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Le 6 septembre 1522, un navire à bout de forces accoste à Sanlúcar de Barrameda, en Andalousie. À son bord, 18 hommes décharnés et leur capitaine, le Basque Juan Sebastián Elcano. Trois ans plus tôt, ils étaient partis à 240, sur 5 caraques. Il ne reste qu’un bateau, le Victoria, et ces quelques survivants — les premiers êtres humains à avoir fait le tour de leur propre planète.
Voilà le matériau. Difficile de rêver plus grand. Sans limites, série espagnole disponible sur Amazon Prime Video, s’y attelle en 6 épisodes courts. Générique et résumé déduits, l’ensemble se boucle en un peu plus de 3 heures. C’est le problème central de l’objet, et il est posé d’emblée : on raconte l’un des plus grands exploits de l’histoire européenne au rythme d’un téléfilm.
Magellan le Portugais, l’argent espagnol
Le point de départ est pourtant solide. Fernand de Magellan, navigateur portugais, essuie le refus de son propre roi et va chercher ailleurs le financement de son expédition : la couronne d’Espagne. Trahison, ou pragmatisme d’un homme qui veut ouvrir une route vers les îles aux épices par le sud du continent américain ? La série effleure la question sans jamais s’y arrêter. Les enjeux impériaux, religieux et surtout commerciaux du voyage restent à l’état d’esquisse.
Cinq siècles plus tard, Lisbonne et Madrid se disputent toujours la paternité de l’affaire. Sans limites étant une production espagnole, on devine assez vite de quel côté penche la balance : les marins andalous sont rugueux mais braves, les Portugais font les mauvais coucheurs. Le showrunner Patxi Amezcua ne s’en est d’ailleurs jamais caché, revendiquant en interview une série assumant son point de vue national, à la manière de ce que Hollywood pratique depuis un siècle avec sa propre histoire. On peut le lui reprocher. On peut aussi trouver reposant qu’une nation européenne filme enfin ses propres héros sans s’excuser de les avoir eus.
Le revers, c’est un Magellan sans aspérité. Rodrigo Santoro (300, Westworld) lui prête son charisme et pousse parfois le curseur vers le capitaine au bord de la folie, mais le personnage reste un bloc : déterminé, inflexible, définitivement admirable. Álvaro Morte, que l’on n’attendait pas là après La Casa de Papel, s’en tire mieux en Elcano — plus sobre, plus juste, même si son dévouement au capitaine confine lui aussi au monolithe.
Simon West, ou la géographie approximative
Là où le bât blesse vraiment, c’est à la mise en scène. Les producteurs ont confié les 6 épisodes au Britannique Simon West, artisan de Lara Croft : Tomb Raider et Expendables 2. Le résultat est propre, mais impersonnel — et, pour une série qui se déroule presque intégralement sur des bateaux, singulièrement incapable de donner un sens de l’espace. On ne distingue jamais les 5 navires les uns des autres, on ne sait pas toujours où l’on est dans le voyage, et les batailles navales sont chorégraphiées à la va-vite : un bateau surgit à tribord, disparaît au plan suivant, personne ne s’en émeut. La mort de Magellan aux Philippines, sommet dramatique de l’histoire, est expédiée entre deux flashbacks et un regard de son épouse à la fenêtre.
Dommage, parce que le reste tient debout. Avec 20 millions d’euros de budget, la reconstitution ne triche pas : costumes soignés, décors réels tournés en Andalousie, au Pays basque, en Navarre — la cathédrale de Pampelune fait de la figuration — et en République dominicaine, navires reconstruits pour l’occasion. Ce sont eux qui impressionnent le plus et qui rappellent, mieux que n’importe quelle ligne de dialogue, la démesure de l’entreprise. Seules les incrustations sur les ponts trahissent les limites de la production. La musique de Federico Jusid, elle, joue le grand air façon 1492, avec quelques envolées orchestrales qui font le travail entre deux nappes de cuivres un peu insistantes.
Ce qu’il en reste
Sans limites n’est pas la grande série que cette histoire mérite. Le format l’étrangle : un long-métrage, ou dix épisodes d’une heure, auraient laissé respirer la construction dramatique. On est loin de l’ampleur du 1492 de Ridley Scott, tourné il y a trente ans pour le cinquième centenaire de Colomb.
Mais à l’heure où les plateformes croulent sous les dragons, les elfes et les univers étendus, une série qui prend au sérieux une aventure humaine et européenne réelle n’est pas rien. On la regarde en une soirée et demie, on y retrouve le vertige d’hommes qui partent sans savoir si l’océan a une fin, et on referme le tout avec l’envie d’en savoir plus. C’est déjà une réussite.
Pour aller plus loin, la biographie de Magellan par Stefan Zweig reste le meilleur compagnon de route. Elle raconte en 250 pages ce que la série n’a pas eu le temps de dire.
Sans limites, série de Patxi Amezcua réalisée par Simon West, avec Rodrigo Santoro et Álvaro Morte. Disponible sur Amazon Prime Video.
Crédit photo : DR
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