Il y a des lapsus qui valent programme. Laurent Nuñez en a commis un le week-end dernier, en qualifiant la circulation des images de Ceuta d’« ingérence informationnelle ».
Nunez qualifie la circulation des images de Ceuta d’ » ingérence informationnelle ». Autrement dit, le problème ne serait plus ce que montrent ces images, mais le fait qu’elles circulent et alimentent la critique de la politique migratoire européenne. Une information devient…
— Pierre Sautarel (@FrDesouche) August 4, 2026
Relisons lentement. Des dizaines de milliers de personnes franchissent illégalement une frontière européenne. La scène est filmée. Les vidéos circulent. Et le problème identifié par le ministre de l’Intérieur français n’est ni le franchissement, ni le nombre, ni le pays voisin qui a laissé faire — c’est le fait que les images circulent.
L’ingérence, en somme, ne commence pas quand la frontière tombe. Elle commence quand vous le voyez.
Il faut rendre hommage à la constance lexicale du pouvoir. Avant « ingérence », il y a eu « populisme ». Puis « complotisme ». Puis « fake news ». Puis « désinformation ». Puis « illibéralisme ». Puis, dans le registre des trouvailles de conseiller en communication, « tenaille identitaire ».
Chaque saison sa nouveauté. Le principe reste identique : trouver un mot qui dispense de répondre. Ce n’est pas un argument, c’est un procédé de classement. Vous n’êtes pas en désaccord avec la politique migratoire — vous êtes un vecteur.
L’avantage du terme « ingérence » sur ses prédécesseurs est qu’il porte un parfum d’étranger. Le complotiste était un imbécile ; l’agent d’ingérence est un traître. On monte d’un cran.
Le renversement, ou l’art de désigner le mauvais coupable
Reprenons les faits, puisqu’ils ont l’air d’embarrasser.
Des dizaines de milliers de personnes ont été poussées vers une frontière européenne, avec la permissivité manifeste d’un État tiers. C’est cela, l’ingérence. Le mot désigne précisément cette chose : l’action d’une puissance extérieure destinée à faire pression sur un État souverain. L’Espagne a été frappée à sa frontière, quatre mois après avoir refusé ses bases aériennes à Washington. On peut discuter du lien de cause à effet ; on ne peut pas discuter du fait que c’est là, et nulle part ailleurs, que le mot s’applique.
Les images n’ont pas produit l’ingérence. Elles l’ont documentée.
Le tour de passe-passe consiste à déplacer l’accusation de l’événement vers son témoignage. C’est un classique, et il n’est pas récent : le pouvoir qui ne peut plus contrôler les faits entreprend de contrôler leur diffusion. La méthode a un nom, et il n’est pas flatteur.
Le coup de l’ennemi extérieur qui « divise »
Second étage du raisonnement ministériel : la critique de la gestion de Ceuta reviendrait à « diviser les Européens ».
Voilà une figure de style que les anciens des démocraties populaires reconnaîtront sans effort. Le régime en difficulté ne discute jamais ses actes ; il désigne les forces obscures qui cherchent à fissurer l’unité nationale. À l’Est, c’était l’impérialisme. En république bananière, c’est l’étranger. En Macronie, ce sont les réseaux sociaux…ou la Russie !
Le raisonnement a ceci de commode qu’il est infalsifiable. Vous approuvez : bien. Vous critiquez : vous divisez. Il n’existe aucune position depuis laquelle contester sans devenir un problème d’ordre public.
Reste que dans une République, la critique de la politique gouvernementale n’est pas une nuisance à réguler. C’est le régime lui-même. Ça s’appelle la liberté d’expression, elle figure dans un texte de 1789 dont le ministre de l’Intérieur a certainement entendu parler.
L’autoritarisme comme cache-misère
Il y a une explication à cette raideur croissante, et elle n’est pas idéologique. Elle est pathétique.
Il fut un temps où les élites centristes justifiaient leur monopole par la compétence. Le pouvoir technocratique reposait sur un contrat implicite : nous vous privons de choix, mais nous gérons mieux que vous ne le feriez. C’était contestable, mais cohérent.
Or ce contrat est mort. Il a suffi de quelques années de gouvernement pour que l’argument de la surcompétence devienne intenable. Le mythe ne survit pas à l’examen des états de service, ni à l’inventaire des passages à Matignon, à Bercy ou au perchoir. Plus personne n’y croit, à commencer, on le soupçonne, par les intéressés.
Que reste-t-il à un pouvoir qui a perdu sa légitimité de compétence ? La rigidité. Le contrôle. Le vocabulaire de la sécurité intérieure appliqué au débat public. On ne convainc plus, donc on qualifie. On ne démontre plus, donc on disqualifie.
Tout circule, sauf les idées
C’est là que la cohérence du système apparaît, et elle est presque admirable.
L’extrême centre, c’est la libre circulation intégrale. Les capitaux circulent. Les marchandises circulent. Les hommes circulent. Les données circulent. Toute entrave à ces flux est dénoncée comme un archaïsme, un repli, une pulsion nationaliste.
Tout circule — sauf les idées.
Là, subitement, la frontière redevient un concept opératoire. Là, on découvre l’utilité du filtre, du contrôle, de la vérification. Une vidéo tournée à Ceuta doit être encadrée avec une vigilance qu’on n’a jamais jugée nécessaire pour la frontière de Ceuta elle-même.
Et ne croyez pas qu’il s’agisse d’un simple débat verbal. Regardez ce qui a été voté le 21 juillet : l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, dont chacun sait qu’elle impose la vérification d’identité de l’ensemble des Français. Le pass numérique, le scan du visage, l’identité civile exigée avant de prendre la parole. Regardez ce qui est annoncé pour la suite : les fournisseurs de VPN sommés de vérifier eux aussi.
Quand un ministre de l’Intérieur qualifie la circulation d’images d’ingérence, et qu’au même moment le législateur construit l’infrastructure technique permettant de savoir qui publie quoi, il n’est pas nécessaire d’être grand clerc pour joindre les deux bouts.
Ce qu’il faut répondre
Rien de compliqué. Monsieur le ministre, la Constitution est à votre disposition — article 11 de la Déclaration de 1789, intégré au bloc de constitutionnalité, disponible en librairie et gratuitement en ligne.
La libre communication des pensées et des opinions y est décrite comme l’un des droits les plus précieux de l’homme. Le texte prévoit qu’on réponde de ses abus dans les cas déterminés par la loi. Il ne prévoit nulle part que la diffusion d’images véridiques constitue une ingérence étrangère.
Quant à ceux qui ont filmé, relayé, commenté ces images : ils ont fait ce que fait un citoyen dans un pays libre. Ils ont regardé, et ils ont dit ce qu’ils voyaient.
C’est visiblement devenu un problème. C’est précisément pour cela qu’il faut continuer, que nous allons continuer, et que si vous voulez nous mettre en prison pour ça, ou nous expulser de notre propre terre, alors il va falloir venir nous chercher.
Yann Vallerie
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