Intervention de Thibaud Gibelin, le samedi 11 avril 2026 à La Maison de la Chimie. Thibaud Gibelin est un universitaire et écrivain. Auditeur de la promotion Dominique Venner, diplômé en histoire et en sciences politiques, il est spécialisé dans les relations entre la Hongrie et l’Union européenne et Professeur invité au Mathias Corvinus Collegium (MCC) à Budapest. Il est l’auteur d’un ouvrage consacré au Premier ministre hongrois Viktor Orbán, intitulé Pourquoi Viktor Orbán joue et gagne. Résurgence de l’Europe centrale.
L’adage « noblesse oblige » sonne comme un défi ; aux nobles, rappelés à leurs devoirs, aux autres, appelés à reconnaître leur juste place, assignée par leurs facultés et leurs aspirations. Cette formule a la force et la simplicité d’une sagesse ancienne. Elle nous révèle ce qu’est la noblesse, au-delà du verni d’une époque. Et cette lumière crue jetée sur l’essentiel, la notion d’obligation la prodigue aussi pour la liberté. Oui, la liberté oblige.
La liberté n’est pas une servitude – le paradoxe serait intenable, mais c’est un service. Le quant en soi, l’indifférence, le détachement ont l’apparence de la liberté, mais sont des marques de l’avilissement de l’homme, tombé au-dessous de lui-même.
Pour mieux cerner le fardeau qui incombe aux peuples libres, je voudrais débusquer quelques contresens sur les notions mêmes de peuple, de liberté et d’ordre politique.
L’histoire, cette médecine légiste des peuples, a besoin de dater un début et une fin, entre lesquels s’écoule une existence. On donne ainsi trois âges à la maturité des peuples.
D’abord l’âge initial de la barbarie native, où se fondent des mythes, dont la liberté est le souffle même puisque c’est un âge où tout est imagination et devenir. Un âge qui fait de ces peuples des forces belliqueuses, dangereuses à leurs voisins : elles les conquièrent, supplantent leurs élites et imposent aux masses sédentarisées leurs propres mythes. Puis vient l’âge médian, et enfin l’inéluctable déclin.
Apparemment nous y sommes. Nous vivons un âge tardif, où les élites se contentent de prélever l’impôt à leur bénéfice ; où les peuples consentent, impuissants, à une autorité dans laquelle ils ne se reconnaissent plus.
Cette lecture invite au fatalisme. Considérons plutôt des cycles de déclin et de regain, que traversent les peuples au fil des siècles. Attaché à leur territoire, les peuples vivent par leur dynamisme interne. Comme les forêts ils ont la faculté de rajeunir. Qu’importe alors la notion de temps linéaire ? Peut-être les différentes étapes historiques n’en forment-elle qu’une, et celle-ci n’a ni début ni fin, comme le mouvement des vagues sur l’océan.
L’histoire est irrécusable quand elle s’est faite, mais elle est incertaine tant qu’elle se fait.
De ces premières observations, concluons que les peuples vivent de leurs contradictions internes et de leur capacité à les surmonter face à un danger extérieur. Il s’agit de cultiver un équilibre, au-dessus de l’apathie et en-dessous de la guerre civile. Cette tension, périlleuse et précaire, c’est le souffle même de la liberté.
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Quand on évoque la liberté des peuples dans nos sociétés démocratiques, on se focalise sur le moment de la libération ; il s’agit du passage enthousiaste de l’apathie au grand réveil, animé d’un chant de révolte qui électrise la masse. Cette transe révolutionnaire vaut bien sûr pour la France, marquée par 1789 et la légende qu’on en a faite, et s’est répandue bien au-delà.
Cette époque n’est plus, il n’en reste que des formes sclérosées. Nous pensons toujours le peuple comme un monolithe, propulsé vers une condition meilleure ou une dimension nouvelle ; cette frénésie inspire des épopées et plus souvent des catastrophes. Nous concevons la liberté du peuple par l’expression de sa volonté collective et l’emploi de ses forces, que ce soit par les élections au suffrage universel ou la mobilisation générale. On pense en termes d’unification fusionnelle et d’heure décisive : le parti unique et le grand soir n’en sont que les formes radicales.
Les révolutions politiques modernes ont accompagné l’effondrement de la légitimité religieuse du politique et les bouleversements incalculables du capitalisme et de la révolution industrielle. L’idéologie vient concurrencer la religion ; l’argent s’impose par défaut comme étalon de l’ordre social. Il ne s’agit plus seulement du cadre de la société, mais de sa substance elle-même. Le plus grand nombre ne constate pas seulement le transfert du pouvoir d’une élite à l’autre, mais que ce pouvoir pris et exercé en son nom l’oblige désormais – et s’apprête à le conditionner de manière toujours plus contraignante. L’homme n’est plus souverain sous son toit, dans son champ et à l’atelier ; ou du moins cela s’estompe devant ce droit, qu’il n’a pas demandé, d’être souverain de l’Etat, à égalité de ses millions de concitoyens. La levée en masse et le suffrage universel sont deux faces de la même médaille, celle d’un homme générique dépouillé de ses qualités propres et exposé aux responsabilités lourdes qui incombent au souverain. Selon les propres termes de Rousseau dans le Contrat social, on l’a « forcé à être libre ».
L’urbanisation et le confort matériel, l’éducation obligatoire et le service militaire, le déploiement de logiques économiques sans frontières : les individus évoluent ainsi dans un réseau de contraintes largement intériorisées. La mutation des peuples d’Europe en masse gérée et enrégimentée, administrée et mise en conformité a connu son déploiement fondamental lors du « siècle des peuples » (1848-1945). Cette période voit les peuples européens s’imposer aux quatre coins du monde puis s’entre-déchirer lors de notre guerre civile (1914-1945). L’acmé de cette période se situe à l’été 1914, quand « l’union sacrée », à travers le continent, soude le peuple et le cadre stato-national. Le peuple manifeste un enthousiasme torrentiel, prélude à la guerre fratricide la plus épuisante et la plus décevante, à l’ombre de laquelle nous sommes toujours.
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Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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