La « bible » sur la Révolution conservatrice allemande est enfin rééditée en français. L’ouvrage d’Armin Mohler avait été traduit et publié en un nombre restreint d’exemplaires, en 1993, aux éditions Pardès. Depuis lors, le livre, devenu totalement introuvable, était vendu, lors de très rares apparitions d’exemplaires d’occasion, à 200 euros. Les éditions Ars Magna rééditent ce texte, avec une préface, une postface et une bibliographie d’Alain de Benoist.
L’existence de la Révolution conservatrice allemande, un mouvement idéologique, littéraire, philosophique, artistique et politique, entre 1918 et 1932, en Allemagne, sous la République de Weimar, est théorisée, après coup, par le Suisse germanophone Armin Mohler dans la thèse que ce dernier soutient en 1949 à l’Université de Bâle sous la direction du philosophe Karl Jaspers et du philosophe social Herman Schmalenbach.
En 1950, le texte donne naissance à l’ouvrage Die Konservative Revolution in Deutschland 1918-1932. Grundriss ihrer Weltanschauungen (« La Révolution conservatrice en Allemagne 1918-1932. Aperçu de leurs visions du monde. ») qui paraît aux éditions Friedrich Vorwerk à Stuttgart au Bade-Wurtemberg.
Depuis lors, plusieurs rééditions en allemand, complétées, ont vu le jour, Armin Mohler ayant laissé le soin à Karl-Heinz Weissmann de poursuivre la publication après son décès survenu en 2003 à Munich où il repose, avec son épouse, au Nordfriedhof (« cimetière nord ») situé dans le quartier de Schwabing qui a abrité entre 1890 et 1914 – avec aussi une partie du quartier de Maxvorstadt – la bohème littéraire et artistique de Munich, fréquentée par différents écrivains précurseurs de la Révolution conservatrice allemande ou appartenant à cette dernière : les Cosmiques munichois Alfred Schuler, Ludwig Klages, Karl Wolfskehl, l’immense poète rhénan Stefan George – qui est le mentor des trois frères von Stauffenberg, dont deux ont pris part à l’attentat contre Adolf Hitler à Rastenburg en Prusse-Orientale le 20 juillet 1944 –, le redécouvreur du poète Friedrich Hölderlin Norbert von Hellingrath, l’auteur du Déclin de l’Occident Oswald Spengler, le juriste Carl Schmitt, le romancier Thomas Mann qui adhère à ces idées jusqu’en 1922, Edgar Julius Jung qui rédige le discours anti-hitlérien de Marbourg tenu en juin 1934 par le vice-chancelier Franz von Papen et qui est probablement assassiné lors de la Nuit des longs couteaux pour cette raison.
La Révolution conservatrice allemande s’est aussi développée dans différents autres endroits d’Allemagne et en Autriche. Elle est marquée par les conséquences de la défaite de la Première Guerre mondiale et des soulèvements marxistes survenus à cette époque et regroupe des personnes et des structures qui sont plutôt de tendance nationaliste et conservatrice, mais qui ne désirent pas rétablir le IIe Reich, tout en rejetant le libéralisme de la République de Weimar et le marxisme. La Révolution conservatrice allemande peut être qualifiée de révolutionnaire conservatrice, car elle vise à changer radicalement la donne afin de construire un monde nouveau basé sur des valeurs anciennes relevant de vérités éternelles.
Armin Mohler divise les éléments de la Révolution conservatrice en cinq groupes : les Völkischen, les jeunes conservateurs, les nationaux-révolutionnaires, les Bündischen, le Mouvement paysan ; les trois premiers étant les plus importants.
Selon lui, les auteurs de premier plan sont : Oswald Spengler, Thomas Mann, Carl Schmitt, Hans Blüher, Ernst Jünger et Friedrich Georg Jünger.
Fin de la République de Weimar
Après l’avènement du IIIe Reich, les éléments de la Révolution conservatrice allemande sont, soit mis au pas par le nouveau régime, tel Carl Schmitt ayant au départ adhéré en partie par opportunisme, soit se rallient, comme Alfred Bäumler, alors que d’autres sont liquidés physiquement, tel Edgar Julius Jung, ou emprisonnés, tel Ernst Niekisch, alors que certains s’enfoncent dans un exil intérieur, tel Ernst Jünger, et que d’autres entrent en résistance, comme Harro Schulze-Boysen.
Nouvelle droite
L’ouvrage a fortement influencé la Nouvelle droite, tant allemande que française. Alain de Benoist a connu Armin Mohler. Les deux hommes se sont rencontrés pour la première fois en 1964 à Munich et ont ensuite entretenu des relations suivies durant presque quarante ans jusqu’au décès de ce dernier. Comme le souligne le « pape de la Nouvelle droite » française, l’histoire de l’Allemagne et celle de la France sont complètement différentes, ainsi que les schémas politiques qui y ont cours. La Révolution conservatrice allemande n’est pas transposable au sein de l’Hexagone. De plus, la connotation des mots est différente dans les deux pays et la traduction exacte de certains termes est quasi-impossible :
« La droite française et la droite allemande n’ont pas eu non plus la même histoire politique, ce qui explique que les références essentielles ne soient pas les mêmes de l’un et de l’autre côté du Rhin. La France et l’Allemagne, enfin, n’occupent pas la même position géographique et géopolitique au sein du monde occidental – seule l’Allemagne est le « pays du milieu« . L’histoire allemande est essentiellement marquée par son passé impérial – le Saint-Empire romain germanique –, tandis que l’histoire de la France est celle d’un État-nation. En Allemagne, le peuple a créé la nation qui a créé l’État. En France, c’est l’État qui a créé la nation, qui a fini par créer le peuple. C’est pourquoi, en France, nation et État, nationalité et citoyenneté, sont indissociables. En Allemagne, comme l’a remarqué Mohler, le mot « nation« évoque plutôt une « atmosphère spirituelle ou des structures étatiques telles que le Reich ou l’Imperium, qui tous deux débordent largement les frontières de l’État national« . Il en résulte des différences de mentalité qui ont abouti à des différences idéologiques considérables.
Mohler dit que l’ »âge d’or » des Völkischen correspond à l’Antiquité germanique, tandis que la référence principale des jeunes conservateurs est le Reich médiéval, et celle des nationaux-révolutionnaires la nation allemande mise en avant par l’esprit prussien. » (p. 26)
Influences actuelles
Les idées de la Révolution conservatrice allemande connaissent un fort regain en Allemagne, tout particulièrement dans l’Est, où la Nouvelle droite allemande, essentiellement via les éditions Antaïos de Götz Kubitschek situées à Schnellroda en Saxe-Anhalt – un des États fédérés de l’Est –, les reprend et les diffuse. Elles imprègnent fortement les idées du parti patriotique Alternative pour l’Allemagne (AfD) et notamment celles de la figure de proue de la tendance nationaliste de ce parti Björn Höcke, qui est aussi celle de l’AfD en Thuringe – un autre des États fédérés de l’Est –, et qui est un habitué de Schnellroda. Alors que l’AfD est donnée à 40 % dans l’Est de l’Allemagne et que les idées de la Nouvelle droite influent explicitement sur celles de cette formation politique, un autre parti, estimé à 7 % dans la partie orientale du pays, est lui implicitement lié aux idées de la Révolution conservatrice allemande, tout en ne s’en revendiquant absolument pas : le parti de gauche anti-immigration BSW dont la figure de proue est Sahra Wagenknecht.
Si la tendance de la Révolution conservatrice allemande à laquelle peuvent être rattachées les idées de Björn Höcke est la völkisch, les conceptions de Sahra Wagenknecht sont proches de celles du nationale-bolchevisme, dont les théoriciens sont Ernst Niekisch et Karl Otto Paetel et qui fait partie de la nationale-révolutionnaire.
Lionel Baland
Source :
MOHLER Armin, La Révolution conservatrice en Allemagne 1918-1932, préface, postface et bibliographie d’Alain de Benoist, coll. « Révolution conservatrice », Ars Magna, Château-Thébaud, 2026, 616 p.
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