Neuf centièmes. Le temps qu’il faut à un œil pour cligner, à un moteur de F1 pour monter de 3 000 tours, à Ethan Hayter pour comprendre que la plus belle victoire de sa carrière venait de lui filer entre les doigts sur la ligne d’arrivée du Grand Prix de Monaco. Tadej Pogacar a remporté samedi le contre-la-montre inaugural de la Vuelta, 9,4 kilomètres dans les rues de la Principauté où il habite, et a enfilé le premier maillot rouge de l’édition. Un mois après son cinquième Tour de France. Chez lui. En prenant, dit-il, le moins de risques possible dans les virages.
Le Slovène a d’ailleurs commencé par assurer qu’il ne s’attendait pas vraiment à gagner, formule dont on laissera chacun juger la sincérité. Il a ensuite lâché la seule phrase qui devrait vraiment inquiéter le peloton pendant les 3 semaines à venir : après des hauts et des bas depuis juillet, il se sent désormais en bonne forme.
Le Rocher transformé en circuit
Le tracé avait des allures de prologue déguisé : 9,4 kilomètres tortueux calqués sur le circuit du Grand Prix, avec des relances partout et une plaque d’égout tous les 200 mètres. Les coureurs ont passé la matinée à faire des boucles de reconnaissance, à ajuster la pression des pneus et à mémoriser les trajectoires. Du cyclisme en mode paddock.
Ce qui n’a pas empêché Bruno Armirail de vivre le pire scénario possible : crevaison au bout de 3 minutes de Vuelta, changement de vélo, chances de victoire dans le caniveau. Le triple champion de France du chrono aura eu le mérite de fournir l’image la plus F1 de la journée, en faisant chauffer les pneus de son vélo de secours. Stefan Küng, vainqueur d’un chrono en Pologne au début du mois et outsider naturel, a lui choisi la prudence dans les virages princiers : 12e.
Pogacar, en revanche, n’a pas prudenté grand-chose. Pointé à 2 secondes de Hayter à l’intermédiaire, à 5 kilomètres du départ, il a tout lâché sur la seconde partie. Le compteur a basculé de 9 centièmes. Lui qui gagne d’ordinaire avec des marges indécentes vient de rappeler qu’il sait aussi gagner au photo-finish — comme sur le Tour de Suisse il y a deux mois, où Mathieu van der Poel avait perdu pour 31 centièmes.
Van Aert 8e, et déjà des regrets
Chez ceux qui espéraient chiper la tunique rouge, la moisson est maigre. Wout van Aert termine 8e, seul non-Pogacar à moins de 10 secondes, et s’est expliqué sans détour : il n’a pas pris de risques, c’était son choix, il a trouvé certains passages trop techniques, et il refuse d’en faire une excuse. Mads Pedersen, l’autre candidat désigné, n’a pas non plus vu le top 5.
Bisiaux, roi de Monaco pendant 5 minutes
Le moment le plus réjouissant de la journée aura duré exactement le temps d’un café. Léo Bisiaux, qui n’est pas franchement un spécialiste de l’exercice, a signé le meilleur temps provisoire en 11 min 5 s, coiffant d’une seconde son coéquipier australien Oscar Chamberlain, et s’est retrouvé face à une meute de journalistes sur la ligne. Son objectif du jour, annoncé sans prétention : ne pas se mettre au sol, parce que 3 grosses semaines l’attendent au service de Félix Gall.
Le Français a expliqué que le tracé sinueux lui rappelait un parcours de cyclo-cross, sa discipline d’origine, et qu’il n’était donc pas si surpris d’avoir les jambes. Son règne a duré 5 minutes avant que Callum Thorney ne le déloge. Il finit 6e à 8 secondes.
Decathlon CMA CGM aura d’ailleurs squatté le hot seat toute la journée : Jordan Labrosse, puis Sander de Pestel, puis Chamberlain, puis Bisiaux. Les stages en altitude n’ont visiblement pas été passés à la buvette.
Le chrono le plus lourd de sa vie
Il y a eu une troisième place, et elle pesait beaucoup plus qu’un podium d’étape. Joshua Tarling a pris le départ 8 jours après la mort de son frère Finn, 19 ans, renversé par une voiture lors de la 8e étape du Tour du Portugal, le vendredi 14 août. Le Britannique de Netcompany Ineos a longtemps détenu le meilleur temps, particulièrement à l’aise dans les portions roulantes et dans le tunnel, avant d’être délogé par Hayter puis Pogacar.
Le visage à l’arrivée disait tout. Il est monté sur le podium chercher le maillot blanc sous les applaudissements du Rocher. Pogacar a confié plus tard qu’il aurait vraiment aimé le voir gagner.
Aujourd’hui : 214 kilomètres de faux plats et de ronds-points
La caravane reste en France ce dimanche pour rallier Manosque, 214,3 kilomètres et environ 3 020 mètres de dénivelé — l’organisation annonce 3 300, ce qui relève d’une générosité comptable. Pas de difficulté majeure, mais une accumulation de petites bosses le long du Luberon, l’Alto de Châteauneuf-Grasse et le col de Saint-Andrieu au menu, tous deux classés en 3e catégorie.
C’est surtout le final qui promet du sport : une succession de ronds-points, de rétrécissements et de terre-pleins, un coup de cul de 300 mètres à 7,8 % à 2 kilomètres de la ligne, puis un dernier kilomètre à 4,1 % avec 3 dos-d’âne pour finir. Le placement comptera davantage que la vitesse pure.
Van Aert part logiquement en favori, avec toute la puissance du train Visma à sa disposition et Matthew Brennan reconverti en poisson-pilote pour l’occasion. Pedersen, vainqueur à Manosque en 2024 et 2025 sur le Tour de la Provence, vise la passe de 3 et a annoncé jouer son va-tout. Derrière : Kaden Groves, Hugo Hofstetter, Orluis Aular, Bryan Coquard, Vincenzo Albanese.
Départ à 12 h, arrivée estimée vers 17 h 16.
Crédit photo : © Unipublic/Cxcling Creative Agency/Toni Baixauli
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