Me voici de nouveau au bar des Brisants, à la pointe de Léchiagat. La grande chaleur a enfin battu en retraite et quelques gouttes sont tombées sur la Bretagne desséchée, trop peu pour reverdir les talus, assez toutefois pour rendre aux hommes le goût de respirer. Depuis la terrasse, on n’aperçoit pas la mer, dissimulée par la digue qui protège le port, mais les eaux tranquilles du Guilvinec, les bateaux au mouillage et la vedette des sauveteurs en mer, avec sa coque orange et noire, toujours prête à s’arracher à cette placidité portuaire pour aller secourir quelque imprudent au large.
À la table voisine, quatre jeunes filles de passage commentaient justement le temps, la fraîcheur revenue et cette température désormais trop clémente pour que la plage leur parût désirable. Elles semblaient regretter la canicule au moment précis où nous commencions à nous féliciter de sa disparition. La conversation météorologique s’épuisa bientôt et chacune se plongea dans son téléphone afin d’y recueillir les dernières nouvelles de sa bulle. Après quelques instants de silence, l’une d’elles s’écria :
— Ah ! Il y a du nouveau sur Harry et Meghan.
La chaleur qui manquait à leur après-midi estival revint aussitôt autour de la table. Les visages s’animèrent, les voix montèrent et les suppositions se mirent à courir. Il était question du retour en Angleterre de Harry et Meghan, qui ont conservé leurs titres de duc et duchesse de Sussex, de la maison qu’ils pourraient occuper, de l’école de leurs enfants, des rapports avec le roi Charles, des dispositions de William, de la sécurité du couple et, naturellement, des sentiments prêtés à Meghan. Elles en connaissaient les moindres péripéties et les commentaient avec la gravité que l’on réserve d’ordinaire aux affaires de famille.
J’ignore à quelles fontaines elles puisaient leurs informations. Leur sollicitude était telle que l’on aurait cru Harry perdu dans la lande, Meghan chassée de son foyer et leurs enfants menacés de coucher sous les ponts de Londres. Elles ne parlaient pas de personnages publics dont l’existence est minutieusement mise en scène, corrigée, éclairée et monnayée, mais d’amis chers auxquels il convenait d’accorder d’avance le bénéfice de toutes les intentions vertueuses. J’écoutais cette conversation avec la fascination de l’entomologiste penché sur une société d’insectes. Une fois encore, les alouettes se précipitaient vers le miroir, à cette différence que le miroir leur renvoyait exactement le reflet qu’elles désiraient contempler.
Il n’est d’ailleurs pas seulement question d’admiration. Harry et Meghan offrent cette sécurité morale devenue si précieuse à nos contemporains : les aimer, c’est être assuré de se tenir du côté du bien. Le prince blessé par une famille glaciale et la jeune mulâtresse persécutée par une monarchie archaïque composent un apologue si parfaitement conforme aux exigences de l’époque qu’il dispense de toute enquête. Émettre une réserve, rappeler une contradiction ou sourire de leur commerce revient aussitôt à rejoindre le camp des pharisiens, des racistes et des ennemis du genre humain, autrement dit le mien.
Cette petite scène des Brisants m’a fait songer à cette étrange faculté humaine qui consiste à prendre sa bulle pour le monde. Le phénomène n’est pas nouveau. L’homme d’une secte vit parmi quelques dizaines de fidèles, répète leurs formules, partage leurs craintes et finit par croire que l’humanité entière attend la révélation dont son gourou possède seul la clef. Le militant ne fréquente que des militants, le dévot que des dévots, le révolutionnaire que des révolutionnaires. Chacun habite un globe de verre dont la transparence entretient l’illusion qu’il regarde au-dehors, alors qu’il ne contemple jamais que ses propres reflets.
Les réseaux dits sociaux ont perfectionné cette claustration. Autrefois, la bulle devait être bâtie par une Église, un parti ou une communauté. Elle est désormais construite à domicile par des algorithmes obligeants qui retiennent nos goûts, devinent nos aversions et nous servent chaque matin une ration supplémentaire de nous-mêmes. Nous croyons parcourir le monde en faisant glisser un doigt sur un écran ; nous circulons en réalité dans un appartement dont les portes donnent toutes sur la même pièce. L’homme n’a jamais disposé d’autant de fenêtres, ni vécu dans un espace aussi capitonné.
L’influenceuse constitue à cet égard une figure presque achevée. Son univers tient dans le nombre de vues, la progression d’une rivale, la signature d’un contrat, l’apparition d’un produit, l’obtention d’une invitation et les commentaires laissés sous une photographie. Elle se lève dans cette bulle, y déjeune, s’y dispute et s’y couche. À force de se regarder vivre, elle finit par ne plus très bien savoir si elle vit pour être regardée ou si elle n’existe que durant les quelques secondes où les autres la regardent. Son activité tout entière consiste à changer sa propre existence en réclame, puis à présenter cette réclame comme une existence.
Hollywood a élevé ce procédé à l’échelle d’un continent mental. Il existe là-bas un intermonde celluloïdal, situé quelque part entre les collines de Los Angeles et les studios de télévision, où l’on ne respire que les passions d’Hollywood, ses indignations et ses engouements. On s’y persuade que quelques comédiens, producteurs, présentateurs et milliardaires expriment la conscience de l’humanité. Le progressisme californien y tient lieu de religion ; ses dogmes sont simples, ses excommunications rapides et ses sacrements sponsorisés par des marques de cosmétiques, des plateformes de diffusion ou des fabricants de confiture.
Meghan Markle fut l’une des étoiles filantes de cet univers. Actrice de second rang dans une série télévisée, elle rencontra un prince de second rang dans une monarchie où la primogéniture ne lui laissait précisément que le rôle de remplaçant. Cette rencontre aurait pu donner une comédie sentimentale sans grande conséquence. Elle produisit une entreprise mondiale de communication, fondée sur une alliance singulière entre le privilège nobiliaire, la psychologie victimaire et le commerce des bons sentiments.
Son expérience de duchesse fut d’ailleurs désastreuse. Il ne lui fallut que peu de temps pour se brouiller avec les usages de la Cour, avec une partie de la famille royale et, semble-t-il, avec plusieurs des personnes attachées à son service. En 2018, Jason Knauf, alors responsable de la communication du couple, adressa à sa hiérarchie une plainte accusant Meghan d’avoir poussé deux assistantes personnelles à quitter la Maison royale et d’avoir entrepris de ruiner la confiance d’une troisième. Des employés affirmèrent avoir été réduits aux larmes ; l’un d’eux aurait tremblé à la seule perspective d’une confrontation avec la duchesse. Buckingham Palace confia plus tard l’examen de ces accusations à un cabinet juridique indépendant. Les conclusions demeurèrent secrètes, officiellement afin de préserver la confidentialité des témoins, tandis que les procédures internes de la Maison royale furent modifiées. Meghan a toujours nié ces accusations et les a présentées comme une campagne de dénigrement.
Ces témoignages ne constituent donc pas un jugement, encore moins une vérité judiciaire. Leur accumulation éclaire néanmoins un trait ancien que notre époque, toute passionnée de psychologie qu’elle soit, feint souvent d’ignorer. La véritable distinction ne se reconnaît pas à la façon dont on traite les puissants, mais à celle dont on s’adresse aux gens qui dépendent de vous. L’aristocrate véritable, lorsqu’il est fidèle à son état, sait que le service crée des devoirs réciproques. Le parvenu, au contraire, prend la déférence pour une créance et l’autorité pour un permis d’humilier. À peine installé dans les appartements du palais, il s’empresse de faire sentir aux domestiques qu’il habite désormais au-dessus d’eux. Mal considérer ceux qui vous servent et maltraiter ceux qui ne peuvent vous répondre constituent peut-être la manifestation la plus pure de la parvenue.
Le couple quitta ses fonctions royales en 2020 au nom de l’indépendance et de la vie privée, avant de faire de ses griefs familiaux une industrie. Vinrent l’entretien avec Oprah Winfrey, le documentaire de Netflix, les podcasts et l’autobiographie de Harry, jusqu’à ces entreprises de commerce domestique où la duchesse vend son art de vivre comme d’autres débitent des pots de miel. Rien de tout cela n’est condamnable en soi. Il existe seulement quelque cocasserie à réclamer la paix loin des regards tout en sollicitant sans cesse les caméras, à dénoncer le poids de la Couronne tout en conservant les titres qui donnent leur prix aux contrats.
L’aventure américaine paraît avoir moins bien réussi que prévu. Plusieurs productions annoncées avec emphase n’ont rencontré qu’un succès médiocre, Spotify a rompu son contrat avec le couple et l’on parle maintenant d’un retour en Grande-Bretagne, sans reprise officielle des devoirs royaux. La formule serait commode : conserver l’éclat de la monarchie sans en supporter les servitudes, demeurer des personnes privées tout en bénéficiant de l’aura publique, être libres lorsqu’il s’agit des obligations et princes lorsqu’il s’agit des égards.
La presse américaine a récemment rapporté des ambitions encore plus mirifiques. Selon le New York Post, Meghan aurait cherché, en 2020, à se faire considérer pour le siège de sénateur de Californie laissé vacant par Kamala Harris. Le journal affirme également que le couple aurait sollicité une rencontre dans le Bureau ovale ainsi qu’un séjour à Blair House, résidence réservée aux hôtes officiels du président. Les Sussex ont démenti ces assertions, comme il convient de le préciser. Leur seule vraisemblance montre toutefois jusqu’où pouvait conduire la bulle : d’une série télévisée à la Chambre haute des États-Unis, en passant par Buckingham Palace, le chemin semblait n’être qu’une succession naturelle de plateaux.
Harry demeure le personnage le plus mélancolique de cette féerie. Son livre Spare, publié en français sous le titre Le Suppléant, devait révéler la cruauté d’une institution et libérer une parole longtemps contenue. Il donna surtout à voir un homme approchant de la quarantaine qui consignait ses querelles avec son frère, ses rancœurs envers sa belle-mère, ses expériences avec la cocaïne et jusque dans les plus infimes détails de son anatomie. La famille royale était accusée d’avoir livré son intimité aux journaux ; Harry la livrait lui-même à son éditeur, moyennant un à-valoir dont le montant rendait sans doute la trahison plus thérapeutique.
On aurait tort, cependant, de réduire l’affaire à l’hypocrisie de deux célébrités. Harry et Meghan ne sont pas des exceptions, mais des produits presque chimiquement purs de notre époque. Ils conjuguent la fortune et la plainte, le rang et la rébellion, l’exhibition et la demande de solitude. Leur fortune naît de leur opposition au privilège même qui les rend intéressants. Sans la Couronne, Meghan redevient une ancienne actrice de télévision et Harry un quinquagénaire prématurément las, errant entre deux conférences sur le bien-être mental. Leur révolte doit donc demeurer inachevée, car son accomplissement ferait disparaître la boutique.
Les jeunes filles de la table voisine ne paraissaient pas apercevoir cette contradiction. Elles ne voyaient qu’un couple courageux poursuivi par des forces obscures, une famille cherchant le bonheur, deux êtres sensibles décidés à vivre selon leurs propres règles. Cette histoire leur était peut-être nécessaire. Elle transformait un après-midi gris en épisode d’un feuilleton familier, peuplé de palais, de blessures secrètes et de réconciliations possibles. La bulle n’est pas seulement une prison ; elle est aussi un abri contre le monde véritable, lequel manque souvent de princes, de duchesses et de dénouements satisfaisants.
Derrière elles s’étendaient les eaux calmes du port. Quelques bateaux se balançaient au mouillage et la vedette de la SNSM demeurait immobile, comme assoupie dans l’attente d’une alerte. À proximité, des hommes réparaient leurs filets, un patron calculait le prix du gazole qu’il allait embarquer et des familles se demandaient comment payer leurs traites. Ce monde-là ne pénétrait pas dans la conversation. Harry et Meghan, depuis leurs maisons de plusieurs millions, y occupaient davantage de place que ceux qui vivaient devant nous. Ainsi va le siècle : la proximité n’est plus affaire de distance, mais de fréquence d’apparition sur un écran.
Lorsque ces jeunes filles quittèrent le café, leur discussion n’était pas achevée. Elles emportaient avec elles le palais, la Californie, les enfants princiers, les rancunes de William et les états d’âme de Meghan. Leur bulle roulait doucement autour d’elles, invisible et parfaitement close. Je demeurai quelques instants devant les eaux dormantes du port, puis je sortis à mon tour des Brisants. Il fallait faire une centaine de mètres et gagner la digue de Léchiagat pour découvrir enfin la mer.
Là seulement, de l’autre côté de la muraille qui protège les bateaux au mouillage, le large apparaissait dans son infinité. Les vagues venaient se briser contre les pierres et le vent permettait enfin de juger du temps véritable. Il en va peut-être ainsi des bulles où nous choisissons de vivre : leurs parois nous séparent du monde réel aussi sûrement que la digue sépare le port de l’océan. Il suffirait souvent d’un pas de côté, d’une courte marche, pour retrouver le large. La difficulté n’est pas de franchir la distance, mais de comprendre que nous sommes les prisonniers volontaires d’une réalité diminuée, aveugles au monde qui nous entoure. La liberté commence peut-être au moment où, renonçant au confort des eaux dormantes, nous acceptons enfin de nous exposer au vent du large.
Balbino Katz
— chroniqueur des vents et des marées —
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Crédit photo : capture page Facebook Vivien Mze (photo d’illustration)
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