventuellement immergées dans les eaux froides des lacs profonds proches —, puis vidaient ces caches pour traiter les os accumulés en une opération concentrée. Cette hypothèse de stockage est documentée chez tous les peuples chasseurs des moyennes et hautes latitudes, qui ne pourraient survivre sans pratiques de conservation.

Les implications pour notre compréhension des Néandertaliens

Cette découverte vient s’ajouter à une longue série de travaux qui ont profondément transformé notre vision des Néandertaliens depuis une vingtaine d’années. Loin de l’image caricaturale de brutes primitives, les Néandertaliens apparaissent désormais comme des chasseurs-cueilleurs sophistiqués, capables d’organisation collective complexe, de planification à long terme, de transmission de savoir-faire techniques élaborés. Ils enterraient leurs morts. Ils utilisaient des pigments. Ils fabriquaient de la colle de bouleau par chauffage contrôlé. Ils s’occupaient des malades et des invalides. Ils chassaient des éléphants de 13 tonnes. Et désormais, ils maîtrisaient la production de graisse osseuse à grande échelle.

L’étude soulève également un point fascinant en matière d’impact écologique néandertalien. Les chercheurs estiment que dans un rayon de quelques centaines de mètres autour de Neumark-Nord, sur une période de seulement 300 ans environ, des centaines, voire des milliers d’animaux ont été chassés et traités par des populations néandertaliennes. À cela s’ajoutent les sites comparables documentés dans la région : Rabutz, Gröbern, et surtout Taubach, où l’on a retrouvé les restes découpés de 76 rhinocéros et 40 éléphants antiques. Sur l’échelle des dizaines de millénaires de présence néandertalienne en Europe, l’impact cumulé sur les populations animales — et particulièrement sur les espèces à reproduction lente comme les éléphants — pourrait avoir été considérable. Cette donnée nuance singulièrement le récit dominant qui réserve les bouleversements écologiques à Homo sapiens.

Une découverte rendue possible par des conditions de préservation exceptionnelles

Les auteurs concluent leur étude sur une réflexion méthodologique importante. Si Neumark-Nord est unique, ce n’est pas tant en raison du comportement des Néandertaliens qui y ont vécu — comportement probablement répandu dans l’ensemble de l’aire néandertalienne européenne — qu’en raison des conditions de préservation exceptionnelles du site. La fragmentation extrême des os, qui constitue précisément la signature archéologique de l’extraction de graisse osseuse, conduit normalement à une perte presque totale du matériel osseux ou à son confondement avec d’autres processus taphonomiques.

Cela signifie que cette pratique pourrait avoir été bien plus répandue qu’on ne l’imaginait jusqu’ici, dans le temps comme dans l’espace, et qu’il faudra désormais réexaminer avec d’autres yeux les nombreux sites paléolithiques européens caractérisés par des assemblages osseux fragmentés mais jusqu’ici considérés comme inexploitables. Les Néandertaliens du Vieux Continent maîtrisaient, il y a 125 000 ans, des techniques d’intensification des ressources que l’on croyait jusqu’à hier réservées aux populations bien plus tardives. Une nouvelle pierre apportée à l’édifice désormais imposant des connaissances sur cette espèce humaine cousine, dont les Européens d’aujourd’hui partagent encore, dans leur ADN, entre 1 et 4 % du patrimoine génétique.

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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Une réponse à “Une découverte archéologique majeure en Allemagne révèle l’extraordinaire savoir-faire des Néandertaliens il y a 125 000 ans”

  1. Claudine dit :

    Il y a 125.000 ans, il y avait « des hivers tempérés (températures moyennes du mois le plus froid de -2 à 0 °C, contre -1 à 0 °C actuellement) et des étés sensiblement plus chauds qu’à l’époque actuelle (températures moyennes du mois le plus chaud de +19 à +25 °C, contre +17,5 °C aujourd’hui) ».
    Oui, il faisait plus chaud qu’à notre époque. Le réchauffement climatique anthropique dont on nous bourre aujourd’hui le crâne pour nous faire ouvrir le porte monnaie et acheter électrique est une belle arnaque.

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