En décembre 2025, l’Italie a attribué plus d’1,1 gigawatt de capacité solaire répartie sur 88 projets, lors de sa première mise aux enchères réservée exclusivement à des installations construites sans équipement fabriqué en Chine. Prix à payer pour cette exigence : des offres retenues en moyenne 17 % plus chères que lors d’une enchère classique organisée la même année, selon les chiffres de l’agence italienne des services électriques GSE. Un écart qui illustre, à lui seul, l’ampleur du défi auquel se heurtent l’Europe et l’Inde dans leur volonté de réduire leur dépendance à un unique fournisseur.
Une domination chinoise à tous les étages
La Chine produit aujourd’hui plus de 80 % des composants solaires mondiaux et domine chaque maillon de la chaîne de valeur, du polysilicium jusqu’aux modules finis. Cette échelle industrielle a permis de rendre les panneaux solaires accessibles à l’échelle planétaire, mais elle inquiète de plus en plus les gouvernements de Bruxelles comme de New Delhi. Plus de 90 % des modules solaires installés dans l’Union européenne restent importés de Chine. Même les panneaux assemblés en Inde ou au Vietnam reposent généralement sur des cellules, plaquettes (wafers) ou du polysilicium d’origine chinoise, souligne Ajay Srivastava, fondateur du Global Trade Research Initiative.
L’Inde, de l’acheteur au fabricant
La transformation indienne, largement portée par la politique publique « Make in India », est spectaculaire sur le papier : la capacité de fabrication de modules photovoltaïques du pays a atteint 172 gigawatts début 2026, tandis que la capacité de production de cellules a presque triplé pour atteindre 30 gigawatts. Cette bascule s’appuie sur des barrières tarifaires et non tarifaires, ainsi que sur un dispositif de subventions à la production d’environ 2,5 milliards de dollars.
Un responsable du groupe indien ReNew, Sanjay Varghese, résume l’évolution : « il y a cinq ans, tous les modules solaires installés en Inde étaient importés de Chine. Aujourd’hui, tous les modules, et environ 50 % des cellules consommées en Inde, y sont fabriqués. » Il espère voir l’ensemble de la chaîne de valeur — jusqu’au silicium de qualité métallurgique — devenir domestique d’ici cinq à sept ans. Pour Dries Acke, directeur de SolarPower Europe, la capacité indienne dépasserait déjà la demande intérieure du pays, ce qui en ferait naturellement un candidat à l’exportation.
Des limites qui persistent
Les analystes appellent toutefois à ne pas surestimer la capacité indienne à se substituer à la Chine. Jochen Rentsch, responsable du transfert de technologie à l’institut Fraunhofer pour les systèmes d’énergie solaire, pointe les plaquettes de silicium (wafers) comme le principal goulot d’étranglement : environ 99 % de la production mondiale reste chinoise. Les fabricants chinois peuvent en outre vendre ces composants en dessous de leur coût de production, rendant la concurrence par les prix quasiment impossible pour de nouveaux entrants. Si l’Inde est devenue largement autosuffisante pour les cellules et les modules, elle demeure dépendante de la Chine pour les wafers, le polysilicium et les équipements de fabrication — un constat que confirme Sanjay Varghese lui-même, qui reconnaît que la Chine continue de dominer le développement technologique du secteur.
L’Europe face à un vide de politique industrielle
La situation européenne est différente. L’Allemagne s’est fixé pour objectif de tirer 80 % de son électricité de sources renouvelables d’ici 2030, un objectif qui suppose d’importer des volumes considérables de matériel, très largement dépendant des chaînes d’approvisionnement chinoises. Selon l’association allemande BSW-Solar, la production nationale de modules s’est réduite à une activité de niche, même si le pays conserve des positions plus solides sur les onduleurs, les systèmes de fixation, le stockage par batteries et les équipements de fabrication en amont.
Dries Acke plaide pour que l’Europe se dote de son propre dispositif de subvention à la production, à l’image du programme indien ou de l’Inflation Reduction Act américain, afin de rendre la fabrication locale viable commercialement. Le futur « Industrial Accelerator Act » européen, censé prolonger le Net Zero Industry Act de 2024, a toutefois déçu ces attentes : le texte définirait le « fabriqué en Europe » de manière suffisamment large pour englober des partenaires commerciaux extérieurs, sans exiger une production réellement située sur le sol européen.
À cela s’ajoute un paradoxe commercial : les droits de douane américains sur les produits indiens ont fermé une partie du marché des États-Unis aux fabricants indiens — les droits antidumping et compensateurs sur les cellules et modules d’origine indienne y dépassent désormais 250 % — poussant mécaniquement l’Inde à se tourner vers l’Europe. La position géographique du pays, avec des ports de la côte ouest bien connectés à l’Europe via le canal de Suez, pourrait raccourcir les délais de livraison par rapport aux concurrents est-asiatiques. Mais selon Rahul Sharan, spécialiste du transport maritime chez Drewry, la seule logistique ne suffira pas à effacer l’avantage structurel construit par la Chine grâce à son échelle et à son intégration industrielle. Il pointe par ailleurs le détroit de Malacca — par où transitent plus de 60 % du commerce maritime mondial — comme un point de passage stratégique dont la moindre perturbation, liée aux tensions en mer de Chine méridionale ou à la rivalité sino-américaine, pourrait avoir des répercussions bien au-delà de l’Asie.
Une indépendance encore lointaine
Pour Ajay Srivastava, une capacité industrielle réellement autonome demande entre dix et vingt ans à se construire, et les dispositifs incitatifs comme celui de l’Inde encouragent souvent l’assemblage plutôt qu’une fabrication en profondeur. Selon lui, la seule stratégie réaliste consisterait en une approche coordonnée dite « Chine plus un », associant les États-Unis, l’Europe, l’Inde et d’autres partenaires dans des chaînes d’approvisionnement parallèles — quitte à accepter, dans un premier temps, un surcoût de 10 à 15 %. Un leadership politique et industriel qui, pour l’heure, fait défaut
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