Treize ans à Budapest : l’ancienne plume de Margaret Thatcher raconte la Hongrie d’Orbán

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Il fut la plume de Margaret Thatcher, l’un des fondateurs de la New Atlantic Initiative lancée à Prague en 1996 avec Václav Havel, et l’auteur d’un livre traduit en sept langues sur le rôle conjoint de Jean-Paul II, Reagan et Thatcher dans l’effondrement du communisme. Depuis 2013, John O’Sullivan vit à Budapest, où il préside le Danube Institute, principal laboratoire d’idées conservateur hongrois. Il vient d’accorder un long entretien à Hungarian Conservative, quelques semaines après la défaite électorale de Viktor Orbán. L’occasion d’un bilan sans langue de bois.

1972, une Hongrie de film d’espionnage

Sa première visite remonte à 1972. Il accompagnait des étudiants américains en tournée européenne. La Hongrie était alors doublement exotique : l’Europe centrale restait terra incognita pour les Occidentaux depuis 1940, et le régime communiste donnait au visiteur le sentiment de figurer dans un film d’espionnage — on se savait surveillé. Un soir, devant l’hôtel Gellért, un groupe de Hongrois lui affirma être lecteur du Daily Telegraph, journal pour lequel il travaillait. Il n’en crut pas un mot.

Il avait alors 28 ans. Il évoque avec malice cette période de « communisme au goulasch » : il n’a jamais été séduit par le communisme, dit-il, mais bien par le goulasch.

Le Danube Institute, une réponse à un déséquilibre

Pourquoi installer un think tank conservateur à Budapest en 2013 ? Parce que, explique O’Sullivan, la société civile née dans les années 1980 s’est scindée, comme partout, en une aile progressiste et une aile conservatrice — et qu’en Hongrie, la première a bénéficié du soutien massif de George Soros. Résultat : un tissu associatif progressiste dense, structuré, financé, face auquel tout gouvernement conservateur se retrouvait démuni. L’objectif du Danube Institute était de rééquilibrer.

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Il rappelle au passage le sort du premier gouvernement conservateur post-communiste, celui de József Antall. Un responsable de gauche lui avait décrit dès l’époque cet exécutif comme une mission suicide : reprendre un pays ravagé par quarante ans de communisme et le remettre sur pied prend infiniment plus de temps qu’un mandat.

La méthode de l’institut, revendiquée : faire venir dans la même pièce ceux qui ne sont pas d’accord. Une conférence sur l’avenir de la gauche européenne a ainsi réuni universitaires, parlementaires et journalistes progressistes, avec un seul conservateur dans la salle, le chroniqueur Tim Montgomerie, astreint au silence jusqu’à la session finale. O’Sullivan insiste : la controverse est un outil pédagogique. Il précise également avoir personnellement défendu une ligne plus favorable à l’Ukraine et à l’OTAN que celle du gouvernement hongrois, et avoir donné la tribune à Tony Abbott, ancien Premier ministre australien, pour la soutenir.

Migration : « quelque chose d’important et de réel »

Interrogé sur le principal point de friction entre Hongrois et Occidentaux, O’Sullivan répond sans hésiter : l’immigration. À partir de 2015, quand les arrivants d’Afrique du Nord, du Proche-Orient et d’Afghanistan s’entassent à la gare de Budapest avec l’Allemagne, la Suède, la France ou la Grande-Bretagne pour destination, la question devient le point de rupture de la politique européenne.

Son analyse d’Angela Merkel est sévère et documentée : jusque-là plutôt sceptique sur le multiculturalisme et l’immigration de masse, la chancelière semblait glisser vers une position proche de celle d’Orbán — davantage de régulation, de contrôle, moins d’entrées. Elle a basculé dans la politique d’accueil, et l’Union européenne s’est contentée d’entériner sa décision. Trois ou quatre ans plus tard, la plupart des États européens avaient convergé vers la ligne hongroise. Sur ce dossier, tranche O’Sullivan, il faut concéder qu’Orbán a obtenu quelque chose d’important et de réel.

Politique familiale : le bilan honnête

Sur l’autre marqueur du gouvernement hongrois, il refuse en revanche l’autosatisfaction. Les politiques natalistes ont été audacieuses, cohérentes et raisonnables, dit-il — mais l’impact n’est pas à la hauteur des espoirs. Les Hongroises n’ont pas eu autant d’enfants que les décideurs l’escomptaient, et nul ne sait ce qui va suivre. Il concède la défense avancée par les ministres : ces politiques exigent bien plus de cinq ou six ans pour produire leurs effets. Et il ajoute une remarque que peu de conservateurs formulent aussi nettement : l’histoire ne fournit pas de bon précédent d’une fiscalité ou d’aides financières ayant durablement relevé la natalité. Il aimerait qu’il en existe un.

La défaite d’Orbán lue à travers Goodhart

Le 12 avril 2026, le Tisza de Péter Magyar a raflé 138 des 199 sièges du Parlement, avec une participation record de 79,5 %. Viktor Orbán, au pouvoir depuis 16 ans, a concédé le soir même une défaite qu’il a qualifiée de douloureuse et félicité son adversaire.

O’Sullivan lit ce résultat avec les lunettes de David Goodhart, dont le concept fut d’ailleurs testé lors d’une conférence du Danube Institute. D’un côté les somewheres, ceux qui vivent près de là où ils sont nés, s’y marient, y scolarisent leurs enfants et ne voyagent qu’en vacances. De l’autre les anywheres, diplômés du supérieur, munis de qualifications professionnelles transposables partout. Selon Goodhart, les seconds pèsent beaucoup trop sur la décision publique, les premiers pas assez.

Le scrutin hongrois est, pour O’Sullivan, une victoire des anywheres sur les somewheres — obtenue loyalement, en convainquant ces derniers de voter pour eux, ce qu’Orbán a lui-même reconnu le soir du vote. Mais il y voit un avertissement : les anywheres ont tout intérêt à ne pas s’éloigner davantage des préoccupations des somewheres. Il rappelle qu’après la défaite de 2002, Orbán était parti à la montagne réfléchir avant de revenir avec un conservatisme différent, plus national, accordant précisément plus de poids aux intérêts des enracinés.

Le Labour, Reform et « le boucher, le boulanger, le fabricant de chandelles »

L’analyse britannique est la partie la plus tranchante de l’entretien. O’Sullivan décrit un parti travailliste qui ne représente plus les ouvriers, et qui a aliéné le secteur privé par sa fiscalité, PME comprises. Son socle réel : une intelligentsia de classe moyenne du secteur public, passée par l’université, coupée de ses origines familiales, nourrie d’idées qui l’éloignent de la nation comme de la famille. À mesure que ce groupe monte dans les institutions, les médias et la culture, il fournit la base d’une vision critique, voire hostile, de la société britannique. Une vision qui, estime-t-il, ne peut rassembler plus de 20 % de l’électorat.

Face à cela, la coalition d’opposition — Reform, les conservateurs et les indécis — lui paraît en mesure de constituer une majorité de gouvernement. Il note que l’establishment progressiste s’emploie à la présenter comme un ramassis d’extrémistes dangereux, alors qu’il s’agit, dit-il, du boucher, du boulanger, du fabricant de chandelles, de l’avocat de province, du médecin de campagne et du contremaître d’usine. Sa préférence va à une alliance Reform-conservateurs assez large pour convaincre, et dotée de bon sens en matière de politiques publiques.

Il rappelle aussi qu’ailleurs en Europe centrale, les contre-tendances existent : Pologne, Slovénie, République tchèque, dont le gouvernement actuel lui rappelle le premier Orbán de 1998-2002.

1956, Kossuth, Trianon : l’affection anglaise

Reste la part la plus personnelle. O’Sullivan avait 14 ans en 1956, et il en a gardé un attachement idéaliste aux Hongrois : ces jeunes gens en imperméables ceinturés démodés jetant des cocktails Molotov sur les chars soviétiques. Ce sentiment a duré des décennies en Angleterre. La simple présence d’un Hongrois à un dîner ou dans un conseil de faculté suffisait, dit-il, à rendre impossible l’éloge de l’Union soviétique comme phare du progrès. Trop gênant.

Il fait remonter cette affinité plus loin encore : au soutien massif de l’opinion anglaise à Lajos Kossuth dans les années 1840, à l’intérêt pour le compromis de 1867 et pour l’essor hongrois jusqu’à la Première Guerre mondiale. Et il souligne que les Britanniques ont eu conscience de l’injustice faite à la Hongrie à Trianon. La même affection vaut, ajoute-t-il, pour la Pologne, en raison du rôle des pilotes polonais dans la RAF pendant la bataille d’Angleterre. 1956 pour l’une, 1939-1940 pour l’autre : deux dates qui ont installé une tendresse durable dans le cœur anglais.

Quant à l’élargissement de l’OTAN, dont il fut l’un des artisans avec l’appui de Thatcher et de Kissinger, il n’en démord pas. Il cite Lech Wałęsa, qui affirmait il y a peu que sans cet élargissement, la guerre se déroulerait aujourd’hui en Pologne. O’Sullivan estime qu’il a raison, et qu’il ne faut pas reculer sur ce point.

Un regret, un seul : n’avoir jamais appris le hongrois. Il pensait rester peu de temps et mourir avant d’y parvenir. Treize ans plus tard, il y voit un handicap. Mais jamais, précise-t-il, les Hongrois ne le lui ont fait sentir.

L’entretien intégral est disponible en anglais sur le site de Hungarian Conservative.

Crédit photo : Tamás Gyurkovits/Hungarian Conservative

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