Immigrations, frontières et Turquie : l’analyse sans détour du conseiller politique grec Rafail Kaliviotis

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Dans un entretien accordé au site europeanconservative.com, le journaliste, chercheur et conseiller politique grec Rafail Kaliviotis livre une lecture frontale des défis qui menacent, selon lui, la Grèce et l’Europe. Rédacteur en chef du portail d’information newsfire.gr, ancien directeur de campagne et doctorant en géopolitique des migrations à l’université d’Athènes, il appelle l’Europe à bâtir une stratégie commune de protection de ses frontières. Tour d’horizon de ses positions.

Une civilisation qui aurait perdu ses repères

Kaliviotis ancre sa réflexion dans l’héritage de la philosophie grecque antique, qu’il présente comme l’un des fondements de la civilisation occidentale. Il rappelle la formule de Socrate selon laquelle « une vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue », pour défendre l’idée que le bien et le mal existent réellement et que tout n’est pas relatif. Il convoque également Aristote et sa conviction qu’une cité prospère repose sur une classe moyenne nombreuse et robuste. Si les élites actuelles avaient intériorisé ces vérités, estime-t-il, l’Occident n’aurait pas atteint le point périlleux où il se trouve.

Les maux internes de la Grèce

Interrogé sur les problèmes intérieurs du pays, le conseiller place la crise migratoire en tête, la Grèce étant l’un des principaux points d’entrée. Il juge nécessaire d’y consacrer des moyens budgétaires importants et des systèmes de surveillance modernes. Céder aux réseaux de passeurs revient, selon lui, à se rendre complice de trafic d’êtres humains et à porter atteinte à l’essence même de la nation.

Il lie ce phénomène à ce qu’il appelle l’effondrement démographique grec. Il s’oppose frontalement à l’idée, qu’il prête à une partie des élites européennes, selon laquelle l’immigration de masse pourrait inverser la crise démographique : une telle perception conduirait, à ses yeux, à l’érosion culturelle des États-nations. Pour lui, l’avantage comparatif de l’Occident a toujours résidé dans son capital culturel.

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Kaliviotis évoque aussi la question agricole — il déplore l’abandon des petits et moyens exploitants au profit, selon lui, des multinationales via des accords de type Mercosur — et la crise du logement, qu’il impute notamment à la transformation de l’habitat en classe d’actifs pour les fonds d’investissement. Au total, il décrit des citoyens ordinaires confrontés à un assaut contre leur identité, leur sécurité alimentaire et leur droit à une vie digne.

Une crise de légitimité politique

Revenant sur l’abstention massive — environ 60 % des électeurs inscrits ne se seraient pas déplacés lors des dernières législatives —, il y voit un message de délégitimation adressé au système politique. Il dénonce des sièges parlementaires quasi « hérités » par filiation, un pouvoir économique non maîtrisé et une perte de pouvoir d’achat, dans un climat de défiance nourri par des promesses non tenues.

Les prochaines élections sont prévues au printemps 2027, mais Kaliviotis n’exclut pas, en s’appuyant sur des informations de presse, la convocation d’élections anticipées dès l’automne, sous l’effet de scandales pesant sur le gouvernement.

Pourquoi pas de grand parti identitaire en Grèce

Sur la montée des mouvements conservateurs, il observe que des partis identitaires existent en Grèce comme ailleurs en Europe, mais que l’establishment médiatique les combat activement. Si ces partis recrutent fortement parmi la jeunesse dynamique, il explique l’absence d’un parti identitaire dominant en Grèce par une réalité démographique : une part importante des jeunes diplômés a émigré, faute de salaires compétitifs, laissant aux électeurs de 55 ans et plus — moins enclins à soutenir les forces anti-système — un rôle pivot dans la formation des gouvernements.

Il décrit par ailleurs un déficit chronique de confiance envers Néa Dimokratia, formation de centre-droit au pouvoir depuis sept ans qu’il juge glissée vers le centre-gauche, et anticipe un paysage politique fragmenté rendant improbable une majorité monocolore.

La Turquie au cœur de la pression migratoire

C’est sur le volet géopolitique que le ton se durcit le plus. Kaliviotis affirme que les flux migratoires illégaux sont dirigés vers la Grèce et l’Europe selon une route orchestrée où la Turquie serait profondément impliquée. Il cite l’arrivée de milliers d’hommes pakistanais en Turquie, ensuite canalisés vers la mer Égée par des réseaux de passeurs, et invoque les données de l’Organisation internationale pour les migrations et de Frontex. Selon lui, Ankara instrumentalise la pression migratoire comme levier face à l’Union européenne, tandis que de nouveaux flux en provenance de Libye sont apparus ces derniers mois. Il y voit une forme de guerre hybride menée par des puissances révisionnistes.

Sa réponse : une stratégie européenne unifiée, coordonnée avec la Grèce, pour la protection des frontières maritimes, le développement par l’industrie de défense de systèmes de surveillance et d’interception, et des accords contraignants avec des pays tiers pour l’accueil temporaire et le traitement des migrants en attente de rapatriement. Seules de telles politiques rendraient, selon lui, le trafic d’êtres humains économiquement intenable.

La doctrine de la « Patrie bleue »

Enfin, Kaliviotis qualifie la doctrine turque de la « Patrie bleue » (Mavi Vatan) de plan provocateur visant à s’emparer de la moitié de la mer Égée. Il rappelle que le droit international (convention UNCLOS de 1982) autorise la Grèce à étendre ses eaux territoriales de 6 à 12 milles marins, une extension que la Turquie a pourtant érigée en casus belli par une résolution de son Parlement en 1995. Il compare l’absurdité de cette menace à celle d’un voisin promettant la violence parce que l’on poserait le pied sur son propre balcon.

Décrivant la Turquie comme une puissance révisionniste cherchant à reconstituer l’Empire ottoman — de la Syrie à la Libye en passant par les Balkans —, il rappelle l’occupation de 36,2 % du territoire de Chypre depuis 1974, soit une portion de sol européen en défi aux résolutions de l’ONU. Il juge enfin illusoire la poursuite de la coopération européenne avec Ankara, citant en garde la doctrine turque d’« intégration sans assimilation » appliquée à la minorité turque d’Allemagne.

Photo d’illustration : Ggia, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

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