Je cherche depuis quelque temps à changer de voiture. L’affaire, à première vue, ne semblait guère devoir me conduire à méditer sur le destin de la civilisation européenne. Elle consistait à comparer des autonomies, des capacités de coffre, des mensualités et ces mille données par lesquelles l’homme contemporain tente de donner une apparence raisonnable à ses désirs.
Après avoir analysé mes besoins, les distances que je parcours et les trajets qui me conduisent chaque semaine du bord de mer jusqu’au Pays de Rennes, j’en suis arrivé à une conclusion dont je ne me serais guère cru capable autrefois : une voiture électrique pourrait fort bien me convenir. Je dispose d’un endroit où la recharger, mes déplacements sont assez réguliers pour en calculer l’autonomie et je ne suis pas de ceux qui éprouvent le besoin de faire rugir un moteur afin de s’assurer qu’ils existent encore.
L’affaire aurait donc dû aller son petit bonhomme de chemin. Mes revenus sont réguliers, mes comptes convenablement tenus, mon endettement inexistant. Pourtant, voici le quatrième concessionnaire qui m’annonce que l’organisme financier auquel il transmet ses dossiers refuse le mien.
Les commerciaux examinent les chiffres, vérifient les pièces, interrogent leurs écrans, puis se font des nœuds au cerveau. À les en croire, mon dossier devrait passer comme une lettre à la poste. Il ne passe pas. Le verdict tombe, sec et sans appel, sans qu’aucune explication intelligible soit fournie.
Je savais depuis longtemps que j’étais fiché S. Ce classement administratif appartient à ces décorations obscures que la République réserve parfois aux hommes qui s’expriment publiquement en dehors des allées balisées. J’apprends aujourd’hui qu’à la surveillance de l’État pourrait s’ajouter une forme de proscription bancaire. Me voici sans doute devenu une PPE de plus, une « personne politiquement exposée », non parce que j’exerce une fonction ministérielle, possède un palais en Afrique ou dirige quelque république bananière, mais parce que mes opinions, mes relations et mes activités publiques suffisent peut-être à faire de moi un client indésirable.
Je ne puis évidemment en administrer la preuve. Les banques ne révèlent pas leurs critères, les organismes de crédit ne justifient pas leurs refus et les employés eux-mêmes ignorent généralement ce qui a déclenché l’alarme. Ceux qui savent ne parlent point ; ceux qui parlent ne savent rien. Il n’y a plus de censeur à brassard assis derrière un bureau, une plume rouge à la main. Il existe un dispositif de conformité, un algorithme, un score, un signal remonté d’une base obscure et, quelque part, une case invisible qui se referme sur vous.
Voilà l’un des coûts cachés de l’expression publique. Il ne prend pas toujours la forme théâtrale d’un procès, d’une interdiction ou d’une perquisition à l’aube. Il se glisse dans les gestes ordinaires de l’existence : ouvrir un compte, souscrire une assurance, louer un appartement, obtenir un financement. On demeure juridiquement libre, tandis que certaines portes se ferment avec une régularité troublante. La liberté subsiste dans les textes ; la vie quotidienne, elle, se rétrécit.
L’ironie de l’affaire ne manque pas de sel. Je me vois peut-être interdire l’achat d’une voiture électrique par un dispositif informatique auquel nul être humain ne semble plus en mesure de demander raison. La technique dont j’espérais profiter devient, dans le même mouvement, l’instrument de mon exclusion. Elle ouvre des possibilités nouvelles et perfectionne simultanément les moyens du contrôle.
C’est en songeant à cette contradiction que j’ai lu dans Libération un entretien accordé par Thomas Dekeyser, chercheur en géographie numérique à l’université de Southampton et auteur d’un essai intitulé Techno-Negative. A Long History of Refusing the Machine. La « techno-négativité » désigne, selon lui, le sentiment de frustration, de dépossession et de perte de contrôle suscité par le déploiement des nouvelles technologies, puis la transformation de cet affect en langage politique et en répertoire d’actions.
La première intuition n’est nullement absurde. Il faudrait être aveugle pour ne pas constater que les techniques contemporaines avancent plus vite que notre capacité à en comprendre les effets. L’intelligence artificielle se répand dans les bureaux, les écoles, les administrations et les rédactions. Les images fabriquées deviennent difficiles à distinguer des images véritables. Des métiers que l’on croyait protégés découvrent qu’ils peuvent être automatisés. Les décisions sont confiées à des programmes dont les critères demeurent souvent incompréhensibles, y compris à ceux qui les utilisent.
Mon aventure bancaire en offre une illustration assez plaisante, encore qu’à mes dépens. Un système peut désormais porter sur un homme un jugement aux conséquences très concrètes sans qu’aucune personne déterminée ait à répondre de ce jugement.
Thomas Dekeyser ne s’en tient toutefois pas à cette critique. Sous sa plume, la techno-négativité devient une politique du refus. Elle commence par des gestes individuels : ne pas utiliser ChatGPT, s’imposer une cure de désintoxication numérique, limiter l’usage du téléphone ou en interdire l’accès à ses enfants. Elle se poursuit par des recours contre la construction de centres de données, puis par des actions collectives dirigées contre les infrastructures technologiques. Le sabotage lui-même entre dans le répertoire envisagé.
Le chercheur ne propose pas seulement de ralentir le train de l’intelligence artificielle. Il appelle à tirer le frein d’urgence, voire à faire dérailler le convoi avant d’en sauter. L’image est éloquente. Elle révèle le moment où la critique légitime de la technique bascule dans une théologie de l’abolition.
La nouvelle religion du refus
Les centres de données jouent dans cet imaginaire le rôle que les centrales nucléaires, les banques et les palais occupaient autrefois dans la mythologie révolutionnaire. Ils donnent une forme matérielle à une puissance autrement insaisissable. L’intelligence artificielle semble flotter dans un univers sans corps ; le centre de données, avec ses bâtiments aveugles, ses câbles, ses ventilateurs et sa consommation d’énergie, offre une cible que l’on peut désigner, occuper ou détruire.
L’analyse n’est pas entièrement dépourvue de finesse. La technique contemporaine dissimule volontiers sa matérialité. Le « nuage » informatique est une jolie métaphore pour désigner des milliers de serveurs, des centrales électriques, des mines de métaux rares, des câbles sous-marins et une immense armée d’ingénieurs, de techniciens et d’ouvriers. L’écran silencieux posé sur une table bretonne repose sur des infrastructures titanesques dispersées dans le monde entier.
La critique se gâte lorsqu’elle transforme cette découverte en autorisation de casser. Puisque le milliardaire qui dirige l’ensemble demeure hors d’atteinte, on s’en prendra aux serveurs, aux transformateurs et aux câbles. La machine devient coupable par nature et sa destruction prend la valeur d’une purification.
Cette mouvance ressemble aux castors qui prétendent faire barrage au Front national. Elle édifie désormais ses digues contre l’avancée technologique. Ses adeptes renoncent à l’avion, conservent leur téléphone jusqu’à l’agonie, proscrivent les écrans domestiques, rêvent de villes sans voitures et regardent avec suspicion toute innovation permettant à l’homme de produire davantage, de parcourir une distance plus grande ou de s’affranchir d’une ancienne contrainte.
La sobriété devient une pureté. La dépense énergétique tient lieu de péché. Le centre de données devient la cathédrale de Mammon, l’entrepreneur son grand prêtre et le sabotage une sorte d’iconoclasme rédempteur. L’extrême gauche, qui se prétendait jadis matérialiste, réinvente sous nos yeux une religion de l’abstinence.
Son paradis n’est plus la société d’abondance que l’on promettait naguère aux ouvriers. Il est une société administrée de la pénurie, où l’on se chauffe moins, où l’on voyage moins, où l’on produit moins et où chaque désir doit justifier sa consommation d’énergie devant un clergé de spécialistes. Le progrès ne consiste plus à donner davantage aux hommes, mais à leur apprendre à vouloir moins.
Le paradoxe politique est plus savoureux encore. Thomas Dekeyser reconnaît que la résistance technologique peut rassembler des syndicalistes, des militants climatiques, des adversaires de l’extraction minière et des personnes venues d’horizons très différents. Il ajoute aussitôt qu’il faudra identifier et écarter les éléments « réactionnaires » ou « fascisants ».
On peut donc combattre la technique, bloquer ses infrastructures et envisager leur sabotage, à la condition de présenter ses certificats de bonne conduite idéologique. L’inquiétude devient noble lorsqu’elle provient d’un militant écologiste ; elle devient suspecte lorsqu’elle procède d’un attachement à la famille, à la continuité historique ou à l’ordre naturel.
On retrouve là une vieille coutume de la gauche intellectuelle : appeler toutes les colères à la mobilisation, puis vérifier les papiers de chacun à l’entrée de la barricade.
Ce que la Nouvelle Droite a compris de la technique
La critique de la technique ne saurait pourtant être abandonnée à la gauche décroissante. Elle occupe depuis longtemps une place essentielle dans la pensée européenne, et notamment dans cette Nouvelle Droite française dont les travaux ont nourri ma propre réflexion.
Cette tradition n’a jamais considéré la technique comme un simple assemblage d’outils neutres dont tout dépendrait de l’usage. Une pareille conception relève du libéralisme naïf : le couteau serait bon ou mauvais selon la main qui le tient, l’ordinateur innocent selon le programme qu’on lui confie, l’intelligence artificielle indifférente aux structures qu’elle installe.
La technique n’est jamais aussi docile. Elle ne se contente pas d’exécuter un projet extérieur. Elle modifie celui qui l’emploie, transforme sa perception du temps et de l’espace, réorganise les rapports sociaux et crée des besoins qui n’existaient pas avant elle.
L’automobile n’a pas seulement permis de se déplacer plus vite. Elle a redessiné les villes, créé les banlieues, déplacé les commerces, vidé certains centres anciens et rendu chacun dépendant de la mobilité individuelle. Le téléphone portable n’est pas seulement un téléphone que l’on aurait glissé dans sa poche. Il transforme l’homme en être continuellement joignable, colonise son attention et abolit la frontière entre le temps privé et le temps professionnel.
L’algorithme bancaire qui refuse mon dossier ne constitue pas seulement un moyen plus rapide d’accomplir une ancienne tâche. Il produit une nouvelle forme de pouvoir : impersonnelle, opaque, presque impossible à contester, parce qu’elle ne réside plus entièrement dans la volonté d’un homme identifiable.
Heidegger avait compris que l’essence de la technique ne résidait pas dans les machines. Elle était une manière de dévoiler le monde, de considérer toute chose comme un fonds disponible, calculable et mobilisable. La forêt devient une réserve de bois, le fleuve une quantité d’énergie, l’homme lui-même un ensemble de données, une ressource humaine ou un profil de risque.
Ernst Jünger avait aperçu, sous une autre forme, ce mouvement de « mobilisation totale » par lequel chaque fragment de l’existence se trouve intégré à un dispositif général. L’homme moderne ne se contente plus de travailler avec la machine : il devient l’une des pièces de son organisation. Il remplit des formulaires, fournit des données, répond aux exigences du système et finit par adopter la langue même de celui-ci.
La Nouvelle Droite n’a cependant jamais conclu de cette critique qu’il fallait retourner à la bougie, au cheval de trait et à la mortalité infantile. Elle ne confond pas la tradition avec la conservation sous cloche d’un état ancien de la société. La tradition vivante n’est pas une photographie jaunie. Elle est une transmission, c’est-à-dire la capacité d’un peuple à conserver sa forme intérieure à travers les transformations du temps.
Guillaume Faye avait tenté de résoudre cette contradiction par l’archéofuturisme : unir les formes les plus avancées de la puissance scientifique aux permanences les plus anciennes de notre civilisation. L’idée n’était pas de fabriquer un Moyen Âge équipé d’ordinateurs, comme l’ont cru quelques lecteurs pressés. Elle consistait à reconnaître qu’une civilisation européenne digne de ce nom devait tout à la fois préserver ses peuples, ses héritages et ses différences, tout en se portant à l’avant-garde de la science, de l’énergie, de la génétique, de la robotique et de la conquête spatiale.
Le choix n’est donc pas entre la technique et la tradition. Il est entre une technique qui désagrège les peuples et une technique qui accroît leur puissance ; entre une innovation qui fabrique des individus interchangeables et une innovation ordonnée à la continuité d’une civilisation.
Le conservatisme muséal est aussi stérile que le progressisme béat. L’un veut immobiliser le fleuve ; l’autre prétend que tout ce qui descend le courant conduit nécessairement vers le meilleur. La pensée européenne devrait chercher une troisième voie : choisir, hiérarchiser, commander.
Prométhée demeure à cet égard une figure fondatrice. Il est le héros qui vole le feu aux dieux afin de libérer les hommes de leur impuissance. Il est aussi celui que sa démesure expose au châtiment. L’homme européen se reconnaît dans cette ambiguïté. Il admire les fusées qui s’élancent vers le ciel et redoute en même temps les conséquences d’un monde entièrement livré à la puissance du calcul.
L’Européen veut franchir les océans, guérir les maladies, prolonger la vie et supprimer les travaux pénibles. Il souhaite aussi demeurer le fils d’un paysage, d’une langue, d’une histoire et d’une lignée. Toute la question consiste à empêcher que la puissance acquise ne détruise l’être même au nom duquel elle fut conquise.
La machine contre l’immigration de masse
Il est un aspect de la question que les apôtres du renoncement se gardent ordinairement d’examiner. La technique pourrait devenir l’un des principaux instruments permettant à l’Europe d’échapper à l’immigration massive.
Depuis plusieurs décennies, les gouvernements, les organisations patronales et les experts nous répètent que les Européens auraient besoin d’une immigration permanente pour accomplir les métiers pénibles, répétitifs ou faiblement qualifiés. Il faudrait importer des bras pour ramasser les fruits, nettoyer les locaux, vider les poubelles, préparer les repas, travailler dans les entrepôts, accomplir certaines tâches hospitalières ou s’occuper des personnes âgées.
Cette doctrine a fini par donner à l’immigration une apparence de nécessité naturelle. Le maintien de notre niveau de vie exigerait fatalement le bouleversement démographique du continent. Il faudrait transformer la population afin de conserver une organisation économique fondée sur l’abondance du travail peu coûteux.
Or cette nécessité n’a rien d’éternel. Elle repose sur un modèle économique archaïque, fondé sur une main-d’œuvre nombreuse, interchangeable et faiblement rémunérée. Pourquoi investir dans une machine nouvelle lorsque l’on peut disposer continuellement de travailleurs pauvres ? Pourquoi améliorer les conditions de travail et relever les salaires lorsque l’on peut faire venir de nouveaux bras ?
L’immigration bon marché dispense les entreprises d’innover. Elle permet de maintenir artificiellement des secteurs à faible productivité, tandis que le coût véritable de cette politique est dispersé entre les contribuables, les communes, les écoles, les hôpitaux, les services sociaux et les générations suivantes. La main-d’œuvre importée paraît peu coûteuse parce qu’une grande partie de son coût n’apparaît jamais sur la feuille de paie de l’employeur.
La technologie peut rompre ce cercle.
Les robots agricoles savent déjà surveiller les cultures, désherber les champs et accomplir une part croissante des récoltes. Des machines peuvent nettoyer les locaux, trier les déchets, déplacer les marchandises et automatiser les entrepôts. La cuisine elle-même connaîtra une mécanisation croissante pour les préparations répétitives. Les progrès de la robotique et de l’intelligence artificielle permettront demain d’accomplir une grande partie des tâches qui servent aujourd’hui à justifier l’importation permanente d’une main-d’œuvre ne nécessitant ni longue formation ni haute qualification intellectuelle.
Le soin exige davantage de discernement. Soigner un malade ou accompagner une personne âgée ne consiste pas seulement à exécuter une suite de gestes. La présence, la parole, la sollicitude et la capacité de comprendre une détresse ne peuvent être entièrement confiées à une machine. Il n’en demeure pas moins que nombre de tâches accomplies dans les hôpitaux et les maisons de retraite sont mécaniques, pénibles et répétitives.
Des appareils peuvent soulever les patients, distribuer les médicaments, surveiller les constantes, prévenir les chutes, assurer certaines opérations de nettoyage ou accomplir des tâches domestiques. La technique ne devrait pas supprimer l’humanité du soin, mais délivrer les soignants de ce qui les empêche précisément d’être humains.
Une civilisation européenne vieillissante se trouve ainsi devant deux voies. La première consiste à transformer continuellement sa population pour maintenir une économie ancienne. La seconde consiste à transformer son économie pour permettre à son peuple de durer.
C’est la technique qui peut nous sauver de l’immigration massive, non son absence.
Le techno-négativisme apparaît ici dans toute sa contradiction. Il prétend combattre le capitalisme, tout en défendant objectivement le modèle économique qui lui fournit une main-d’œuvre à bas prix. Il dénonce la machine, puis accepte que des populations entières soient déplacées afin d’accomplir les travaux que la machine pourrait prendre en charge. Sous prétexte de préserver l’humain, il transforme l’homme en outil importable.
Une politique européenne de la technique devrait poursuivre l’objectif exactement inverse. Elle automatiserait en priorité les tâches les plus pénibles et les plus répétitives. Elle augmenterait la productivité, relèverait les salaires des emplois humains demeurés indispensables et réduirait la demande de travail immigré.
La robotique, l’énergie abondante et l’intelligence artificielle devraient être considérées comme des instruments de souveraineté démographique. Il ne s’agit pas seulement de produire davantage ou de réaliser quelques économies. Il s’agit d’éviter qu’à chaque pénurie de bras, les gouvernements répondent par une nouvelle transformation de la population.
La technique peut nous surveiller et nous exclure, comme je le découvre peut-être en tentant d’acheter ma voiture. Elle peut aussi nous affranchir du travail servile, réduire notre dépendance et permettre aux peuples européens de persévérer dans leur être. Tout dépend moins de notre capacité à freiner les innovations que de notre volonté politique de les ordonner.
Le vieil anticapitalisme sous des habits verts
Le discours techno-négatif s’enracine dans une vision où la finance, l’industrie, l’innovation et le profit forment une même puissance dissolvante. Le capitaliste n’est plus seulement celui qui possède les moyens de production. Il devient l’agent d’une corruption générale, celui qui transforme le monde en marchandise, détruit les solidarités et accélère un mouvement que la société vertueuse devrait arrêter.
La société menacée n’est naturellement plus appelée « société traditionnelle ». L’extrême gauche ne saurait employer sans rougir une expression aussi suspecte. Elle parle de société soutenable, inclusive, résiliente ou décarbonée. La structure mentale demeure pourtant comparable : un monde pur aurait été souillé par les forces de l’argent, de la puissance et de l’artifice.
Dans certaines franges de la gauche radicale, cette vision rejoint désormais un antisionisme où resurgissent des représentations anciennes. Le Juif peut redevenir, sous un langage à peine modernisé, le symbole de la finance sans patrie, du calcul abstrait et de la puissance technologique qui détruit les communautés.
Ce stéréotype fut l’un des poisons de l’antisémitisme européen des XIXe et XXe siècles. Il revient aujourd’hui par des chemins détournés, associé à la haine de l’État juif et à un philo-arabisme devenu presque mystique. L’ancienne figure du capitaliste juif corrupteur de la société traditionnelle se trouve transposée : il serait désormais l’agent de la technique, de la finance mondialisée et de la société de consommation qui détruisent la communauté vertueuse.
La gauche extrême est entrée dans une vision religieuse du monde. Elle distribue les états de pureté, désigne les pécheurs et promet la rédemption par le renoncement. Elle ne veut plus s’emparer des moyens de production au nom du prolétariat. Elle veut diminuer la production elle-même.
L’ancien anticapitalisme promettait de livrer les machines aux ouvriers. Le nouveau rêve de les arrêter.
La technique comme horizon
Je ne possède aucune dévotion particulière pour l’automobile électrique. Je constate seulement qu’elle peut correspondre à mes usages. Je peux la recharger chez moi, je préfère le silence de sa propulsion et j’attends avec curiosité les nouvelles générations de batteries, qui rendront sans doute dérisoires plusieurs objections actuelles.
Mon choix procède d’un calcul pratique, non d’une conversion écologique. C’est précisément ce que le techno-négativisme supporte mal. L’individu pourrait adopter une innovation parce qu’elle lui est utile, et non parce qu’un catéchisme politique la lui impose.
Un agriculteur peut arracher ses vignes pour installer un poulailler s’il estime que l’opération sauvera son exploitation. Un chef d’entreprise peut automatiser une tâche pour éviter de disparaître. Une famille peut interdire les téléphones pendant les repas sans vouloir incendier le centre de données voisin. La maîtrise ne suppose ni l’idolâtrie ni le sabotage.
Une technique particulière n’est jamais innocente, puisqu’elle modifie le monde dans lequel elle entre. Elle ne porte pas davantage une condamnation éternelle inscrite dans son métal. Il nous appartient d’examiner ce qu’elle détruit, ce qu’elle libère, le type humain qu’elle favorise et la civilisation qu’elle prépare.
Un algorithme bancaire peut m’écarter sans explication. Un algorithme comparable peut aider un médecin à repérer une tumeur invisible. Un réseau social peut dissoudre l’attention d’un adolescent ou offrir à une petite publication bretonne une audience autrefois réservée aux grands journaux parisiens. Une intelligence artificielle peut fabriquer un mensonge crédible ou permettre à un chercheur d’explorer en quelques heures une masse documentaire qu’une vie entière n’aurait pas suffi à lire.
La sagesse ne consiste ni à se prosterner devant la machine ni à la briser. Elle consiste à l’intégrer dans un ordre supérieur et à lui assigner un dessein conforme à la continuité historique du peuple qui l’emploie.
C’est pourquoi Elon Musk, malgré ses outrances, ses caprices et tout ce qui peut agacer chez un milliardaire devenu personnage de théâtre, exerce une fascination que les docteurs du renoncement ne comprennent pas. Il offre un rêve.
Ce rêve est peut-être extravagant. Il parle de fusées récupérables, de voyages vers Mars, de robots, de véhicules autonomes et de réseaux planétaires. Plusieurs de ces promesses échoueront sans doute. D’autres prendront une forme inattendue. L’essentiel est ailleurs : des jeunes gens peuvent regarder une fusée s’élever et se dire que leur avenir ne consistera pas seulement à trier leurs déchets, diminuer leur chauffage et calculer l’empreinte carbone de leurs grands-parents.
Une civilisation ne vit pas uniquement de précautions. Elle vit d’un horizon.
La gauche techno-négative ne propose plus qu’une politique du moindre : moins de déplacements, moins d’énergie, moins de production, moins de consommation, moins de risques et peut-être moins d’enfants, puisque tout être humain supplémentaire finit par être présenté comme une charge pour la planète.
Elle veut ralentir, puis arrêter le train, enfin le faire dérailler. Elle ne dit pas ce que deviendront les passagers une fois descendus au milieu de nulle part.
Le vent et le rivage
Je suis finalement revenu me garer avec ma vieille voiture devant le bar des Brisants. Sur le port, tout parlait de technique : les moteurs des chalutiers, les radars, les grues, les balises, les vêtements étanches des marins et les cartes météorologiques consultées sur les téléphones.
Même la mer que nous croyons immémoriale n’est plus affrontée avec les instruments d’autrefois. Les phares ont remplacé les feux incertains. Les satellites complètent l’observation du ciel. Les sauveteurs disposent de moyens que leurs prédécesseurs n’auraient pas osé imaginer.
Les médicaments que je prends contre l’hypertension, les verres savamment taillés de mes lunettes, l’ordinateur sur lequel j’écris et la voiture électrique que je tente d’acquérir sont les fruits d’une même aventure. Je n’ai aucune envie de retourner à une existence préindustrielle pour démontrer la pureté de mon rapport au monde.
Je veux que la technique protège nos frontières au lieu de surveiller nos opinions, qu’elle libère les hommes des besognes serviles au lieu de les transformer en données, qu’elle soigne les vieillards sans abolir la présence humaine et qu’elle permette aux peuples européens de durer sans remplacer continuellement leurs populations.
La vraie politique de la technique ne consiste pas à sauter du train. Elle consiste à choisir la destination, à reprendre la locomotive et à déterminer quels hommes seront dignes d’en tenir les commandes.
La mer était grise ce matin-là. De longues lames blanches venaient se briser contre la jetée. Aucun marin sensé ne prétend abolir le vent parce qu’une tempête peut rompre son navire. Il apprend à lire le ciel, renforce sa coque et choisit son cap.
La technique est notre vent. À nous de ne pas la laisser décider seule du rivage.
Balbino Katz
— chroniqueur des vents et des marées —
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Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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