Parrhèsia. Liberté de parole et intelligence de l’Europe

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Intervention de Jean-Luc Coronel de Boissezon, le samedi 11 avril 2026 à La Maison de la Chimie. Jean-Luc Coronel de Boissezon est universitaire, agrégé des facultés de droit, historien du droit et des institutions, des idées politiques et de la pensée économique. Il a enseigné au cours de sa carrière dans sept universités publiques françaises et est aujourd’hui professeur à l’ISSEP de Lyon.

Dans sa tragédie Les Phéniciennes (411 av. J.-C.), Euripide fait parler Polynice, qui a connu l’exil hors d’Athènes :

« Le pire de tout, c’est que le droit à la parole libre n’existe pas (ouk ésti parrhèsía) […] C’est la vie d’esclave que d’être interdit de dire sa pensée. »

La parrhèsia, ou « faculté de tout dire », apparaît dans l’aurore grecque comme le droit civique fondamental. Sans elle, précise Euripide, on doit « flatter les puissants » et « supporter la folie des maîtres ». Dans la pièce Hippolytus (428 av. J.-C.), il fait dire à Phèdre :

« Je veux que mes deux fils retournent vivre dans la glorieuse Athènes, qu’ils y marchent la tête haute et qu’ils y exercent la parrhèsia comme des hommes libres, honorés grâce au nom de leur mère. »

Ce droit se révèle de la sorte attaché à une citoyenneté qui est elle-même le fruit d’une filiation concrète. Cela est confirmé dans la tragédie Ion (418 av. J.-C.), où Euripide fait dire au mythique ancêtre des Ioniens :

« Si je puis prier, je souhaite que ma mère soit athénienne, afin d’avoir, par elle, la parrhèsia. Car lorsqu’un étranger entre dans une cité dont la race est sans tache, même si la loi l’en fait citoyen, sa langue reste serve : il n’a point le droit de tout dire. »e1

La parrhèsia est ainsi strictement définie comme une liberté découlant de l’appartenance à un peuple autochtone : l’autochtonie fonde l’autonomie, au moyen de la parole libre.

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Comme sa condition, l’exercice de ce « dire vrai » est consubstantiellement politique. D’abord quant à son lieu, puisque la parrhèsia s’exerce en tôi mesôi, « au milieu de tous », sur la « place publique », agora grecque, forum romain, plus tard espace forain des villes médiévales ; le terme hispanique de fueros, qui désigne les libertés d’une communauté locale, l’illustre bien. Ensuite par son contenu : parce qu’elle a pour objet les affaires de la Cité, elle doit être tenue dans l’espace du débat public, de la conversation civique. L’enjeu est de « dire ce qui est utile » (tà symphéronta) et pour cela de « parler sans crainte » (adeôs), selon les termes de Périclès dans ses discours restitués par Thucydide dans Histoire de la guerre du Péloponnèse, au Ve siècle av. J.-C., où est clamée l’urgence d’un discours vrai des Athéniens sur eux-mêmes, s’ils veulent identifier les failles qui menacent alors de leur faire perdre le conflit face à Sparte.2

La naissance parrhèsiastique de la raison grecque

Mais c’est aussi ce lieu de la parrhèsia, à savoir l’espace public, dont l’archéologie montre l’apparition dans la Cité achéenne, qui va induire la pensée rationnelle et l’art du discours – lesquels forment une seule et même notion en grec ancien, le Logos. Au rebours de celui des rois de Crète ou d’Asie, renfermé dans le secret du palais, le pouvoir des magistrats est exposé sur l’agora. Les décisions ne pouvant dès lors être adoptées qu’après avoir convaincu l’assemblée, une argumentation rationnelle s’impose, faisant naître la logique, la dialectique et la rhétorique – futurs piliers des « arts libéraux » du Moyen Âge.

Cette soumission du pouvoir à la confrontation publique découle elle-même de la dynamique centrale de la culture grecque, à savoir l’agôn. Traduisible par « combat », « compétition » ou « rivalité », l’agôn est l’élément concurrentiel que l’on retrouve tant dans l’athlétisme (olympiades, courses de chars) que la poésie et le théâtre (joutes poétiques, concours tragiques), la musique et le chant (concours pythiques), la philosophie (joutes sophistiques ou débat socratique), l’éducation (gymnase, symposion) et bien sûr la guerre (rivalité entre cités). Nietzsche en fait remonter la culture à Homère, auquel il attribue une « philosophie de la joute »3. Le Moyen Âge des tournois et l’Ancien Régime des duels figureront parmi ses fils.

« Le combat est père de toute chose », disait Héraclite, membre de « l’école ionienne » qui, avec Thalès, Anaximandre et Anaximène, s’opposait déjà à « l’école italique » de Parménide, Empédocle et Zénon d’Élée, dans cette controverse inaugurale des présocratiques, au VIe siècle av. J.-C. À leur suite, l’école de Socrate verra dans l’affrontement des paroles la voie de la maïeutique, « dévoilement » de la vérité. C’est dans la forme du dialogue que sont structurées les œuvres de ses disciples, au premier rang desquels Platon, qui le premier parle d’une « science politique » (épistémé politiké), qu’établira son élève Aristote. Tandis que Pythagore, ensuite Hippocrate, Aristote, Euclide, Archimède, Ératosthène, Hipparque et Ptolémée fondaient sur la dialectique les différentes branches scientifiques, ce même principe irriguait le droit, suscitant dans le procès les joutes oratoires des plaidoiries, accordées aux deux parties selon le principe des plateaux de la balance que porte Dikê, déesse de la justice, origine mythologique du « principe du contradictoire » judiciaire.

Lire la suite sur le site de l’Institut Iliade

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