C’est l’un de ces angles morts du débat budgétaire français que peu de médias prennent le temps de creuser. Au-delà des polémiques sur les déficits structurels de l’Assurance maladie, il existe un poste de dépense moins connu mais qui s’aggrave d’année en année : ce que la Sécurité sociale française verse à ses homologues européens pour les soins reçus à l’étranger par les assurés français. Selon le dernier rapport de la Commission européenne, exploité par le comparateur HelloSafe et publié début mai 2026, la facture nette s’élève désormais à 118 millions d’euros par an. Un montant qui place la France au deuxième rang des contributeurs nets du système européen de soins transfrontaliers, derrière le Royaume-Uni mais devant l’Allemagne.
Surtout, ce déficit est récent. En 2017 encore, la France encaissait davantage qu’elle ne payait. Le basculement s’est produit en 2021. Et rien, à ce stade, ne laisse entrevoir un retour à l’équilibre.
Le mécanisme : la CEAM, un marché européen de 1,5 milliard d’euros
Au cœur de ce système se trouve la Carte européenne d’assurance maladie (CEAM), document gratuit délivré par les sécurités sociales des États membres et qui permet à tout citoyen européen de bénéficier des soins publics imprévus lors d’un séjour temporaire dans un autre pays de l’Union, de l’Espace économique européen ou du Royaume-Uni. Sur le papier, c’est un droit universel garanti par les règlements européens 883/2004 et 987/2009. En pratique, c’est aussi un marché financier de 1,5 milliard d’euros par an entre administrations, avec ses gagnants nets et ses perdants chroniques.
Le mécanisme est simple. Lorsqu’un retraité français hospitalisé à Lisbonne ou un vacancier hexagonal soigné aux urgences de Barcelone reçoit des soins, le pays d’accueil avance les frais puis adresse au pays d’origine un formulaire dit E125 pour se faire rembourser au tarif réel local. Les sommes circulent ensuite entre administrations, sans que le patient ait à intervenir. Au total, 2,6 millions de demandes ont été traitées en 2025 entre les 32 États couverts.
Trois facteurs structurels qui plombent la balance française
L’enquête de la Commission identifie trois déséquilibres qui se cumulent et expliquent la dérive française.
Le premier est démographique et touristique. Les Français se soignent massivement en Espagne, au Portugal, en Italie et en Belgique, quatre pays qui concentrent une part croissante de leurs retraités expatriés. Or ces seniors, vieillissants, consomment des soins lourds : cardiologie, orthopédie, suites post-opératoires. À l’inverse, la France attire un tourisme plus jeune, moins consommateur d’actes médicaux. Conséquence directe : un dossier français de remboursement coûte en moyenne 712 euros à l’Assurance maladie, contre 560 euros pour un dossier allemand. L’écart, multiplié par 470 000 demandes annuelles, pèse lourd.
Le deuxième facteur est paradoxal. Les tarifs hospitaliers français figurent parmi les plus élevés d’Europe, ce qui devrait théoriquement avantager la France lorsqu’elle facture les soins prodigués aux étrangers sur son territoire. Sauf que la France soigne très peu de patients européens : 65 000 dossiers par an, contre 454 000 pour l’Espagne. La recette reste donc modeste — 173 millions d’euros encaissés en 2025 — alors que les sorties de trésorerie atteignent 291 millions d’euros.
Le troisième facteur est administratif, et il est sans doute le plus parlant. En France, seuls 24 % des assurés sociaux possèdent une CEAM. En Allemagne, en Italie ou en Suisse, le taux atteint 100 %, parce que la carte est automatiquement intégrée à la couverture maladie nationale, sans démarche à effectuer. En France, l’usager doit en faire la demande sur ameli.fr ou via un formulaire papier, et la carte n’est valable que deux ans. Cette base étroite mais composée de voyageurs intensifs alourdit mécaniquement le coût unitaire : la CEAM française revient à 14,55 euros par an et par carte à la Sécurité sociale, contre 4,50 euros en Allemagne. Un ratio de 1 à 3,2 sur le même périmètre administratif.
2021 : la rupture
Jusqu’en 2020, la France affichait encore un excédent moyen de l’ordre de 55 millions d’euros par an sur ces flux. Le basculement survient en 2021, premier solde négatif depuis la création du dispositif (-23 millions d’euros), et la dégradation se poursuit ensuite à un rythme régulier jusqu’aux -118 millions de 2025.
Trois mécanismes se combinent. D’abord, la reprise touristique post-Covid a profité asymétriquement aux pays méditerranéens : les Français sont repartis en masse vers l’Espagne, l’Italie et le Portugal pendant que la France perdait, à cause du Brexit, le flux entrant des Britanniques venus se faire soigner en métropole — flux désormais comptabilisé séparément, avec son propre régime tarifaire. Ensuite, l’inflation hospitalière européenne, particulièrement marquée en Espagne et au Portugal sous l’effet de la hausse des coûts énergétiques et salariaux, alourdit mécaniquement la facture remboursée par Paris. L’indice harmonisé des prix de santé en zone euro a progressé de 12 % entre 2020 et 2023 selon Eurostat. Enfin, la classe d’âge la plus voyageuse aujourd’hui en Europe est celle des 60-75 ans, qui est aussi la plus consommatrice de soins lourds.
Les corridors qui structurent le système
La géographie de ces flux est éloquente. Le premier corridor d’Europe en valeur reste le couloir Royaume-Uni-France, avec 208 millions d’euros encaissés par les hôpitaux français pour avoir soigné 141 000 Britanniques en 2025. Le deuxième oppose l’Allemagne à l’Autriche : 152 000 dossiers liés au tourisme alpin, et un modèle économique autrichien entièrement bâti sur les fractures de skieurs. Vient ensuite, et c’est plus inquiétant, le corridor France-Belgique : 305 000 dossiers, premier flux européen en volume, qui reflète moins un tourisme qu’un bassin de vie partagé sur la frontière nord. Puis France-Portugal (147 000 dossiers, en progression rapide avec l’expatriation des retraités), Allemagne-Pologne, et enfin France-Espagne (103 000 dossiers).
Sur les six corridors les plus denses d’Europe, la France figure en position d’émetteur — donc de payeur — sur quatre. Un chiffre qui résume à lui seul la situation française.
Un autre indicateur mérite qu’on s’y arrête : la France détient le record européen du préjudice unitaire en matière de fraude. Vingt-deux cas seulement ont été détectés en 2025, mais pour un total de 773 400 euros. À titre de comparaison, l’Autriche détecte trente fois plus de dossiers (660 cas) pour un préjudice global plafonné à 357 000 euros. Autrement dit, la France contrôle peu, mais lorsqu’elle débusque une fraude, elle est généralement de grande ampleur. Cela en dit long sur l’efficacité réelle des systèmes de détection français — sujet qui mériterait, comme tant d’autres dans le domaine de l’Assurance maladie, une commission d’enquête parlementaire.
Vers les 155 millions d’euros de déficit en 2030
Les projections de HelloSafe ne laissent guère espérer une amélioration. Le vieillissement de la population française, l’accélération de l’expatriation des retraités vers le Portugal et l’Espagne — où la fiscalité, le climat et le coût de la vie attirent chaque année davantage —, et la progression mécanique des tarifs hospitaliers européens, devraient porter le déficit français au-delà des 155 millions d’euros à l’horizon 2030. Sans réforme du mode d’émission de la CEAM française (qui pourrait être généralisée et automatique, comme en Allemagne) ni renégociation des conventions tarifaires bilatérales, le chiffre n’a aucune raison de s’inverser.
Au-delà des montants, la mécanique révélée par cette étude raconte une France vieillissante, fiscalement chassée d’elle-même par une partie de ses propres retraités, dotée d’une administration sociale encore largement bloquée sur le formulaire papier quand les Pays-Bas acceptent la CEAM par WhatsApp, et dont le rapport coût-recette dans le système européen de santé est passé en quelques années de l’excédent au déficit chronique. Une perte sèche pour les comptes publics, certes modeste à l’échelle du budget de la Sécurité sociale, mais ô combien révélatrice des fragilités structurelles d’un modèle qu’on continue, à Paris, de présenter comme exemplaire.
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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2 réponses à “Soins à l’étranger : la France perd 118 millions d’euros par an, et le trou se creuse”
D une manière générale, il est prévu un déficit de 19 milliards en 2026 pour la sécurité sociale qui entrainera une crise de liquidité portée d’abord sur l’Assurance Maladie . Devinez qui ne sera pas touché par ces mesures? Et devinez qui restera le cochon de payant avec plus de charges et moins ou pas du tout de remboursements ?
Un petit rappel: les frais médicaux occasionnés pour les transitions de genre sont remboursés intégralement par la sécu alors qu’une prothèse de hanche …..