Il y a un moment, à Kerlabo, qu’aucune retransmission ne restituera jamais. Celui où 5 Supercars alignées de front, moteurs 2 litres turbo de 500 à 600 chevaux, attendent l’extinction des feux au bout de la ligne droite bitumée. Le sol vibre. Les tympans déclinent toute responsabilité. Puis la grappe part, avale les 50 premiers mètres et bascule dans la terre dans un nuage ocre qui retombe sur les premiers rangs de spectateurs.
Sur ces 50 mètres-là, une Supercar de rallycross tient tête à des voitures qui coûtent 100 fois son prix. Et ces engins, vous pouvez aller les regarder de près, une heure plus tard, dans un paddock où personne ne vous demandera votre accréditation.
C’est tout le sujet.
Une ferme en friche, 76 hectares et une folie
L’histoire commence en 1992, quand un couple des Côtes-d’Armor achète une ancienne ferme abandonnée depuis 20 ans, 76 hectares de landes et de bois où l’on ne peut littéralement pas se frayer un chemin. Une vraie jungle, résume aujourd’hui Marie-Annick Theffo, qui parle de cette acquisition comme d’« une folie ». Son mari était mordu de sports mécaniques, ancien pilote d’autocross, et répétait depuis l’enfance qu’il aurait un circuit un jour.
La même année, la première piste est tracée et une épreuve d’autocross interdépartementale organisée. Première course fédérale en 1995. Puis, en 1998, le public découvre le rallycross sur ce tracé de 953 mètres alternant terre et asphalte. Le premier d’une longue série : le week-end qui s’achève était la 28e édition.
Elle n’était pourtant pas passionnée au départ. Elle n’a jamais piloté — elle n’aime pas conduire —, s’est formée pour devenir commissaire de piste et a parcouru les circuits d’Europe.
200 bénévoles pour un week-end. 12 000 à 15 000 spectateurs. 140 pilotes. Faites le calcul de ce que coûterait la même prestation en prestataires salariés, et vous comprendrez pourquoi les organisateurs répètent que le bénévolat est la colonne vertébrale de l’affaire — et pourquoi le renouvellement de ces forces vives est aujourd’hui le vrai défi de tous les circuits de France.
Le dernier sport où le champion vous répond
Voilà ce qu’il faut savoir, et qui explique tout le reste : en rallycross, les paddocks sont ouverts.
Pas « ouverts » au sens des sports professionnels, où le droit d’apercevoir un pilote derrière une vitre teintée se monnaie au prix d’une place de concert. Ouverts au sens propre. Vous marchez entre les camions. Vous regardez un mécano démonter un train avant. Et si vous posez une question, on vous répond.
Vous y verrez des gamins de 8 ans, plantés devant une Supercar ouverte, écouter un pilote leur expliquer à quoi sert le tour joker. Des pères de famille discuter transmission, rapport de pont et gestion de température de turbo avec des types qui, la veille encore, étaient garagistes ou chefs d’atelier dans une PME. Et vous les entendrez surtout parler d’argent, parce que le rallycross ne s’en cache pas : les budgets sont serrés, les nuits d’atelier sont longues, et beaucoup préparent eux-mêmes leurs voitures.
C’est cette proximité, et pas autre chose, qui a fait le succès européen de la discipline. Le rallycross n’a jamais été le sport des paddocks vitrés. C’est le sport des paddocks en herbe.
Ajoutez-y le format, imbattable : 4 manches qualificatives de 4 tours réparties sur 2 jours, 2 demi-finales à 8 voitures, une finale sur 7 tours. Aucune course ne dure plus de quelques minutes. Pas de temps mort, pas de tour de chauffe interminable, pas de stratégie pneumatique à décrypter. Ça part, ça se touche, ça arrive. Le spectateur qui n’y connaît rien comprend tout en 10 minutes — expérience qu’on peut difficilement faire ailleurs dans le sport automobile contemporain.

Une passion qui se transmet, littéralement
Les organisateurs le disent sans forfanterie : 28 ans d’histoire ont fini par faire naître des vocations. Les gamins accoudés aux barrières il y a 20 ans sont aujourd’hui derrière le volant.
Prenez Louna Paillardon, 17 ans, de Saint-Brieuc. Permis de conduire depuis 1 mois. Elle court depuis 1 an en Coupe de France féminine au volant d’une Twingo R1 — une coupe où toutes s’alignent avec la même voiture, ce qui a le mérite de ne laisser aucune excuse à personne. Son père Anthony, pilote depuis plus de 20 ans et champion de France 2022, courait le même week-end sur une Ford Fiesta Supercar. Il a lui-même attrapé le virus tout gamin, lors d’un rallycross au Fœil.
Ce n’est pas anecdotique. Le rallycross est l’une des rares disciplines mécaniques où les femmes courent avec les hommes, et où le palmarès national compte des noms comme Maïté Poussin, championne de France 4 années de suite entre 1989 et 1992, ou Jessica Tarrière et Adeline Sangnier, triples championnes. Personne n’a eu besoin d’un plan de communication pour ça.


Notez la date pour l’an prochain
Si vous lisez ces lignes en vous disant que vous avez raté quelque chose, c’est exact. Retenez donc 2 informations.
La première : Kerlabo revient l’été prochain, pour une 29e édition. Les tarifs de cette année donnent l’ordre de grandeur — 20 € la journée du samedi, 30 € celle du dimanche, 40 € le pass week-end, gratuit pour les moins de 12 ans accompagnés. Autour du circuit, des food trucks, des stands, du karting, et cette année un engagement aux côtés de 3 associations : le 4L Trophy porté par Les Bretons en Vadrouille, Journée de Rêve, qui offre une parenthèse sports mécaniques à des enfants malades ou en situation de handicap, et Rallye du Cœur, engagée contre le cancer pédiatrique.
Le conseil de l’organisation, à garder sous le coude : les 2 meilleurs postes d’observation sont le bout de la ligne droite, pour les départs, là où 5 voitures se disputent le même trou de souris, et la parabolique, à la sortie du tour joker, où les stratégies s’écroulent en 1 seconde.
La seconde information : fin août, le rallycross revient en Bretagne, à Lohéac. C’est là que s’est courue la première épreuve française de la discipline, le 5 septembre 1976. C’est aussi une épreuve longtemps présentée comme l’une des toutes premières de France par la fréquentation, avec plus de 70 000 spectateurs annoncés. La Bretagne, autrement dit, n’a pas seulement adopté cette discipline : elle l’a installée.
Il faut y aller. Vraiment. Pour le bruit, pour la terre qui vole, pour ces machines improbables d’une discipline qui a recueilli les Groupe B dans les années 1980 et 1990, quand les rallyes mondiaux venaient de les bannir. Mais surtout pour ce qui a presque partout disparu ailleurs : un endroit où le sport reste à hauteur d’homme, où l’on pose une question sans autorisation préalable, et où 200 bénévoles font tourner une machine qui ferait rougir bien des festivals subventionnés.
Cela existe encore. C’est à Cohiniac. Et c’est désormais dans un an !
YV

Crédit photo : breizh-info.com (TDR)
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