Je me trouvais, ces jours-ci, dans une maison amie de l’arrière-pays de Barjols, où je passe quelques jours, entre la pierre chaude, les collines sèches et cette Provence intérieure qui garde encore quelque chose de rude, de doux et de taiseux. Dans le grand salon, toute la famille s’était rassemblée devant la télévision, non pour suivre quelque sottise de plateau, ni l’un de ces débats où des gens qui ne savent rien expliquent tout, mais pour regarder le film dont tout le monde parle depuis quelques jours : Citizen Vigilante. L’un d’eux, sans doute le plus malin de la maisonnée, avait eu l’idée de le faire passer sur le grand écran familial après que X en eut permis la diffusion, l’Allemagne l’ayant, dans les faits, condamné à l’invisibilité.
Il faut être précis. Le film n’a pas été brûlé sur une place publique, selon les rites anciens de la censure spectaculaire. Il a subi une opération plus moderne, plus administrative, plus allemande si l’on ose dire : le refus de classification. Sans visa, sans catégorie d’âge, sans tampon de l’autorité compétente, plus de cinéma, plus de support physique, plus de grande plateforme. La censure contemporaine ne porte pas toujours une cagoule. Elle porte souvent un formulaire, une grille d’évaluation, une commission, un langage de protection des mineurs et d’ordre public. Elle n’interdit pas toujours en criant. Elle empêche en rangeant le dossier dans la mauvaise pile.
Je ne ferai pas ici la critique cinématographique du film. Ce n’est pas la Règle du jeu, ni le Salaire de la peur. Il s’agit d’un film d’action à petit budget, parfois brutal, parfois sommaire, et dont les ficelles ne prétendent pas rivaliser avec les broderies savantes du septième art. Sa force est ailleurs. Il dit, avec la rudesse d’un coup de poing sur la table, ce que l’industrie culturelle occidentale ne veut plus dire : qu’une population européenne agressée par des hommes qui ne reconnaissent ni ses lois, ni ses usages, ni ses pudeurs, ni ses faibles restes d’honneur, peut être tentée de reprendre elle-même en main sa protection lorsque l’État se retire, hésite, excuse ou sermonne.
Publicité— Dominik Tarczyński MEP (@D_Tarczynski) June 28, 2026
Toute la question tient là. Non dans l’apologie de la vengeance privée, qui serait une pente dangereuse, mais dans la représentation même d’une angoisse collective. La société diversitaire accepte volontiers de montrer l’Européen coupable, prédateur, colonial, brutal, borné, ridicule ou fascisant. Elle sait filmer le père humilié, le policier suspect, le prêtre obscur, le paysan arriéré, le petit Blanc obtus, le bourgeois moisissant. Elle supporte beaucoup moins que l’Européen soit montré comme victime, comme être menacé, comme homme fondé à défendre les siens. Là commence le blasphème.
Or le blasphème, en régime progressiste, ne s’appelle plus blasphème. Il s’appelle atteinte à la cohésion sociale, discours problématique, récit dangereux, risque de stigmatisation. Les mots ont changé, la fonction demeure. La théologie a cédé la place à la sociologie de comité. Le clergé n’est plus tonsuré, il est salarié, diplômé, diversitaire, souvent financé par l’argent public ou par les grandes plateformes privées. Il ne surveille plus les âmes pour les conduire au ciel, il surveille les récits pour les conduire vers l’inclusion.
C’est alors que, tout en regardant quelques scènes de ce film dont je connaissais déjà le scénario, je suis tombé sur un texte de Brivael Le Pogam sur son fil X. Il y expliquait, avec une netteté qui mérite mieux qu’un simple applaudissement numérique, comment l’intelligence artificielle va défaire ce que Hollywood, Netflix et les grands producteurs de séries ont mis tant d’années à verrouiller. Son raisonnement est simple, presque lumineux, et d’autant plus intéressant qu’il n’est pas d’abord moral. Il est économique.
Le cinéma est une industrie de capital. Voilà le point de départ. Pour produire une fiction, il faut de l’argent, beaucoup d’argent, et cet argent n’arrive jamais seul. Il arrive avec des conditions, des commissions, des lecteurs, des prescripteurs, des diffuseurs, des assureurs, des producteurs, des distributeurs, des plateformes, des agences, des cabinets de conseil, des obligations de représentation, des chartes, des critères, des sensibilités à ménager. Celui qui tient le capital tient le passage. Celui qui tient le passage décide quelles histoires peuvent exister.
Le Pogam nomme cette couche intermédiaire les gardiens du temple. Ils ne sont pas toujours propriétaires des studios. Ils n’ont pas nécessairement inventé l’idéologie qu’ils servent. Leur pouvoir tient à ce qu’ils filtrent. Ils lisent les scénarios, évaluent les risques, demandent des modifications, recommandent la présence de tel personnage, l’effacement de tel autre, l’inversion d’un rôle, la transformation d’un méchant, l’adoucissement d’une scène, la correction d’un dialogue. Ils n’ont pas besoin d’ordonner beaucoup. Il leur suffit de faire comprendre ce qui se finance et ce qui ne se finance pas.
La France connaît cette mécanique à sa manière. Le Centre national du cinéma, les chaînes, les groupes audiovisuels, les plateformes, les avances, les aides, les commissions, les coproductions, les guichets, tout cela forme une sorte de douane culturelle. On ne passe pas sans papiers. On ne passe pas sans signes de reconnaissance. Il faut avoir le bon vocabulaire, les bons alliés, les bons sujets, les bonnes pudeurs, les bonnes indignations. Le talent n’est pas interdit, naturellement. Il doit seulement apprendre à voyager avec son passeport idéologique.
Le Pogam a raison d’invoquer Hayek. Le penseur autrichien avait montré l’impuissance de la planification centrale à connaître la réalité dispersée des besoins, des goûts, des savoirs et des désirs. Transposée à la culture, cette idée devient redoutable. Quelques comités, quelques studios, quelques plateformes prétendent décider pour des millions de spectateurs ce qui mérite d’être raconté, aimé, financé et distribué. Ils imposent une monoculture mondiale au moment même où ils prétendent célébrer la diversité. De Los Angeles à Paris, de Londres à Berlin, le même catéchisme circule, avec les mêmes victimes officielles, les mêmes coupables rituels, les mêmes renversements convenus.
Le plus admirable, si l’on peut employer ce mot, est que cette machine ne fonctionne même plus. Le public se lasse. Les budgets s’envolent. Les grandes franchises s’épuisent. Les séries se ressemblent comme des prospectus de mutuelle. On change les couleurs de peau, les préférences sexuelles, les accents et les costumes, sans changer la pauvreté des récits. L’industrie culturelle ressemble à ces restaurants de gare où tout annonce le monde, tandis que tout a le même goût de plastique réchauffé.
Le Pogam convoque aussi René Girard, et là encore il touche juste. Dans ce monde, chacun imite chacun par peur de devenir le bouc émissaire. Aucun producteur ne veut être celui qui aura refusé le bon message. Aucun diffuseur ne veut être accusé d’avoir laissé passer le mauvais récit. Aucun scénariste ne veut être dénoncé comme insensible, réactionnaire ou dangereux. Le mimétisme se déguise en vertu. La trouille se maquille en générosité. On croit voir une avant-garde, on découvre une procession de pénitents.
Puis vient le renversement. L’intelligence artificielle abaisse les coûts de production. Elle fait tomber le mur du capital, ou du moins elle y ouvre des brèches immenses. Ce qui exigeait hier un studio, une armée de techniciens, des décors, des autorisations, des semaines de tournage et des millions d’euros pourra bientôt être réalisé par une petite équipe, puis par quelques créateurs, puis peut-être par un homme seul assisté d’outils puissants. Le Pogam ne parle pas ici d’un gadget pour influenceurs pressés, mais d’un déplacement historique du pouvoir de raconter.
C’est exactement ce que j’ai vu, il y a un peu plus de dix ans, lors de la naissance de TV Libertés. J’étais alors près des fondateurs lorsque l’un d’eux comprit ce que permettaient les nouvelles techniques de plateau virtuel. Une poignée d’hommes, sans la lourde machinerie des télévisions installées, pouvait produire des émissions regardables, régulières, techniquement honorables, à un coût infiniment inférieur à celui de l’audiovisuel conventionnel. Ce n’était pas seulement une affaire de caméras moins chères. C’était une affaire de souveraineté.
À partir du moment où les coûts s’effondrent, la permission des anciens maîtres vaut moins. Les portes demeurent peut-être fermées, mais l’on découvre qu’il existe des fenêtres, des soupiraux, des granges voisines, des chemins de contrebandiers. TV Libertés, Breizh Info, Polémia, Radio Courtoisie, les chaînes indépendantes, les lettres numériques, les revues dissidentes, tout cela est né du même phénomène : une technologie nouvelle, une volonté politique, un public que les médias dominants méprisaient, et soudain un circuit parallèle se forme. Ce qui devait rester muet parle. Ce qui devait rester invisible apparaît.
La fiction était le dernier verrou. On pouvait déjà écrire hors système. On pouvait déjà parler hors système. On pouvait déjà commenter l’actualité, produire des entretiens, diffuser des analyses, tourner des plateaux, publier des enquêtes, contester la presse régionale et les grands quotidiens de sermon. Il restait la grande puissance romanesque et visuelle, celle qui façonne les imaginations plus profondément que les éditoriaux. Les peuples ne vivent pas seulement de statistiques, de programmes et de doctrines. Ils vivent d’images, de héros, de peurs, de scènes, de répliques, de mythes. Celui qui contrôle la fiction contrôle une partie du sommeil des hommes.
C’est pourquoi l’affaire Citizen Vigilante est intéressante au-delà du film lui-même. Sa qualité importe moins que son existence et sa circulation. Il montre qu’un récit interdit de marché peut trouver un autre chemin vers le public. Il montre que la sanction administrative ou commerciale peut se retourner en publicité. Il montre que la vieille industrie, qui se croyait propriétaire du réel, n’est peut-être déjà plus propriétaire de l’accès au réel. L’interdiction devient affiche. Le refus devient bande-annonce. La censure allume elle-même le fanal qu’elle voulait éteindre.
La prochaine étape sera plus décisive encore. Lorsque des créateurs européens pourront produire des fictions entières à bas coût, sans passer par les guichets habituels, sans plaire au CNC, sans mendier Canal, sans rassurer Netflix, sans s’excuser devant des salariés de la conformité, alors apparaîtra un continent narratif nouveau. Certains films seront mauvais, naturellement. Beaucoup seront maladroits. Quelques-uns seront ridicules. C’est le prix normal de la liberté. L’ancien monde nous a donné assez de navets subventionnés pour que nous n’ayons pas à rougir des navets dissidents qui naîtront demain.
La différence est que, parmi cette multitude, surgiront des œuvres justes. Des films sur les campagnes abandonnées, sur les petites villes livrées à la brutalité, sur les familles qui tiennent, sur les frontières qui reviennent, sur les soldats oubliés, sur les peuples qui ne veulent pas mourir, sur les patries charnelles, sur les villages, les ports, les lignées, les trahisons, les fidélités. Des récits où l’Européen ne sera plus condamné d’avance à demander pardon d’exister. Des récits où la France ne sera pas seulement Vichy, l’Angleterre pas seulement l’Empire, l’Allemagne pas seulement 1933, l’Espagne pas seulement Franco, l’Italie pas seulement Mussolini. Des récits où les peuples auront droit à leur épaisseur tragique.
Il faut bien comprendre ce que cela signifie. Une société se libère par étapes. Elle se libère d’abord par le vote, lorsque des peuples entiers, en France, en Italie, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Suède, en Autriche, cessent de voter comme on leur dit de voter. Elle se libère ensuite par l’information, lorsque les citoyens n’attendent plus la bénédiction du Monde, de Libération, d’Ouest-France ou des grandes rédactions régionales pour savoir ce qu’ils ont le droit de penser. Elle se libère enfin par l’imaginaire, lorsque les histoires qu’elle se raconte ne sont plus écrites par ses adversaires.
Ce dernier point est capital. Une victoire électorale peut être empêchée, contournée, dissoute dans les procédures. Un média alternatif peut être poursuivi, déréférencé, privé de publicité, frappé par les banques ou les plateformes. Une fiction, elle, lorsqu’elle touche juste, s’insinue autrement. Elle passe de bouche en bouche. Elle se montre dans un salon près de Barjols, sur un écran familial, entre un verre de rosé, un fauteuil accueillant et les commentaires des amis. Elle n’a pas toujours besoin d’un ministère. Elle a besoin d’une scène, d’un visage, d’une phrase qui reste.
Les gardiens du temple l’ont compris avant beaucoup de politiques. C’est pour cela qu’ils surveillent tant les récits. Ils savent qu’un peuple peut supporter longtemps d’être insulté par les journaux, à condition qu’il voie encore ses héros quelque part. Lorsqu’il ne voit plus que sa caricature, il finit par chercher d’autres images. Nous y sommes. Les Européens cherchent d’autres images d’eux-mêmes. Ils ne veulent plus être seulement les figurants coupables du roman progressiste.
À Barjols, tandis que le film avançait sur l’écran, je pensais à cette vieille loi des techniques : elles commencent souvent comme jouets, puis deviennent armes, puis institutions. L’imprimerie avait défait une partie du monopole des clercs. Internet a défait une partie du monopole des éditorialistes. La vidéo légère a défait une partie du monopole télévisuel. L’intelligence artificielle pourrait défaire une partie du monopole fictionnel. Chaque fois, les puissants commencent par sourire, puis par s’inquiéter, puis par réglementer. Chaque fois, ils découvrent un peu tard que l’eau trouve toujours les fissures.
Il ne faut pas idéaliser l’outil. L’intelligence artificielle produira aussi de la laideur, du faux, du bruit, de la camelote, des imitations sans âme. Elle donnera des moyens nouveaux aux charlatans, aux paresseux, aux faussaires. Aucune technique ne dispense d’avoir du goût, une mémoire, une morale, une langue et quelque chose à dire. Seulement elle change le rapport de force. Elle retire aux possesseurs du capital culturel le privilège exorbitant de décider seuls du visible et de l’invisible.
Voilà ce que Le Pogam a compris. Le monde culturel ne sera pas sauvé par une pétition de plus, ni par une supplique adressée aux producteurs, ni par une improbable conversion des plateformes à la pluralité réelle. Il sera débordé par le bas, par le côté, par les marges, par des ateliers minuscules, par des groupes d’amis, par des entrepreneurs entêtés, par des créateurs qui n’auraient jamais obtenu une seule réunion dans les bureaux capitonnés de l’industrie. Le vieux système gardera longtemps sa puissance, ses festivals, ses prix, ses critiques, ses tapis rouges, ses ministres et ses poses. Il ne sera plus seul.
À la fin, dans cette maison provençale, je regardais moins le film que ceux qui le regardaient. Ils n’étaient pas fascinés par une œuvre parfaite. Ils étaient saisis par une brèche. Quelque chose passait qui n’aurait pas dû passer. Une histoire, même rugueuse, même brutale, même imparfaite, venait de franchir les herses. Dans les vieux châteaux, les portes les mieux ferrées finissaient parfois par céder non sous le bélier principal, mais par une poterne oubliée.
Il y aura bientôt beaucoup de poternes. Par elles entreront des récits que l’on croyait condamnés à demeurer dehors. Alors la société diversitaire découvrira que l’on peut interdire une conférence de l’Iliade, faire pression sur une salle retenue par Polemia, couper une subvention, intimider un éditeur, bâillonner un compte, salir un homme, empêcher une projection. Il est beaucoup plus difficile d’empêcher un peuple de se remettre à rêver autrement.
Balbino Katz
— chroniqueur des vents et des marées —
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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