Bretagne. Comment les prénoms bretons ont traversé le Moyen Âge — et ce qu’ils racontent de nous

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En 1161, dans un acte du cartulaire de Quimperlé, une femme nommée Gueniht vend avec ses fils une dîme à l’abbaye Sainte-Croix. Parmi les vingt-cinq personnes citées dans le document, dix-neuf portent des noms d’origine bretonne — Rivallon, Eudon, Conan, Morvan —, trois des noms bibliques, deux des noms francs. Neuf siècles plus tard, ces quelques lignes sur parchemin constituent une photographie saisissante de ce qu’était la Bretagne médiévale : un pays où l’on se nommait encore largement en breton, mais où les vents du continent commençaient à souffler.

C’est cette histoire que retrace Pierre-Yves Quemener dans une étude minutieuse publiée dans le Kaier Ar Poher, consacrée à l’évolution des prénoms en Bretagne du Moyen Âge à la Révolution. Un travail d’anthroponymie — la science des noms de personnes — qui, bien au-delà de l’érudition, éclaire les mutations profondes de la société bretonne entre le 12e et le 13e siècle.

Quand les Bretons n’avaient qu’un nom

Au début du 12e siècle, la plupart des Bretons ne portent encore qu’un seul nom. Le système anthroponymique à deux éléments — un nom individuel complété par un surnom qui deviendra plus tard le nom de famille — se met en place chez nous avec un décalage d’un à deux siècles par rapport au reste de la France. En France méridionale, les formes à deux éléments représentent déjà 90 % du total vers 1150 ; en Bretagne, il faudra attendre la seconde moitié du 13e siècle pour qu’elles deviennent majoritaires.

Ce retard est révélateur. Il témoigne d’un attachement fort à la culture orale et aux cérémonies collectives qui caractérisent l’identité communautaire bretonne. Là où l’écrit administratif — titres de propriété, rôles d’imposition, registres d’état civil — impose ailleurs la fixation des surnoms, la Bretagne résiste plus longtemps, fidèle à une logique où l’on se connaît par la voix, par le lignage raconté, par la mémoire vivante du village.

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Quand le surnom apparaît tout de même, il n’est pas encore « collé » à la personne comme le serait un nom de famille : on l’utilise au cas par cas, lorsque la situation le justifie. Et surtout, il ne se transmet pas encore aux enfants de la génération suivante. Albert Deshayes note que l’habitude de séparer nom et surnom se faisait encore sentir au début du 17e siècle dans certaines paroisses du Finistère. La fixation définitive des noms de famille résultera d’un double mouvement : la prescription faite aux curés en 1406 de tenir des registres de baptême, puis l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539 imposant le français dans les registres paroissiaux.

Trois mondes en un seul pays

L’un des apports les plus frappants de l’étude est la mise en évidence de disparités considérables à l’intérieur même de la Bretagne. Les prénoms dessinent une carte identitaire à trois vitesses.

En Cornouaille, les noms bretons dominent très largement. Un acte de 1161 livre dix-neuf noms bretons sur vingt et un : Aufred, Bordolos, Conan, Doniou, Eudon, Gormaleon, Guihomarc, Rivallon… Le monde breton y est écrasant.

Dans le Vannetais, l’équilibre est plus serré. Entre 1100 et 1150, les noms bretons représentent 45 % du stock, les noms romans 48 %, les bibliques 7 %. Dans la seconde moitié du siècle, les proportions s’inversent même légèrement en faveur des noms bretons (52 % contre 40 %).

Le pays nantais, lui, a déjà basculé. Les noms bretons y passent de 23 % à 5 % entre le début et la fin du 12e siècle, tandis que les noms romans explosent de 67 % à 91 %. La romanisation onomastique du Nantais est quasiment achevée dès 1200 — un fait qui en dit long sur les dynamiques culturelles à l’œuvre dans l’est de la péninsule.

Guillaume, Eudon, Rivallon : le podium médiéval

Au 13e siècle, le phénomène de concentration des noms s’accentue spectaculairement. S’il fallait encore 70 noms pour désigner 100 individus entre 1000 et 1050, 50 suffisent au 12e siècle, et bientôt 20 seulement. Quelques prénoms écrasent tous les autres.

Guillaume (du germanique Wilhelm) domine le palmarès au tournant des 12e et 13e siècles. Sa popularité s’explique par le succès extraordinaire du cycle de Guillaume d’Orange, ensemble de vingt-six chansons de geste articulées autour d’un conseiller de l’empereur Louis le Pieux qui combattit les Sarrasins. Quemener cite une anecdote savoureuse rapportée par Montaigne : lors d’un festin donné par Henri II d’Angleterre, la noblesse se répartit en bandes par ressemblance de noms, et la première troupe — celle des Guillaume — compta cent dix chevaliers assis à table, sans compter les simples gentilshommes et serviteurs.

Eudon, prénom breton par excellence, occupe la première place entre 1220 et 1250 avant de céder le terrain à Alain dans le dernier tiers du siècle. Rivallon (composé de ri, roi, et uual, valeur) se maintient durablement dans le haut du classement et donnera naissance à de nombreux patronymes encore portés aujourd’hui : Rioual, Rivoal, Rialland, Rivalain, Ruelland…

Gaufrid (francisé en Geoffroy), deuxième nom roman le plus porté, devait sans doute se prononcer Jaffré en Bretagne. Francis Gourvil note que pas moins de 65 personnages nommés Jofroy, Jeffroi ou Jeufreiz jouent un rôle dans les productions diffusées par les conteurs ambulants entre le 11e et le 14e siècle. Ce ne sont donc pas tant les modèles politiques francs que les Bretons plébiscitent que les héros des romans de l’époque : la vogue des chansons de geste franchissait allègrement les barrières linguistiques.

La vague chrétienne

Le 13e siècle marque aussi l’arrivée massive des noms de saints chrétiens néo-testamentaires dans le stock onomastique breton. Les noms hébreux vétéro-testamentaires — Daniel, David, Isac — étaient employés de longue date en Bretagne. La nouveauté, ce sont les Jean, Pierre, Nicolas, Barthélemy, Noël, qui déferlent à partir de 1200.

Le cas de Daniel est particulièrement intéressant. Personnage biblique perçu au Moyen Âge comme une préfiguration du Christ — il ressortait vivant de la fosse aux lions comme le Christ du tombeau —, Daniel figure parmi les noms dominants en Bretagne jusqu’en 1220, avant de disparaître brusquement du classement. Jean prend aussitôt sa place. Quemener estime que cette substitution n’a rien de fortuit : elle reflète la généralisation du baptême des nouveau-nés, qui se met en place en Bretagne précisément à cette époque.

Car c’est là un point capital : l’essor des noms chrétiens ne traduit pas un effort de christianisation particulier de la Bretagne au 13e siècle, mais la généralisation d’un rituel. Avant Charlemagne, le baptême était administré aux enfants âgés d’un à quatre ans, voire plus. En 789, Charlemagne ordonne que les enfants soient baptisés dans l’année de leur naissance. Mais la Bretagne met du temps à suivre : la généralisation du baptême des nouveau-nés n’y date probablement que des années 1130, soit avec un retard significatif sur le reste de la France. Ce décalage explique pourquoi on trouve chez nous autant de Daniel — préfiguration du Christ pour un peuple qui ne baptisait pas encore systématiquement ses nourrissons — jusqu’à cette date tardive.

Jean, lui, symbolise directement le baptême à travers la figure de Jean le Baptiste. Son triomphe accompagne naturellement la diffusion du sacrement aux nouveau-nés. Pierre, premier des apôtres, connaît un essor parallèle. Nicolas doit probablement sa faveur non pas tant au culte du saint qu’aux récits merveilleux qui circulaient à son sujet — un cas où la culture populaire l’emporte une fois de plus sur la dévotion officielle.

Ce que les noms racontent

À la fin du 13e siècle, le paysage onomastique breton se répartit ainsi : 42 % de noms bretons, 36 % de noms romans, 21 % de noms bibliques. Les anciens noms bretons composés — ces Guihomarc, Haelgomarc, Jedecael qui peuplaient les chartes du 12e siècle — glissent progressivement vers la catégorie des surnoms. Pour la plupart, ils ne seront plus utilisés comme noms individuels qu’exceptionnellement. C’est ainsi qu’une très grande partie du patrimoine onomastique breton médiéval survit aujourd’hui non pas dans les prénoms, mais dans les noms de famille.

L’étude de Quemener rappelle une vérité souvent oubliée : nos noms de famille ne sont finalement pas si anciens qu’on pourrait le croire. Ils sont le produit d’une sédimentation lente, où se mêlent culture orale bretonne, influence des chansons de geste françaises, diffusion des modèles chrétiens et pression de l’écrit administratif. Chaque couche raconte un moment de l’histoire de la Bretagne — et de sa relation, toujours singulière, avec le continent.

Photo d’illustration : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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