Le 21 janvier 1919, à Dublin, les députés élus de Sinn Féin refusent de siéger à Westminster et se réunissent à la Mansion House pour former leur propre parlement, le Dáil. Ils y proclament l’indépendance et exigent l’évacuation de la garnison anglaise. Le même jour, à 150 kilomètres de là, dans le comté de Tipperary, une poignée de volontaires embusquée à Soloheadbeg abat deux constables de la Royal Irish Constabulary qui escortaient un chargement d’explosifs.
Les deux événements n’ont aucun lien. Sinn Féin n’avait pas approuvé l’embuscade, et Séan Treacy, Dan Breen et leurs camarades avaient agi de leur propre chef — Breen expliquera plus tard, sans fioriture, qu’ils voulaient déclencher une guerre et que le seul moyen d’y parvenir était de tuer quelqu’un. Leur unique regret : il n’y avait que deux policiers au lieu des six escomptés.
Ces deux faits du 21 janvier 1919 résument pourtant assez bien ce qui va suivre : un mouvement national qui construit patiemment un État parallèle, et une organisation armée décentralisée dont les initiatives locales échappent largement à tout contrôle. Cette combinaison va vaincre le plus grand empire du monde. Trois ans plus tard, elle se retournera contre elle-même.
L’État dans l’État
On retient de la guerre anglo-irlandaise les embuscades. C’est passer à côté de l’essentiel. Le journaliste britannique Robert Lynd le notait dès juillet 1920 : la stratégie du peuple irlandais n’était pas tant d’attaquer le gouvernement que de l’ignorer et d’en construire un autre à côté.
Et c’est exactement ce qui se produit. En 1919, l’activité militaire reste limitée — 11 policiers de la RIC et 4 détectives de la division G tués sur l’année. Mais le Dáil décrète en avril l’ostracisme des hommes de la RIC : les commerçants refusent de les servir, au point que certains policiers en sont réduits à acheter leur nourriture sous la menace. Les démissions s’accumulent, le recrutement local s’effondre.
En 1920, la mécanique s’emballe. Le système judiciaire britannique se paralyse : jurés, témoins et parfois magistrats refusent de comparaître. En août, le secrétaire en chef pour l’Irlande recense 556 constables et 313 magistrats démissionnaires en deux mois. Des tribunaux républicains prennent le relais, une police républicaine s’installe dans 21 des 32 comtés, l’administration fiscale britannique cesse de fonctionner dans une grande partie du pays. Collins lève un emprunt national qui atteindra 380 000 livres, complété par plus de 5 millions de dollars collectés auprès des Irlandais d’Amérique. Quelque 400 casernes de police abandonnées sont incendiées au printemps.
Au milieu de 1920, la revue libérale britannique The Nation écrit que la République irlandaise existe. C’est un simple constat administratif.
Black and Tans, Auxiliaries, représailles
Face à cela, Londres commet une erreur dont les conséquences politiques dépasseront de très loin les gains militaires.
En mars 1920 arrivent les Temporary Constables, surnommés Black and Tans en raison de leurs uniformes dépareillés : sept mille anciens combattants de la Grande Guerre, recrutés en Grande-Bretagne, sommairement formés, versés dans des commissariats existants. En juillet, ce sont les Auxiliaries — 2 215 anciens officiers, mieux armés, mieux payés, plus déterminés à en découdre avec l’IRA, mais mal logés, mal nourris, mal organisés.
Contrairement à la légende, très peu de ces hommes avaient un casier judiciaire avant leur engagement. Mais la formation était insuffisante et la pression de la contre-insurrection considérable : ne trouvant jamais les responsables des embuscades, ils s’en prirent aux populations. Pillages, incendies, tirs sur les habitations. Thurles, Balbriggan, Templemore, Trim, Tubbercurry — la liste s’allonge à partir de l’été 1920. Officiellement interdites en août, les représailles étaient couvertes, parfois encouragées, par la hiérarchie. Le résultat fut de retourner contre Londres une partie de l’opinion irlandaise encore neutre.
Novembre 1920 marque le point de bascule. Le dimanche 21, l’escouade de Collins abat au petit matin, à leur domicile, entre 14 et 16 hommes présentés comme des agents du renseignement britannique. L’après-midi, la RIC et les Auxiliaries encerclent Croke Park, où se joue un match de football gaélique, et ouvrent le feu sur la foule : 14 morts, dont un joueur, Michael Hogan, et 65 blessés. Le soir, trois prisonniers sont abattus à Dublin Castle. Une semaine plus tard, à Kilmichael, l’unité de Tom Barry anéantit une patrouille d’Auxiliaires — 17 tués sur 18. En décembre, le centre de Cork est incendié par les forces de la Couronne.
De janvier à juillet 1921, mille personnes sont tuées, soit environ 70 % du bilan total du conflit, et 4 500 républicains sont internés. C’est aussi le moment où l’IRA, à court de munitions, atteint ses propres limites. Collins l’admettra plus tard : au moment de la trêve, ses hommes n’avaient pas en moyenne une cartouche par arme.
La trêve entre en vigueur le 11 juillet 1921. Ni Londres ni l’IRA ne pouvaient plus continuer.
Le nord-est, une guerre dans la guerre
C’est la dimension que la plupart des récits continentaux escamotent, et elle est pourtant décisive pour comprendre le siècle qui suivra.
Dans le nord-est, le conflit prend d’emblée un caractère communautaire. Les unionistes, majoritaires, ne veulent à aucun prix d’une Irlande indépendante. Le 21 juillet 1920, huit mille ouvriers jugés déloyaux — catholiques ou militants syndicaux protestants — sont chassés des chantiers navals de Belfast, déclenchant des émeutes qui font onze morts catholiques et huit morts protestants en une journée. En août, après l’assassinat par l’IRA de l’inspecteur Swanzy à Lisburn, des centaines de commerces et de maisons catholiques sont incendiés dans la ville.
En septembre, James Craig écrit au gouvernement britannique pour réclamer la création d’une police spéciale recrutée dans les rangs de l’Ulster Volunteer Force, avertissant que les responsables loyalistes envisagent sinon des représailles organisées. L’Ulster Special Constabulary naît en octobre. L’historien Michael Hopkinson la décrira comme une UVF officiellement approuvée.
Entre juillet 1920 et juillet 1922, au moins 557 personnes sont tuées dans ce qui devient l’Irlande du Nord, dont 452 à Belfast — 267 catholiques et 185 protestants. Près de 500 morts pour la seule capitale du Nord, dix mille réfugiés, un millier de maisons et de commerces détruits. La partition est actée par le Government of Ireland Act, en vigueur le 3 mai 1921. Le parlement nord-irlandais se réunit pour la première fois le 7 juin.
Le traité, la scission
Les négociations de Londres achoppent sur deux points : le statut de l’Ulster et le serment à la Couronne. De Valera propose une formule d’association, puis se rétracte, et refuse de participer lui-même à la délégation — décision que Collins interprétera comme un piège. Le 5 décembre 1921, Londres pose un ultimatum : signer, ou reprendre la guerre. Les plénipotentiaires signent le 6. Collins écrit ce matin-là qu’il vient de signer son arrêt de mort.
Le traité crée un État libre d’Irlande, dominion de l’Empire, doté de son parlement, de ses finances et de sa propre armée. Les troupes britanniques évacuent, à l’exception de trois ports stratégiques conservés par la Royal Navy. Les six comtés du Nord-Est peuvent choisir de rester au Royaume-Uni — ce qu’ils font immédiatement. Et les députés doivent prêter serment de fidélité au roi George V.
Le Dáil ratifie par 64 voix contre 57 le 7 janvier 1922. De Valera démissionne. Collins défend le compromis comme la liberté d’atteindre la liberté ; ses adversaires y voient l’abandon pur et simple de la République proclamée en 1916.
La fracture traverse l’IRA. Sur 16 commandements territoriaux, 5 seulement soutiennent le traité. Le Munster devient le cœur de l’opposition. Le 14 avril 1922, environ 200 hommes occupent les Four Courts à Dublin, siège de la justice irlandaise — geste explicitement calqué sur 1916, destiné à provoquer une réaction britannique qui réunifierait l’IRA contre l’ennemi commun.
Elle ne viendra pas. Les élections du 16 juin donnent une victoire nette aux partisans du traité. Le 22 juin, deux hommes de l’IRA abattent à Londres le maréchal Henry Wilson. Churchill somme le gouvernement provisoire d’agir, faute de quoi les troupes britanniques reviendront. Le 28 juin à 4 h 30, un canon de 18 livres fourni par les Britanniques ouvre le feu sur les Four Courts.
Dix mois
La suite est rapide et brutale. Les Four Courts tombent le 30 juin, dans une explosion qui détruit le Public Record Office et des siècles d’archives irlandaises — accident ou sabotage, le débat n’est pas tranché. Les combats de Dublin s’achèvent le 5 juillet, au prix de 65 morts et 280 blessés, dont Cathal Brugha.
L’armée nationale, financée et équipée par Londres — plus de 27 000 fusils, 250 mitrailleuses, huit pièces d’artillerie livrés entre juin et septembre 1922 —, passe de 14 000 hommes en août à 55 000 à la fin du conflit. Limerick tombe le 20 juillet, Waterford le même jour, Cork le 10 août après un débarquement à Passage West. La « République du Munster » aura vécu un mois.
L’IRA revient alors à la guérilla, avec un succès réel : 58 soldats de l’armée nationale tués pour le seul mois d’août. Le général Emmet Dalton résume la situation sans détour : ses adversaires opèrent sur un terrain qu’ils connaissent, avec des années d’expérience, mieux armés et mieux entraînés qu’ils ne l’étaient contre les Britanniques — et l’ont mis, lui, exactement dans la position où se trouvaient les Anglais un an plus tôt.
Le 22 août 1922, Collins est tué dans une embuscade improvisée à Béal na mBláth, dans son comté natal. Il est la seule victime de l’accrochage. Arthur Griffith était mort d’une hémorragie cérébrale dix jours plus tôt. W. T. Cosgrave prend la tête du gouvernement — et se montre bien moins réticent que Collins à durcir la répression.
En octobre, une résolution parlementaire autorise les tribunaux militaires à prononcer la peine de mort. Sur environ 12 000 prisonniers républicains, 81 seront officiellement exécutés ; le nombre d’exécutions non autorisées a été estimé jusqu’à 153. L’épisode le plus notoire reste Ballyseedy, dans le Kerry, où neuf prisonniers furent attachés à une mine : un seul survécut, projeté par le souffle.
L’Église catholique, elle, prend parti sans ambiguïté. En octobre 1922, les évêques déclarent la guérilla dépourvue de toute sanction morale et le meurtre de soldats de l’armée nationale constitutif d’un meurtre devant Dieu, refusant la communion aux combattants antitraité.
Liam Lynch est tué le 10 avril 1923. Son successeur, Frank Aiken, ordonne le 24 mai à ses unités d’enterrer les armes. De Valera adresse aux siens un message resté célèbre, saluant la « légion de l’arrière-garde » et concédant que la victoire militaire doit être laissée, pour le moment, à ceux qui ont détruit la République.
Pourquoi l’IRA a perdu
C’est la question qui donne à cet épisode son intérêt bien au-delà de l’Irlande.
Plusieurs facteurs techniques jouent. Formation irrégulière par excellence, l’IRA était inadaptée à la guerre de position — l’occupation des Four Courts, sans fortifications, sans plan de secours, sans occupation des immeubles voisins, fut un désastre annoncé. Elle ne disposait d’aucune artillerie, d’un fusil pour deux hommes, et d’aucune structure de commandement effective. Le choix de Lynch de ne pas marcher sur Dublin a laissé au gouvernement provisoire le temps de respirer, de recevoir l’appui britannique et de réduire les brigades isolées les unes après les autres. Enfin, beaucoup d’officiers de l’armée nationale étaient d’anciens de l’IRA : ils connaissaient les tactiques, et souvent les caches et les maisons sûres.
Mais l’essentiel est ailleurs. Contre les Britanniques, l’IRA bénéficiait d’un soutien populaire massif — refus de renseigner, hébergement, ravitaillement. L’officier de renseignement Florence O’Donoghue avait résumé l’impuissance britannique d’une phrase : privés de la coopération de la population, ils étaient aveugles.
Contre l’État libre, ce soutien s’est évanoui. L’occupation des Four Courts n’a suscité aucun élan comparable à celui de 1916. Harry Boland, dirigeant antitraité, l’admettait dès l’été 1922 : la population était contre eux et les tenait pour responsables de la situation. Les régions antitraité étaient précisément les plus dévastées économiquement par la guerre précédente, et les attaques contre les voies ferrées ont achevé de rendre l’IRA impopulaire. Pour une part importante de l’opinion, l’État libre était devenu la seule institution capable d’assurer la sécurité et le redémarrage économique.
C’est là toute la leçon. Une guérilla d’usure fonctionne contre un occupant perçu comme étranger. Elle échoue contre un gouvernement perçu comme légitime, même imparfait, même issu d’un compromis subi. De Valera avait beau répéter que la majorité n’a pas le droit de mal faire, il perdait la seule bataille qui comptait.
L’addition et l’héritage
Les chiffres, longtemps gonflés, ont été révisés à la baisse par la recherche récente. La guerre d’indépendance a fait environ 2 346 morts : 919 civils, 523 policiers, 413 militaires britanniques, 491 volontaires de l’IRA. Le projet de l’University College Cork publié en 2023 chiffre la guerre civile à 637 morts du côté progouvernemental, 426 du côté antitraité et 336 civils, soit environ 1 426 morts dans l’État libre. Contrairement à une idée répandue, la guerre civile a donc été moins meurtrière que celle qui l’a précédée — ce qui n’enlève rien à la profondeur de la blessure qu’elle a laissée.
Les dégâts matériels furent estimés à 50 millions de livres de 1922, auxquels s’ajoutaient 17 millions de coût de guerre. L’État libre acheva 1923 avec un déficit de plus de 4 millions, incapable d’honorer sa part de la dette impériale — ce qui pèsera lourd dans les négociations frontalières de 1925, où Dublin renoncera à ses revendications sur le Nord en échange de l’effacement de cette dette.
Le reste est de l’histoire politique. De Valera quitte Sinn Féin en 1926 pour fonder le Fianna Fáil, entre au Dáil en 1927, arrive au pouvoir en 1932, supprime le serment d’allégeance et fait adopter la Constitution de 1937. Londres restitue les ports en 1938. L’État quitte le Commonwealth en 1949. Aujourd’hui encore, les deux grands partis de la République — Fine Gael et Fianna Fáil — descendent en ligne directe des deux camps de 1922. Jusqu’aux années 1970, à peu près tous les responsables politiques irlandais étaient des vétérans de cette guerre, et beaucoup de leurs enfants leur ont succédé. Une fracture transmise sur trois générations.
Quant au Nord, la guerre civile du Sud lui a donné le temps de se consolider. La partition, provisoire dans l’esprit de bien des signataires du traité, s’est installée pour plus d’un siècle.
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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