Fatigue permanente, fourmillements dans les mains et les pieds, brouillard mental, perte d’équilibre. Passé 60 ans, on met volontiers ces symptômes sur le compte de l’âge. Ils peuvent aussi signaler une carence en vitamine B12 — et jusqu’à une personne âgée sur cinq serait concernée.
Deux études parues cette année, l’une dans The Journal of Nutrition en mars, l’autre dans GeroScience en avril, apportent un éclairage nouveau sur le mécanisme en jeu : le rôle de la B12 dans le fonctionnement des mitochondries, ces usines à énergie situées à l’intérieur des cellules.
Ce que montrent les travaux
Le déclin de la fonction mitochondriale est l’un des marqueurs reconnus du vieillissement. Les équipes de Cornell University et de l’université d’Alabama à Birmingham ont cherché à savoir si la B12 y jouait un rôle direct.
Première étude (The Journal of Nutrition, mars 2026, sous la direction de Martha Field). Des chercheurs ont réduit la disponibilité en B12 chez des souris, puis examiné le muscle squelettique — un tissu à forte demande énergétique. Résultats : capacité respiratoire maximale de la chaîne de transport des électrons abaissée de 50 % chez les souris au modèle déficient ; capacité du complexe I réduite de 25 % dans les muscles riches en mitochondries après régime sans B12 ; et surtout, accumulation d’uracile dans l’ADN mitochondrial multipliée par environ 10 — un marqueur d’atteinte à l’intégrité de cet ADN.
Chez des souris âgées de 20 à 22 mois, une supplémentation intramusculaire en B12 a en revanche doublé l’activité du complexe IV dans le muscle gastrocnémien.
Seconde étude (GeroScience, avril 2026, dirigée par Anna Thalacker-Mercer). Elle porte sur des souris femelles âgées supplémentées pendant 12 semaines. Les résultats sont nets : masse musculaire supérieure au groupe témoin, ADN mitochondrial et contenu mitochondrial accrus, et surtout une amélioration visible de la morphologie des mitochondries. Là où les souris témoins présentaient des mitochondries élargies aux crêtes désorganisées, les souris supplémentées montraient des structures plus compactes et mieux formées.
L’analyse protéomique a identifié 212 protéines exprimées différemment, dont 43 liées aux mitochondries, avec un enrichissement des voies du cycle de Krebs, de la phosphorylation oxydative et de la réponse au stress oxydatif.
Un point mérite d’être signalé : contrairement aux mâles, les femelles n’ont pas montré d’amélioration de la consommation maximale d’oxygène des complexes I et IV. Les auteurs évoquent une différence de durée de supplémentation ou une différence entre sexes dans le vieillissement mitochondrial.
Anna Thalacker-Mercer résume : on savait que l’absorption de B12 décline avec l’âge et que le dysfonctionnement mitochondrial est un marqueur du vieillissement ; l’hypothèse était qu’une supplémentation puisse inverser ce déclin, et l’ampleur du résultat observé les a surpris.
Réserve importante : il s’agit d’études animales. Des essais contrôlés randomisés chez l’homme sont nécessaires pour confirmer que la supplémentation améliore réellement la fonction mitochondriale ou la santé musculaire des personnes âgées. L’équipe de Birmingham s’y attelle.
Pourquoi la carence passe inaperçue
La vitamine B12, ou cobalamine, est produite par des micro-organismes et remonte la chaîne alimentaire via les animaux qui les consomment. L’homme n’en produit pas : il doit la tirer de son alimentation, d’aliments enrichis ou de compléments. Les meilleures sources naturelles sont la viande, les œufs et les produits laitiers.
Le foie en stocke plusieurs années de réserve. C’est précisément pour cela qu’une carence s’installe lentement et peut rester longtemps invisible.
Le problème n’est d’ailleurs pas seulement l’apport, mais l’absorption. Celle-ci décline avec l’âge, tout comme la production d’acide gastrique nécessaire pour libérer la B12 des aliments.
Deux familles de médicaments très répandues chez les personnes âgées interfèrent avec cette absorption : la metformine, prescrite dans le diabète de type 2, et les inhibiteurs de la pompe à protons, utilisés contre les reflux gastriques.
Martin Warren, professeur à l’université du Kent et spécialiste de la B12, résume l’évolution des connaissances : on est passé, en un siècle, de l’identification d’une vitamine essentielle prévenant une maladie mortelle à la découverte que les personnes âgées en deviennent carencées principalement par incapacité à l’absorber.
Les symptômes à surveiller
La B12 est indispensable à la fabrication de la myéline, la gaine protectrice des nerfs. Quand elle manque, les fibres nerveuses se retrouvent exposées — d’où les engourdissements et fourmillements dans les mains et les pieds. Si le processus progresse, il peut conduire à une dégénérescence de la moelle épinière, avec perte d’équilibre, mauvaise coordination et difficultés à marcher : c’est la sclérose combinée subaiguë.
Selon Martin Warren, les symptômes les plus courants sont la fatigue et l’épuisement, le brouillard mental et les changements cognitifs — capacité de concentration, vivacité —, les fourmillements, la langue pâteuse, les troubles de la coordination et de la marche, la faiblesse musculaire, la dépression et les changements d’humeur.
S’y ajoutent l’essoufflement, les troubles de la mémoire, les problèmes de vision et la perte de poids.
Ces symptômes peuvent avoir bien d’autres causes. Si vous les ressentez, l’interlocuteur reste votre médecin.
Le lien avec la sarcopénie
C’est peut-être le point le plus important pour les plus de 65 ans.
La sarcopénie — perte de masse et de force musculaires — érode l’autonomie et la qualité de vie. Or la carence en B12 devient plus fréquente avec l’âge, au moment précis où le risque de sarcopénie s’élève.
Martha Field parle d’un second coup porté au même tissu, chez la même population vulnérable. Plusieurs études citées par les auteurs ont déjà associé un statut bas en B12 à une masse, une force et une qualité musculaires diminuées chez les personnes âgées.
Les besoins réels sont minuscules
La bonne nouvelle est là. Un adulte a besoin d’environ 2,4 microgrammes par jour — 2,6 pour une femme enceinte, 2,8 pour une femme allaitante.
Pour donner un ordre de grandeur : un grain de sable pèse environ 11 000 microgrammes. L’apport quotidien nécessaire représente donc à peu près un quatre-mille-cinq-centième d’un seul grain de sable.
Concrètement, la ration journalière est couverte par :
- quatre à cinq œufs
- 85 grammes de thon en conserve
- une seule sardine
- une palourde cuite à la vapeur
- une bouchée de foie de bœuf
- deux cuillères à soupe de levure nutritionnelle enrichie, qui apportent 580 % de l’apport quotidien
Autant dire qu’un régime breton classique — sardines, maquereaux, coquillages, œufs, beurre — règle la question sans effort. Les personnes à surveiller sont les végétaliens stricts, les grands consommateurs de metformine ou d’antiacides, et les personnes âgées dont l’appétit et l’absorption déclinent.
Un dosage sanguin standard existe mais on peut envoyer le même échantillon à cinq laboratoires différents et obtenir cinq résultats différents.
Des tests plus précis — recherchant les sous-produits qui s’accumulent dans le sang en cas de carence — existent, mais restent coûteux. Et les définitions cliniques de la « carence » par rapport à l’« insuffisance » demandent encore à être clarifiées.
Autre difficulté : les réponses individuelles varient énormément. Deux personnes présentant le même taux peuvent réagir différemment, l’une souffrant de carence, l’autre pas. Warren évoque des facteurs génétiques, et peut-être d’autres encore inconnus.
Reste que si vous attribuez à l’âge des symptômes qui pourraient relever d’autre chose, un simple dosage, un ajustement alimentaire ou une révision de vos traitements en cours pourraient améliorer ce qui semblait inéluctable.
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