Les 30 et 31 juillet, environ 60 000 personnes ont franchi la frontière séparant le Maroc de l’enclave espagnole de Ceuta. Un territoire de 18,5 kilomètres carrés peuplé de 85 000 habitants a vu arriver en vingt-quatre heures l’équivalent de 70 % de sa population. Le bilan humain oscille entre 11 morts selon Rabat, au moins 72 selon Madrid, 130 selon l’Association marocaine des droits humains. L’armée espagnole a été déployée pour dégager la nationale.
Quatre jours plus tard, Thierry Breton, ancien commissaire européen au Marché intérieur, publie dans Le Grand Continent le diagnostic de l’Union.
Le coupable est identifié : l’algorithme.
L’invention de la « frontière informationnelle »
Il faut lire ce texte, parce qu’il dit tout haut ce que l’appareil européen pense tout bas. Ceuta n’y est pas une défaillance du contrôle des frontières. C’est « la première attaque hybride algorithmique de grande ampleur menée contre une frontière extérieure de l’Union ». Le mot « attaque » place l’événement dans le registre militaire, ce qui autorise l’appel à des moyens d’exception. Le mot « algorithmique » désigne l’objet sur lequel ces moyens s’exerceront.
Suivent les remèdes, articles à l’appui. L’article 34 du règlement sur les services numériques, qui oblige les grandes plateformes à évaluer les « risques systémiques ». L’article 35, qui leur impose des « mesures d’atténuation » — Breton en cite trois : l’ajustement des systèmes de recommandation, « la réduction algorithmique de la portée des contenus manifestement trompeurs », et l’usage de « ralentisseurs de virulence ». L’article 36, qui permet à la Commission d’activer un « mécanisme de réponse aux crises » obligeant les plateformes à corriger en temps réel leurs choix de modération. L’article 40 pour l’accès des chercheurs agréés aux données. L’article 15 pour les rapports.
Traduisons ce vocabulaire dans une langue compréhensible. Il s’agit d’un dispositif permettant à une administration bruxelloise de déterminer, en temps réel et en situation qu’elle qualifie elle-même de crise, quels contenus doivent voir leur diffusion étranglée. Non pas supprimés — Breton insiste, avec un art consommé de la précaution rhétorique, que le DSA « ne censure pas ». Simplement rendus invisibles. La différence est intéressante pour un juriste. Elle est nulle pour un citoyen.
Ce dispositif, l’ancien commissaire est bien placé pour le vanter : il en est l’auteur.
Ce que le texte ne dit pas
Le raisonnement ne tient qu’à la condition de ne jamais poser la question évidente : pourquoi 60 000 personnes ont-elles pu entrer ?
Elles ne sont pas passées par un fil TikTok. Elles sont passées par la mer, à la nage, en longeant les digues d’El Tarajal et de Benzú, avec des bouées, des palmes et des combinaisons. Une rumeur les avait convaincues que la frontière ouvrirait à 22 heures. La rumeur était fausse. Le franchissement, lui, était parfaitement réel — et il a réussi.
C’est le seul fait qui compte. Une frontière extérieure de l’Union européenne, défendue par un État membre, adossée à Frontex, cofinancée par 500 millions d’euros versés au Maroc au titre de la coopération migratoire pour la période 2021-2027, a cédé en une nuit devant des gens munis de bouées de plage.
Sur cette faillite-là, la tribune est silencieuse. Elle mentionne le règlement du pacte migratoire, s’interroge poliment sur le point de savoir si Madrid a saisi la Commission, réclame un rapport « factuel et sans complaisance », et passe aussitôt à ce qui l’intéresse vraiment : les métriques de circulation, les comptes déclencheurs, les courbes de propagation.
Un continent capable de bâtir en trois ans un appareil réglementaire de plusieurs centaines de pages pour encadrer les systèmes de recommandation, et incapable de tenir 18 kilomètres carrés de littoral.
L’instrumentalisation, cette explication qui arrange tout le monde
Reste la thèse de fond : Ceuta serait une opération. Une main étrangère aurait armé la rumeur.
C’est possible. Ce serait même conforme à un précédent documenté — Minsk et Moscou pratiquent depuis 2021 la poussée migratoire aux frontières polonaise, lituanienne et finlandaise. Breton évoque prudemment des « signaux hostiles » venus de l’administration Trump, un canal diplomatique espagnol relancé à Alger, et se garde de conclure.
Prudence justifiée, car Le Grand Continent publie dans le même sommaire un entretien intitulé « Pourquoi le Maroc n’a pas pu orchestrer la crise de Ceuta ». Et un autre expliquant que « Ceuta n’est pas une crise migratoire pour l’Europe ». La revue enquête donc sur une opération étrangère dont elle explique par ailleurs qu’elle n’a pas eu lieu, à propos d’une crise migratoire qui n’en est pas une.
Cette contorsion est instructive. La thèse de l’attaque hybride présente en effet un avantage considérable pour tout le monde : elle transforme un échec en agression. Si 60 000 personnes traversent, ce n’est pas parce que la frontière est passoire et que la perspective d’entrer en Europe vaut qu’on risque sa vie — c’est parce qu’un acteur hostile a appuyé sur un bouton. Le responsable est extérieur. Les politiques menées depuis vingt ans sont hors de cause. Et le remède ne coûte rien à ceux qui les ont menées, puisqu’il consiste à réguler la parole des autres.
Il faut mesurer ce que cela implique. Les gens de Fnideq n’ont pas eu besoin qu’on leur mente pour vouloir passer. Ils avaient besoin qu’on leur dise quand. La rumeur n’a pas créé le désir d’entrer en Europe : elle a fourni une date à un désir préexistant, entretenu depuis des décennies par la certitude, largement fondée, qu’entrer illégalement en Europe fonctionne. Aucun ralentisseur de virulence ne corrigera cela.
Si l’on admet qu’une défaillance frontalière constitue une « crise » au sens de l’article 36, alors la Commission dispose d’un pouvoir de modulation en temps réel de ce qui circule sur les grandes plateformes. Breton est d’ailleurs explicite sur le périmètre : le DSA s’applique parce que les contenus étaient « largement accessibles depuis l’Union, notamment auprès des diasporas marocaines établies en Espagne, en France, en Belgique et aux Pays-Bas ». Autrement dit, une audience située hors d’Europe suffit à déclencher la compétence européenne dès lors qu’une diaspora en Europe est susceptible d’y être exposée.
Et qui décide qu’un contenu est « manifestement trompeur » ? Un fonctionnaire. Selon quelle procédure contradictoire ? Aucune n’est décrite. Avec quel recours pour l’auteur du contenu étranglé ? La question n’est pas posée.
On nous répondra que le DSA constitue une « troisième voie » entre le grand pare-feu chinois, le Roskomnadzor russe et l’immunité américaine. C’est le cœur de l’argument, et c’est une pétition de principe. Une troisième voie se juge à ce qu’elle produit, pas à ce qu’elle proclame. Et ce qu’on nous propose ici, c’est un mécanisme administratif d’atténuation de portée, activé sur déclaration de crise par l’autorité qui en bénéficie politiquement, sans juge.
La question que personne ne pose
L’Union verse 500 millions d’euros à Rabat pour la période en cours. Breton propose d’y ajouter une conditionnalité : le démantèlement des « passeurs numériques », la coopération judiciaire sur les comptes identifiés, et — le morceau de choix — « l’adoption d’un cadre de régulation des contenus inspiré du DSA ».
L’Europe, incapable de faire respecter sa frontière physique par un partenaire qu’elle finance, entend donc lui exporter son droit de la modération. « C’est à prendre ou à laisser », écrit l’ancien commissaire.
On aimerait que la même fermeté s’applique à l’objet du contrat initial. Elle ne s’y applique jamais. Le rapport de force que l’Union n’ose pas employer pour obtenir la tenue d’une digue, elle le mobilise sans hésiter pour obtenir un régime de retrait de contenus.
C’est là que se joue la crédibilité de l’ensemble. Un continent qui dépend d’infrastructures américaines pour son informatique en nuage, de puces asiatiques pour ses processeurs et de deux opérateurs américains pour ses paiements par carte n’est pas en position de faire la leçon à quiconque sur la souveraineté. Il l’est encore moins quand la seule souveraineté qu’il exerce effectivement porte sur ce que ses propres citoyens peuvent lire. La puissance ne se décrète pas dans un règlement. Elle se constate à la capacité de tenir une ligne — commerciale, technologique ou littorale.
Le 1er août, une partie seulement des 60 000 personnes entrées à Ceuta étaient reparties vers Fnideq. Le ministre espagnol de l’Intérieur a déclaré la situation revenue à la normale. Aucune enquête indépendante n’a été ouverte à ce jour, aucune plateforme n’a communiqué la moindre métrique, et la digue du Tarajal est toujours au même endroit.
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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