Trappes : le verdict avant l’enquête

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Au lendemain de l’attentat de Trappes, l’indignation légitime devant un crime effroyable s’accompagne d’une singulière précipitation politique. Un homme tire sur des passants, l’enquête commence à peine, et déjà l’on prétend reconnaître dans son geste un tournant historique. Le contraste avec tant d’autres violences qui ont ensanglanté la France est saisissant.

Je suis descendu hier matin jusqu’au port de Lechiagat pour voir ce que la tempête Austen avait fait de la mer. Elle avait rudoyé la Bretagne durant la nuit, avec des rafales dépassant par endroits les 120 kilomètres à l’heure dans le Finistère. Je m’attendais à quelque beau spectacle d’octobre : ces montagnes d’écume que le vent arrache parfois aux lames et lance par-dessus les digues, ces panaches blancs qui donnent aux ports bigoudens l’allure de places fortes assiégées. Je fus quelque peu marri. Sans doute l’orientation de la passe protège-t-elle mieux Lechiagat que d’autres endroits du littoral. La houle frappait durement la digue, avec ce grondement sourd qui fait vibrer le granit, sans parvenir à produire les grandes gerbes théâtrales que j’étais venu chercher. Austen avait davantage de force que de majesté.

Je regagnais donc ma voiture, un peu penaud d’avoir attendu de Neptune un spectacle qu’il ne m’avait point promis, lorsque la radio annonça les premiers détails de l’attaque de Trappes et de La Verrière. Un homme avait parcouru plusieurs kilomètres en automobile, tirant sur des passants avec un pistolet-mitrailleur Sten, cette arme britannique sommaire dont furent équipés soldats et terroristes durant la Seconde Guerre mondiale. Le tireur avait fait feu près d’un square, d’un arrêt d’autobus, d’une station-service, d’une maison de santé. Un homme de vingt-six ans était mort. Cinq personnes avaient été blessées, parmi lesquelles une fillette de douze ans atteinte par plusieurs projectiles. Le suspect, Kevin T., trente-neuf ans, avait été arrêté une vingtaine de minutes après le commencement de son équipée meurtrière. À son domicile, les policiers devaient découvrir trois bouteilles de gaz reliées à des fils électriques et à un minuteur.

Il n’y a évidemment rien à retrancher à l’horreur de ces faits. Si cet homme a choisi ses victimes parce qu’elles étaient noires, arabes, musulmanes ou supposées telles, il faut le dire, le poursuivre comme tel et le condamner en conséquence. Les informations apparues depuis vendredi rendent cette hypothèse sérieuse : des sources proches de l’enquête affirment qu’il aurait épargné certaines personnes en fonction de leur apparence et visé uniquement des personnes de couleur. L’enquête devra établir exactement ce qu’il a dit, préparé, écrit, lu et voulu accomplir.

Ce qui me saisit davantage est ailleurs. À peine les détonations s’étaient-elles tues qu’un appareil interprétatif tout entier était déjà en mouvement. Le Parquet national antiterroriste se saisissait de l’affaire ; les ministres accouraient ; le maire de Trappes parlait d’un attentat « probablement islamophobe » ; le président de la République se rendait sur place et annonçait un « tournant » dans l’histoire nationale. Quelques heures après les faits, Emmanuel Macron parlait d’un « attentat terroriste raciste » et déclarait : « C’est la première fois qu’il y a un acte terroriste planifié pour tuer nos compatriotes, tuer nos enfants en raison de leur couleur de peau ou la religion qu’on leur donne. »

Cette dernière phrase est proprement stupéfiante. Elle révèle cet étrange mécanisme par lequel les dirigeants français semblent découvrir avec effroi une réalité qu’ils s’obstinent à ignorer lorsqu’elle se présente sous d’autres traits.

Depuis Mohamed Merah en 2012, la France a subi une longue suite d’attentats où les victimes furent choisies tantôt pour ce qu’elles étaient, tantôt pour ce qu’elles représentaient, tantôt simplement parce qu’elles se trouvaient au mauvais endroit. Merah assassina des militaires puis des enfants et un enseignant dans une école juive. En janvier 2015, quatre clients de l’Hyper Cacher furent tués parce qu’ils étaient dans un magasin juif. Les tueurs du 13 novembre massacrèrent indistinctement des hommes et des femmes au Bataclan et sur les terrasses parisiennes. À Nice, le 14 juillet 2016, un camion écrasa la foule venue voir le feu d’artifice. Quelques jours plus tard, le père Jacques Hamel était égorgé devant son autel. Strasbourg, la préfecture de police, Samuel Paty, la basilique Notre-Dame de Nice, Dominique Bernard à Arras ont depuis ajouté leurs morts à ce martyrologe. Plus de 270 personnes ont péri dans des attentats terroristes depuis 2012.

Il serait abusif de transformer rétrospectivement tous ces crimes en attentats raciaux au sens juridique du terme. Le djihadisme possède sa logique propre, religieuse, politique et eschatologique. Il désigne des mécréants, des apostats, des juifs, des chrétiens, des policiers, des soldats ou simplement la population d’un pays déclaré ennemi. Les catégories ne se superposent pas exactement. Il n’en demeure pas moins qu’on a vu, dans ces crimes, des assassins distinguer leurs victimes en fonction de leur appartenance supposée. Le choix d’une école juive, d’un commerce casher ou d’une église ne relevait aucunement du hasard. Lors de l’attaque contre Charlie Hebdo, l’un des frères Kouachi épargna Sigolène Vinson en lui déclarant qu’il ne tuait pas les femmes et en lui enjoignant de lire le Coran. La sélection des victimes et les justifications religieuses invoquées par les meurtriers faisaient partie intégrante de leur entreprise.

Cela ne signifie évidemment pas que tous les musulmans auraient été épargnés par le terrorisme islamiste. Plusieurs victimes des attentats étaient elles-mêmes musulmanes. Cela signifie simplement que les tueurs pouvaient établir des distinctions entre ceux qu’ils considéraient comme leurs ennemis et les autres. Aussi la découverte, à Trappes, d’un assassin qui aurait choisi certaines personnes en raison de leur apparence ne saurait-elle constituer, par elle-même, une nouveauté historique.

La singularité de Trappes ne tient donc pas à la découverte soudaine, en France, d’un terrorisme qui choisirait ses victimes selon leur appartenance. Elle tient plutôt à la vitesse extraordinaire avec laquelle une qualification pénale encore en cours d’établissement est devenue, dans la bouche du personnel politique, une interprétation générale de la société française.

Le contraste avec Crépol est, de ce point de vue, saisissant. Thomas Perotto fut tué dans la nuit du 18 au 19 novembre 2023. Dès les heures suivant le drame, des témoins rapportèrent des phrases comme « on est là pour tuer des Blancs », « on va vous crever les petits Blancs » ou « sale Français ». Il fallut attendre juillet 2026, soit deux ans et huit mois, pour que la circonstance aggravante de racisme visant « la race blanche et la nation française » apparaisse dans l’instruction. Le parquet continua d’ailleurs de la contester. Ce n’est que le 25 septembre dernier que les juges renvoyèrent onze hommes devant les assises en retenant cette circonstance, après avoir relevé la concordance de dix-neuf témoignages directs.

À Trappes, quelques heures ont suffi pour que les plus hautes autorités de l’État proclament le caractère raciste du crime. La comparaison n’implique nullement que les deux affaires soient juridiquement identiques. À Crépol, il fallait démêler une scène collective chaotique, déterminer les responsabilités de chacun et apprécier la portée de propos proférés au milieu d’une mêlée. À Trappes, un homme seul semble avoir parcouru plusieurs communes en choisissant successivement ses cibles. Cette différence est considérable. Elle n’interdit pas de constater que les prudences lexicales n’ont pas été distribuées avec la même parcimonie.

Une autre comparaison s’impose pourtant, d’autant plus troublante que les événements se sont succédé à six jours d’intervalle. Le samedi 17 octobre, la France a connu des émeutes d’une violence extraordinaire. Des commerces pillés, des policiers attaqués, des rues transformées en champs de bataille, des bâtiments publics incendiés. À Limoges, le feu a ravagé l’hôtel de ville et emporté son campanile. Des centaines de policiers et de gendarmes ont été blessés. Les images ont circulé partout, montrant les casseurs à l’œuvre, les pillards emportant leur butin, les groupes lançant leurs projectiles sur les forces de l’ordre. Il suffisait d’allumer son téléviseur pour contempler ce déchaînement.

Or, dans les commentaires officiels et une bonne partie du traitement médiatique, on s’est surtout intéressé aux circonstances politiques et sociales des émeutes, à la mobilisation contre la vie chère, aux groupes d’ultragauche, aux délinquants opportunistes et à la difficulté du maintien de l’ordre. La composition démographique de ces bandes, leur origine familiale, leur éventuelle appartenance communautaire, les solidarités qui les unissaient n’ont guère fait l’objet d’un examen comparable à celui auquel nous assistons aujourd’hui. Les photographies et les vidéos ne permettent certes pas d’établir à elles seules la nationalité ou l’ascendance d’un individu. Elles montraient néanmoins des hommes bien réels, dont on pouvait connaître le profil au lieu de s’en tenir aux catégories commodes de la sociologie militante.

À Trappes, en revanche, la couleur de peau et l’origine des victimes furent immédiatement placées au centre du récit. Le maire de La Verrière détailla leur apparence et leur ascendance supposée. Le chef de l’État lui-même expliqua que ces personnes avaient été visées pour leur couleur de peau et leur religion. Ce qui, six jours plus tôt, semblait ne présenter qu’un intérêt accessoire devenait soudain la clef de compréhension indispensable de la violence.

Voilà donc une singulière manière d’administrer le réel. Lorsqu’il s’agit des casseurs, l’identité s’efface volontiers derrière les circonstances sociales, les revendications politiques et les explications collectives. Lorsqu’il s’agit des victimes de Trappes, l’identité devient au contraire la donnée capitale, celle sans laquelle l’événement serait incompréhensible. Dans un cas, on nous invite à regarder la société ; dans l’autre, on nous ordonne de regarder les origines. Ce n’est pas la recherche de l’identité des victimes qui me choque. C’est le refus d’appliquer une semblable curiosité à l’ensemble des violences qui déchirent le pays.

Plus remarquable encore fut la vitesse de la mise en accusation des idées. Le Conseil français du culte musulman dénonça aussitôt ceux qui propagent « les discours de haine antimusulmane » et affirma qu’ils avaient « du sang sur les mains ». Marine Tondelier rappela que « la violence des mots précède toujours la violence des actes ». Le maire de Trappes, Ali Rabeh, désigna les discours faisant des « arabo-musulmans » les responsables des maux français. Ainsi, dans la même journée, on passa d’un homme arrêté avec une Sten dans sa voiture à la mise en accusation d’un climat intellectuel et politique tout entier.

Or, au moment où ces sentences tombaient, on savait fort peu de chose de Kevin T.

L’homme n’était pas fiché S. Il n’était pas connu du renseignement territorial ou de la DGSI comme appartenant à une mouvance d’ultradroite. Son casier faisait apparaître des affaires de droit commun : vols, stupéfiants, conduite en état d’ivresse. De la cocaïne aurait été trouvée sur lui lors de son arrestation. Son appartement piégé indique une préparation indéniable et rend peu vraisemblable l’hypothèse d’un simple geste impulsif. Il reste à connaître la construction mentale de cet homme, ses fréquentations, ses lectures, ses éventuels écrits et ce qui, dans son esprit, reliait les victimes les unes aux autres. Ce travail-là appartient aux enquêteurs, non aux éditorialistes.

J’ai connu depuis 2012 une France où, après chaque attentat islamiste, on appelait avec raison à ne pas confondre un criminel avec des millions de musulmans. On nous expliquait qu’il fallait distinguer l’islam de l’islamisme, la foi du fanatisme, le croyant du terroriste, et attendre que l’enquête établisse le parcours exact de l’assassin. Cette prudence n’avait rien d’absurde. Une société civilisée ne rend pas une population comptable du crime commis par un individu.

On aimerait seulement que cette sagesse fût de règle générale. Qu’elle ne disparût pas précisément lorsque l’auteur du crime présente un visage européen et que ses victimes appartiennent à des populations issues de l’immigration. Car alors, semble-t-il, toutes les réserves s’évanouissent, toutes les précautions deviennent superflues, et l’assassin cesse d’être un individu pour devenir l’expression d’un monde politique que l’on souhaite condamner.

La tentation est forte, en effet, de faire de Trappes davantage qu’un crime : un événement fondateur. Le mot de « tournant » employé par Emmanuel Macron n’est pas innocent. Un tournant suppose un avant et un après. Il appelle des réponses, des lois, des interdictions, des dispositifs de surveillance, peut-être demain des restrictions apportées à certaines paroles ou à certaines réunions. Une fois établi que le crime est le produit d’un « climat », il devient tentant de traiter ceux qui dénoncent l’immigration clandestine, les conséquences de l’immigration de masse, l’islamisation ou l’insécurité comme les agents indirects de ce climat.

C’est là que l’affaire cesse d’être seulement judiciaire et devient politique. Il serait particulièrement commode que les propos d’Éric Zemmour, de CNews ou de quelque organe de presse dissident puissent être rattachés, par une longue chaîne d’associations, à la Sten de Trappes. Le raisonnement est ancien : les mots préparent les actes ; certains mots dérangent ; il convient donc d’empêcher leur diffusion avant qu’ils ne produisent des actes. La difficulté tient à ce que cette mécanique, appliquée sans discernement, permettrait de rendre à peu près n’importe quel écrivain responsable de n’importe quel fou qui l’aurait lu.

Une démocratie ne peut fonctionner ainsi. La responsabilité pénale est individuelle. La responsabilité intellectuelle demande des preuves. La causalité politique ne se décrète pas au journal de vingt heures. On ne peut pas davantage effacer des décennies de violences islamistes en proclamant soudain que l’attentat de Trappes marquerait l’entrée de la France dans une ère entièrement nouvelle, celle où l’on tuerait des hommes en raison de leur origine ou de leur religion.

Le samedi matin, quelque chose semblait d’ailleurs avoir déjà changé. Après les grandes proclamations de la veille, certains commentaires devenaient plus circonspects. Les questions relatives au parcours personnel du suspect et à ses motivations précises reprenaient leur place. Peut-être les plus empressés avaient-ils commencé à comprendre qu’un mort et cinq blessés suffisaient à faire une tragédie, sans qu’il fût nécessaire d’y ajouter immédiatement les premiers coups de feu d’une guerre civile.

Je regardais encore le port en revenant de ma promenade. La tempête Austen avait passé. La mer demeurait grosse, gris acier, travaillée par une houle qui continuait de battre les pierres sans parvenir à les submerger. Les tempêtes politiques ressemblent parfois à celles de Bretagne : le bruit qu’elles font n’est pas toujours proportionnel à ce qu’elles emportent.

À Trappes, un homme est mort. Une enfant a été criblée de balles. D’autres victimes sont à l’hôpital. Cela suffit pour que le crime soit abominable et que son auteur réponde jusqu’au bout de ses actes. Nul besoin d’amoindrir ce drame pour refuser qu’il devienne, avant même la fin des premières gardes à vue, la pièce inaugurale d’un récit écrit d’avance.

Le mal français est peut-être là, dans cette obstination à ne considérer les faits qu’après les avoir passés au crible des idées reçues. Les faits dérangent-ils ? On les relativise, on les enveloppe de considérations sociales, on les ensevelit sous des explications qui finissent par en dissimuler la substance. Servent-ils au contraire une démonstration politique déjà prête ? On les proclame aussitôt exemplaires, on les érige en symbole, on les transforme en événement historique.

Ce n’est pas que la France manque d’occasions de regarder le réel en face. Depuis des années, il frappe à sa porte, parfois avec la violence d’un bélier. C’est qu’elle a pris l’habitude de détourner les yeux lorsque ce qu’elle découvre contredit le catéchisme de ses gouvernants. Et lorsque, par exception, elle consent à regarder, c’est trop souvent pour ne voir que ce qu’elle voulait y trouver.

Balbino Katz
— chroniqueur des vents et des marées —
[email protected]

Illustrations : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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