« Ils sont titans et cyclopes, esprits de l’obscurité, négateurs et ennemis de toutes forces créatrices. » — Ernst Jünger
Il y a, dans ces quelques lignes prêtées à Ernst Jünger, un diagnostic qui traverse le siècle sans prendre une ride. L’écrivain allemand, qui avait vu de près les deux visages du XXe siècle — la boucherie industrielle des tranchées et la froide efficacité des bureaucraties totalitaires —, y dessine le portrait d’un type d’homme nouveau. Non pas l’ignorant d’autrefois, celui que l’école devait instruire, mais l’homme parfaitement compétent dans l’ordre de la machine et parfaitement démuni dans l’ordre de la vie. Un être « d’une clarté et d’une précision inhabituelles dans tout ce qui est mécanique », mais « dérouté, rabougri, noyé dans tout ce qui est beauté et amour ».
Le savoir sans la sagesse
Ce qui frappe, à relire Jünger aujourd’hui, c’est que sa description semble avoir été écrite pour notre époque plutôt que pour la sienne. Nous vivons entourés de Goliaths techniciens. Jamais une civilisation n’a disposé d’autant de puissance : nous cartographions le génome, nous faisons dialoguer des machines, nous déplaçons des montagnes de données en une fraction de seconde. Et pourtant, cette maîtrise prodigieuse coexiste avec un appauvrissement dont nous mesurons mal l’ampleur.
Combien, parmi ceux qui manient avec virtuosité les outils les plus complexes, « ne connaissent ni les mythes grecs ni l’éthique chrétienne ni les moralistes français ni la métaphysique allemande ni la poésie » ? La question n’est pas de mépriser l’ingénieur au profit du lettré — ce serait une sottise symétrique. Elle est de constater qu’une compétence peut être totale dans son domaine et laisser l’homme entier, lui, curieusement inachevé. On peut savoir tout faire et ne plus savoir pourquoi.
La puissance qui ne crée rien
Le cœur de l’intuition de Jünger tient dans une opposition vertigineuse. Ces géants de la technique, écrit-il, « peuvent réduire à rien des millions d’années par quelques maigres efforts, sans laisser aucune œuvre derrière eux qui puisse égaler le moindre brin d’herbe, le moindre grain de blé, la plus modeste aile de moustique ».
Voilà le renversement décisif. La puissance de détruire a crû sans mesure ; la capacité de créer, elle, reste en deçà de ce que produit le plus humble organisme vivant. Un homme peut, en pressant un bouton, anéantir ce que la nature a mis des ères à façonner. Mais aucun homme, si savant soit-il, ne saurait fabriquer de toutes pièces un brin d’herbe. Cette disproportion entre notre pouvoir de nuire et notre incapacité à égaler la moindre œuvre du vivant devrait, à elle seule, nous inspirer une humilité que notre orgueil technique nous refuse.
Ce que l’on ne transmet plus
Il y a là, pour qui veut bien y réfléchir, un avertissement qui dépasse la nostalgie facile. Car cet homme diminué n’est pas une fatalité : il est le produit d’un choix collectif, celui d’une société qui a cessé de transmettre. On a longtemps cru que l’essentiel se logeait dans les compétences mesurables, dans ce qui rapporte, dans ce qui « sert ». On a relégué les poèmes, les récits fondateurs, la contemplation, le goût du beau au rang d’ornements superflus. Jünger dit ces hommes « loin des poèmes, du vin, du rêve, des jeux » — c’est-à-dire loin de tout ce qui, précisément, fait qu’une vie vaut d’être vécue et non seulement gérée.
Une civilisation qui n’apprend plus à ses enfants d’où ils viennent, quels récits l’ont façonnée, quelle beauté ses ancêtres ont su faire naître, produit inévitablement des virtuoses sans mémoire. Des êtres capables de manipuler le monde, incapables de l’habiter. C’est peut-être là, plus que dans les débats sur les programmes ou les méthodes, que se joue l’avenir : dans notre volonté, ou notre renoncement, à transmettre autre chose que du savoir-faire.
Réenchanter le regard
Faut-il pour autant renoncer à la technique, rêver d’un retour impossible en arrière ? Certainement pas. La leçon de Jünger n’est pas un procès de la modernité, c’est un appel à ne pas confondre les moyens et les fins. La machine est un serviteur admirable et un maître désastreux. Ce qui manque à ses Goliaths, ce n’est pas la puissance, c’est le sens ; ce n’est pas la précision, c’est la profondeur.
Peut-être le remède commence-t-il par un geste simple : rendre à nouveau capable d’émerveillement. Réapprendre à regarder ce brin d’herbe qu’aucune de nos machines ne saura jamais fabriquer. Retrouver le fil des poèmes, des mythes et des récits qui, depuis des millénaires, disent à l’homme sa grandeur et ses limites. Car un peuple qui sait encore s’émerveiller, contempler et transmettre ne sera jamais tout à fait réduit à l’état de nain devant la vie — quelle que soit, par ailleurs, la puissance de ses outils.
C’est sans doute cela, la véritable modernité : non pas choisir entre le grain de blé et la machine, mais refuser de sacrifier l’un à l’autre.
Armand LG
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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