Ils arrivent au coucher du soleil. En quads, à pied, parfois à cheval. Ils lancent des pierres, brisent les vitres, allument des feux, et il arrive que des habitants finissent à l’hôpital. Le Daily Telegraph a passé plusieurs jours en Cisjordanie et publie ce dimanche un reportage depuis Taybeh, dernière localité entièrement chrétienne du territoire, à quelques kilomètres de Ramallah.
Le journal britannique a assisté sur place à une attaque au cours de laquelle une famille bédouine a été bloquée chez elle plus d’une heure. Naif al-Kaabneh, 54 ans, avait fait poser des rouleaux de barbelés autour de son enclos après une intrusion la semaine précédente. Cette fois, la clôture a tenu — la présence de journalistes y a peut-être contribué — et les assaillants masqués s’en sont tenus aux jets de pierres. Selon lui, les colons encerclent son terrain 3 fois par jour ; il y a toujours quelqu’un de garde la nuit.
Une « zone militaire fermée » qui ne ferme rien
Taybeh a été déclarée zone militaire fermée par Tsahal après des mois d’attaques. Le Telegraph avait déjà rapporté que des colons y avaient utilisé des souffleuses à feuilles pour attiser les incendies qu’ils venaient d’allumer. Le classement n’a rien changé : les attaques se poursuivent et la localité est de plus en plus cernée par des avant-postes illégaux.
Les habitants ont une explication de ce paradoxe. Selon eux, ces arrêtés donnent au reste du monde l’impression qu’Israël agit, tout en servant surtout à tenir à l’écart les observateurs internationaux et la presse. Des images obtenues par le journal montrent des soldats israéliens déclarant devant la caméra qu’ils n’avaient pas l’intention de déloger les colons.
Arik Ascherman, rabbin israélien et responsable de l’organisation de défense des droits de l’homme Torat Tzedek, décrit une rupture : après 31 ans passés sur ce terrain, il dit n’avoir jamais observé un soutien de l’État à la violence elle-même, et non plus seulement aux colons. Il identifie l’outil principal de cette expansion : les avant-postes pastoraux, dont chacun permet de contrôler les terres alentour.
L’église byzantine, la brasserie, le festival annulé
Taybeh — l’antique Éphraïm, où la tradition situe un passage de Jésus après la résurrection de Lazare — a subi plusieurs incendies criminels au cours de l’année écoulée, dont une tentative de mettre le feu à son église d’époque byzantine.
Le festival de la bière organisé chaque année par la brasserie locale n’aura pas lieu en octobre, en raison du risque d’attaques. Madees Khouri, 40 ans, fille de l’un des fondateurs, explique que les colons remontent jusque dans le village pour intimider les habitants, et que chaque mois apporte un degré supplémentaire.
L’étranglement est aussi économique. Avec les fermetures de routes généralisées depuis octobre 2023, un camion de livraison qui parvient à faire l’aller-retour jusqu’à Ramallah dans la journée constitue désormais une réussite. Auparavant, le même camion desservait plusieurs villes et villages en une seule tournée.
Le siège de Qusra
C’est dans un autre village, Qusra, que la situation a pris une tournure suffisamment spectaculaire pour attirer l’attention internationale. Le 9 août, un large groupe de colons a isolé quelques maisons palestiniennes du reste du village, bloqué la route, coupé l’électricité et l’eau, et bâti des structures illégales à proximité. Une quinzaine de personnes, dont des enfants, se sont retrouvées bloquées chez elles.
L’armée a été déployée et une zone militaire fermée décrétée. Lors de la première tentative de démontage des installations illégales, plus de 100 colons ont surgi et placé des blocs de pierre en travers de la route ; les soldats ont reculé. Une partie des structures a depuis été retirée, mais malgré l’envoi d’un bataillon supplémentaire, l’armée n’est pas parvenue à évacuer l’ensemble des colons.
Elle a en revanche expulsé plusieurs familles palestiniennes, en invoquant précisément la zone militaire fermée. Certaines, autorisées à revenir, ont retrouvé leur maison cambriolée et saccagée.
Le contraste est saisissant : la même armée dont le gouvernement vante les performances face au Hamas, au Hezbollah et à l’Iran s’est révélée incapable de déloger quelques dizaines de civils, pour l’essentiel non armés. Des vidéos et photographies diffusées depuis montrent soldats et colons traînant ensemble sur la colline, et dans certains cas priant côte à côte.
Interrogé, un porte-parole de Tsahal a qualifié les attaques de colons d’activité illégale, répréhensible et inacceptable, et affirmé que des avant-postes illégaux avaient été démantelés. Sur les images de soldats priant avec des colons, l’armée a répondu que les forces de sécurité continueraient d’agir avec fermeté pour rétablir l’ordre et empêcher que de tels incidents se reproduisent.
38 communautés vidées depuis 2023
Les chiffres donnent la mesure du phénomène. Selon l’ONU, 38 communautés palestiniennes ont été entièrement vidées de leurs habitants depuis 2023. Entre janvier et juin de cette année, 2 200 Palestiniens ont été déplacés à la suite d’attaques touchant 230 localités différentes, sans compter ceux qui cherchent un toit après des démolitions autorisées par les autorités.
Depuis 2022, l’aile la plus radicale du mouvement des colons dispose d’appuis au sommet de l’État israélien. Bezalel Smotrich, ministre des Finances qui occupe également une fonction au ministère de la Défense, et Itamar Ben-Gvir, ministre de la Sécurité nationale, ont l’un comme l’autre exprimé publiquement leur volonté de vider la Cisjordanie et Gaza de leur population arabe.
L’élection du 27 octobre en toile de fond
Les sondages s’annoncent difficiles pour la coalition de Benyamin Netanyahou avant le scrutin du 27 octobre. En Cisjordanie, beaucoup y voient l’explication de l’accélération en cours : les colons les plus violents chercheraient à prendre le maximum de terrain avant de perdre, éventuellement, leurs relais gouvernementaux. C’est ce qu’exprime Naif al-Kaabneh, pour qui la situation, déjà très dégradée depuis octobre 2023, s’accélère à l’approche de l’élection. Gadi Eisenkot, ancien chef d’état-major considéré comme centriste, est celui qui a selon les enquêtes d’opinion les meilleures chances de battre Netanyahou.
Le siège de Qusra a pris une dimension internationale lorsqu’il est apparu que Louai Abo Ridi, propriétaire de l’une des maisons assiégées, possédait également la nationalité américaine — cas fréquent chez les Palestiniens de Cisjordanie. Mike Huckabee, ambassadeur des États-Unis en Israël et soutien affirmé du projet de colonisation, a parlé d’un acte de terreur et qualifié les colons impliqués de « terroristes israéliens ». Il a toutefois distingué les habitants juifs ordinaires de Cisjordanie des extrémistes radicaux, qu’il décrit comme une très petite minorité.
Cet argument, courant à la droite modérée israélienne, veut que la violence soit le fait d’à peine 200 jeunes radicaux. Palestiniens et observateurs en doutent : un effectif aussi réduit ne pourrait matériellement mener des attaques d’une telle ampleur sur un territoire aussi vaste.
Le Royaume-Uni a déjà sanctionné plusieurs individus liés aux violences en Cisjordanie, dont Smotrich et Ben-Gvir. La semaine dernière, Ed Miliband, devenu chef de la diplomatie britannique dans le gouvernement d’Andy Burnham, a menacé d’élargir ces sanctions en réponse à un projet immobilier à l’est de Jérusalem qui couperait de fait la Cisjordanie en deux pour les Palestiniens.
Israël attend de savoir si le nouveau Premier ministre reprendra à son compte les projets de sanctions économiques élargies contre les biens et services issus des colonies, envisagés par Keir Starmer. Des sources diplomatiques suggèrent que Downing Street préfère attendre le résultat de l’élection israélienne.
« Nous ne voulons pas de martyrs dans ce village »
Un signe montre que l’outil de la zone militaire fermée pourrait ne pas tenir indéfiniment. Vendredi, le tribunal du district central israélien a accepté l’appel d’un militant israélien des droits de l’homme, ancien colonel de Tsahal, arrêté après être entré dans une zone fermée près de Naplouse. Ce faisant, la cour a interrogé l’incapacité apparente de l’armée à interpeller les colons.
À Taybeh, le père Jack-Nobel Abed, de l’église grecque-catholique melkite, dit passer beaucoup de temps à convaincre les jeunes hommes de sa paroisse de ne pas répliquer. Les villages alentour comptent chacun 5 ou 6 « martyrs », selon ses mots ; Taybeh aucun. Il redoute une troisième intifada, qu’il estime être précisément l’objectif recherché par les assaillants.
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.