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Il est français, rappeur indépendant, et s’attaque à un sujet que le rap hexagonal évite soigneusement : le régime communiste cubain. Ferapth a découvert l’île en décembre 2023, à l’occasion d’un voyage lié à la boxe. Il y est retourné, y a vécu une histoire d’amour avec une Cubaine de Campo Florido, et en est revenu engagé. Son premier titre, « Libertad », est consacré à la liberté du peuple cubain. Le second, « Un telefono no es un arma », soutient Anna Bensi. Cette créatrice de contenu de 21 ans, originaire d’Alamar, à La Havane, a été reconnue coupable avec sa mère, Caridad Silvente, le 1er octobre, par un tribunal de La Havane, pour un prétendu délit d’atteinte à l’intimité personnelle et familiale d’un policier. Elles avaient filmé un agent venu remettre une convocation à leur domicile. Toutes 2 ont été condamnées à 2 ans de « limitation de liberté ». La jeune femme répète que son téléphone, avec lequel elle filme ses vidéos, n’est pas une arme. Ferapth publie aussi un livre, La isla rota. La presse de Miami et de la diaspora cubaine (Local 10 News, CiberCuba, Diario Las Américas) a parlé de son travail, la presse française beaucoup moins. Entretien.
Breizh-info.com : Pouvez-vous vous présenter ? Vous dites avoir découvert Cuba par une histoire d’amour avec une Cubaine de Campo Florido ; dans la presse de Miami, vous évoquez un premier voyage lié à la boxe. Comment ces 2 histoires s’articulent-elles, et qu’est-ce qui a vraiment déclenché votre engagement ?
Ferapth : Je suis Ferapth, rappeur français indépendant et auteur du livre La isla rota. Mon parcours autour de Cuba n’était pas du tout celui d’un militant au départ. En décembre 2023, je me suis rendu à Cuba dans le cadre de la boxe. À ce moment-là, j’étais avant tout un voyageur qui découvrait un pays. C’est surtout à partir de mon deuxième voyage, marqué notamment par une histoire d’amour avec une Cubaine de Campo Florido, que mon regard a commencé à évoluer et que j’ai cherché à comprendre les choses plus en profondeur.
Cette relation m’a permis d’apprendre non seulement sur Cuba, mais également sur moi-même et sur ma façon de voir les choses. Elle m’a fait découvrir le quotidien de nombreux Cubains, leurs difficultés, leur regard critique sur leur propre pays, mais aussi leurs espoirs et leurs rêves. Cette histoire restera pour moi la plus importante que j’aie vécue en termes de remise en question personnelle.
Les autres rencontres, les discussions et ce que j’ai découvert sur place ont progressivement remis en question l’image que je pouvais avoir de Cuba depuis la France. J’ai compris qu’il existait un décalage considérable entre ce que l’on imagine du pays et la réalité quotidienne de nombreux Cubains. Mon engagement ne s’est donc pas construit en un jour. Il est le résultat d’une évolution personnelle, de ce que j’ai vu et entendu, et de mon attachement à un peuple que j’ai appris à connaître. À partir du moment où certaines réalités m’ont paru impossibles à ignorer, j’ai ressenti le besoin d’en parler à travers ma musique et mon livre.
Breizh-info.com : Qu’avez-vous vu à Cuba, concrètement, qui vous a fait passer du touriste au militant ? Y a-t-il une scène précise dont vous vous souvenez ?
Ferapth : Ce qui m’a particulièrement marqué, ce sont les magasins. Certains sont quasiment vides, tandis que d’autres sont beaucoup mieux approvisionnés, mais ne permettent de faire ses achats qu’avec des devises étrangères, notamment des euros ou des dollars. Pour un Cubain qui ne dispose que de son salaire local, cela pose évidemment un problème majeur d’accès aux produits. Même lorsque les produits sont disponibles, leurs prix peuvent être comparables à ceux pratiqués en France, voire beaucoup plus élevés pour certains, alors que les revenus sont sans commune mesure.
Un exemple m’a particulièrement marqué : un carton de 30 œufs peut coûter 4 000 à 4 500 pesos cubains, soit environ 54 à 61 % du salaire mensuel moyen, qui est de 7 354 pesos. Cela représente une part considérable du revenu mensuel pour un seul produit alimentaire, avant même d’avoir payé le reste des dépenses indispensables.
Ces chiffres illustrent concrètement le problème du pouvoir d’achat. Pour beaucoup de Cubains, la difficulté ne consiste pas seulement à trouver des produits dans les magasins, mais aussi à pouvoir se les offrir. Au départ, comme beaucoup de gens, j’avais tendance à penser que l’embargo américain expliquait l’essentiel de ces difficultés. Mais plus je me renseignais, plus cette explication me paraissait insuffisante. Les échanges commerciaux qui existent malgré l’embargo, y compris pour certains produits alimentaires, m’ont amené à m’interroger sur les responsabilités du système économique cubain et sur les choix du pouvoir.
Je ne prétends pas résumer à moi seul une réalité aussi complexe. En revanche, ce que j’ai observé m’a poussé à dépasser les explications toutes faites. Au-delà de la pauvreté, ce qui m’a profondément marqué, c’est la dignité des Cubains. Beaucoup continuent d’avancer, de se débrouiller et de préserver leur humanité malgré les difficultés. J’ai aussi rencontré des personnes qui ne se contentaient pas de tout expliquer par le blocus américain. C’est ce contraste qui m’a marqué : d’un côté, des conditions de vie extrêmement difficiles ; de l’autre, un peuple digne, dont la réalité mérite d’être entendue au-delà des discours politiques.
Breizh-info.com : Pouvez-vous encore vous rendre à Cuba aujourd’hui, et avez-vous des craintes pour vous ou pour vos proches sur l’île depuis la sortie de vos morceaux ?
Ferapth : Je n’ai pas spécialement peur de retourner à Cuba. En revanche, je doute que les autorités me laissent facilement y retourner compte tenu de mes prises de parole. Ma demande de visa me semble aujourd’hui fortement compromise, même si je ne peux pas connaître à l’avance la décision qui sera prise. Si j’ai de nouveau la possibilité de me rendre sur l’île, j’en serai heureux.
Je suis davantage préoccupé par la situation de mes amis et de mes connaissances qui vivent encore à Cuba. Je sais que des pressions peuvent s’exercer sur l’entourage de personnes qui dénoncent le régime depuis l’étranger. Dans un tel contexte, les proches restés sur place peuvent devenir particulièrement vulnérables. Je pense notamment à Angie, une amie cubaine qui vit aujourd’hui en France et que je salue au passage. Elle a reçu des menaces bien plus concrètes que celles auxquelles j’ai été confronté, notamment des menaces visant sa famille restée à Cuba.
C’est aussi pour cette raison que je prends ce sujet au sérieux. Derrière les chansons et les prises de parole publiques, il y a des personnes, des familles et des vies qui peuvent être affectées. Je peux assumer mes propres choix artistiques, mais je ne voudrais jamais que mon engagement fasse oublier les risques que d’autres peuvent encourir.
Breizh-info.com : Comment écrivez-vous un morceau sur une réalité que vous n’avez pas vécue de l’intérieur ?
Ferapth : Je pars de ce que j’ai observé, des rencontres que j’ai faites, des témoignages que j’ai entendus et du travail de recherche que j’effectue. Je ne prétends pas avoir vécu l’expérience d’un Cubain qui a passé toute sa vie sous ce système. Ce serait malhonnête de ma part de le laisser entendre. Mais je pense qu’il n’est pas nécessaire d’avoir vécu personnellement chaque injustice pour pouvoir la dénoncer, à condition de travailler son sujet, de rester honnête et de ne pas s’approprier l’expérience des autres.
Ma démarche consiste à raconter ce que j’ai découvert et à donner de la visibilité à des réalités qui me semblent trop peu entendues en France. J’essaie de mettre des mots, une émotion et une musique sur des faits que l’on peut documenter et vérifier. Le rap est un moyen d’expression particulièrement adapté à cette démarche. Il permet d’être direct, de transmettre une colère, mais aussi de faire passer un message à des personnes qui n’iraient pas forcément lire un ouvrage sur la situation cubaine.
Je sais que mon regard reste celui d’un Français. C’est précisément pour cela que je ne prétends pas parler à la place des Cubains. Je souhaite être un relais, un porte-voix français pour celles et ceux qui veulent faire entendre leur réalité.
Breizh-info.com : Avez-vous fait relire vos textes par des Cubains, et qu’est-ce que vous avez retiré ou modifié ?
Ferapth : Oui, mes textes ont été relus par des Cubains, mais cela n’a pas entraîné de modifications des paroles. Je travaille notamment avec Frankie Marcos, sur une reprise de son morceau « La marcha anticomunista », ou encore avec Marcel Quillévéré, qui a vécu à Cuba et qui connaît lui aussi le pays de l’intérieur. C’était important pour moi de confronter mon travail à des personnes qui connaissent directement la réalité du pays. Je ne voulais pas écrire dans mon coin sans tenir compte du regard de ceux qui sont concernés au premier chef.
Cela ne signifie pas que je considère mes chansons comme une vérité absolue ou que chaque Cubain partage nécessairement mon analyse. Les opinions sont diverses, et il serait absurde de prétendre parler au nom de tout un peuple. En revanche, le soutien que je reçois de nombreux Cubains qui approuvent ma démarche compte énormément pour moi. Il me conforte dans l’idée que ce travail peut avoir une utilité, à condition de continuer à le mener avec sérieux et honnêteté.
Breizh-info.com : Êtes-vous en contact avec Anna Bensi ou sa famille ? Savent-elles que ce morceau existe, et comment l’ont-elles reçu ?
Ferapth : Je ne suis pas en contact direct avec Anna Bensi ni avec sa famille. Je ne peux donc pas affirmer qu’elles connaissent mon morceau ni dire comment elles l’ont reçu. En revanche, je suis de près les contenus et les informations qui les concernent. Je suis de tout cœur avec elles, comme avec toutes les personnes qui osent dénoncer les agissements d’un système qui refuse le droit de penser librement, de s’exprimer et de contester ce que le gouvernement impose.
À mes yeux, la liberté d’expression ne devrait jamais être considérée comme un privilège accordé par un pouvoir. C’est un droit fondamental. À Cuba, les possibilités d’une presse indépendante sont extrêmement limitées. Des journalistes et des médias indépendants tentent malgré tout de faire leur travail, souvent dans des conditions difficiles et sous la menace de pressions ou de représailles. J’ai notamment en tête l’exemple d’une émission de radio contestataire qui devait régulièrement changer de lieu pour éviter que ses responsables soient arrêtés. Ce type de situation montre à quel point exercer simplement son droit à l’information et à la critique peut devenir compliqué. C’est aussi ce qui donne un sens à mon engagement artistique : je veux contribuer, à mon échelle, à ce que ces voix ne soient pas oubliées.
Breizh-info.com : Vous avez été repris par des médias de Miami et de la diaspora cubaine, mais quasiment pas en France. Comment l’expliquez-vous ?
Ferapth : C’est effectivement un contraste que je constate. Mes morceaux ont suscité de l’intérêt auprès de médias de Miami et de la diaspora cubaine, tandis que leur visibilité reste beaucoup plus limitée en France. Je pense que le sujet est naturellement plus proche de la diaspora, dont de nombreux membres ont un lien familial, personnel ou historique avec Cuba. Pour ces personnes, la situation de l’île n’est pas une question lointaine : elle concerne leurs proches, leur histoire et parfois leur propre expérience.
En France, Cuba reste souvent abordée à travers des représentations historiques ou politiques qui ne rendent pas toujours compte de la vie quotidienne de la population. Il me semble donc important de proposer un autre regard, fondé sur les réalités que j’ai découvertes et sur les témoignages de personnes concernées.
Je ne peux pas affirmer connaître les raisons précises pour lesquelles les médias français se sont encore peu intéressés à mon travail. Je suis un artiste indépendant, sans grande maison de disques ni dispositif médiatique derrière moi, et je dois donc construire cette visibilité progressivement. Mais je ne considère pas que le manque de couverture actuel soit une raison pour renoncer. Au contraire, cela me donne envie de continuer à faire connaître ce projet et d’expliquer pourquoi il me tient autant à cœur.
Breizh-info.com : Le rap français est souvent marqué à gauche, voire sympathisant de la révolution cubaine et de Che Guevara. Comment votre démarche est-elle perçue dans ce milieu ? Avez-vous essuyé des critiques ou des refus ?
Ferapth : Des critiques, j’en ai reçu, et je pense que cela fait partie du jeu lorsqu’on décide d’entreprendre quelque chose à visage découvert. Dès lors qu’on prend publiquement position, on doit accepter que tout le monde ne partage pas son point de vue. J’ai aussi essuyé des refus de la part de certains médias, notamment au Brésil et au Mexique, qui soutenaient le régime castriste.
En revanche, je n’ai pas reçu de retour négatif significatif dans le milieu du rap français sur le fond de mon message. J’ai eu des critiques, comme tout artiste, mais personne ne m’a directement attaqué sur le fond de ma démarche dans les échanges que j’ai eus jusqu’ici. Je ne souhaite pas pour autant généraliser en disant que le rap français pense d’une seule manière. Il existe une grande diversité de sensibilités dans ce milieu.
Ce qui me dérange, c’est l’idée que certaines causes seraient acceptables ou non en fonction de l’idéologie à laquelle on les associe. On peut défendre la liberté, la justice sociale et les droits des peuples sans être obligé de soutenir un régime particulier. Dénoncer les atteintes aux libertés à Cuba ne signifie pas que je considère que tout ce qui se fait ailleurs est irréprochable. Cela signifie simplement que je refuse de fermer les yeux sur une situation parce qu’elle ne correspondrait pas aux convictions politiques de certains.
Si quelqu’un souhaite contester mon message, je suis tout à fait disposé à en débattre. Je préfère une discussion argumentée à une opposition fondée sur des étiquettes. Je m’appuie sur des faits que je considère vérifiables et sur des sources accessibles ; je suis donc prêt à discuter de ces éléments avec toute personne qui souhaite le faire sérieusement.
Breizh-info.com : Vous avez aussi écrit un livre, La isla rota. Que permet-il de dire que vos chansons ne peuvent pas dire ?
Ferapth : La isla rota raconte mon propre parcours : celui d’un homme qui se rend à Cuba au départ pour la boxe, comme un simple voyageur, et qui finit progressivement par s’engager. J’y explique comment mon regard a évolué au fil de mes voyages, de mes rencontres et des discussions que j’ai pu avoir. Je raconte comment je me suis attaché à ce peuple et comment certaines réalités que j’ai découvertes sur place se sont révélées contradictoires avec l’image de Cuba que je connaissais depuis la France.
Le livre me permet de prendre le temps de développer cette évolution. Une chanson doit transmettre un message dans un format relativement court. Elle repose sur l’émotion, les images, le rythme et la force des mots. Un ouvrage permet d’aller plus loin, de donner davantage de contexte et de montrer comment une conviction se construit.
Je ne voulais pas simplement écrire un livre contre un régime. Je voulais aussi raconter comment on peut passer d’une curiosité de voyageur à une véritable volonté de témoigner, sans avoir prévu ce chemin au départ. Je ne suis pas arrivé à Cuba avec toutes mes convictions déjà établies. Mon regard a changé progressivement, au contact des gens et de ce que j’ai découvert. Le livre permet de comprendre ce cheminement, là où les chansons en expriment surtout la conclusion et l’engagement.
Breizh-info.com : Vous vous présentez comme un artiste indépendant, sans fonction politique. Avez-vous été sollicité par des partis ou des mouvements, en France ou aux États-Unis, et comment répondez-vous à ces sollicitations ?
Ferapth : Oui, j’ai été sollicité, notamment par une personne du Rassemblement national dans ma ville. Pour être totalement transparent, ce ne sont pas des personnes dont les idées correspondent aux miennes, et je ne souhaite pas être rattaché à ce mouvement. Mais il y a aussi une raison plus générale à ma position : je ne veux pas devenir l’étendard de qui que ce soit.
Mon engagement sur Cuba est un choix personnel et artistique. Je veux pouvoir décider librement de ce que je dis, des causes que je défends et de la manière dont je les défends. Je ne souhaite pas qu’un parti puisse revendiquer mon travail, l’utiliser pour sa communication ou donner l’impression que mes chansons sont le prolongement de son programme.
Cette indépendance a forcément un prix. Elle peut me priver de certains soutiens ou de moyens de diffusion plus importants. Mais je préfère avancer à mon rythme et garder le contrôle de mon travail plutôt que de devoir rendre des comptes à une organisation politique. Je ne fais pas de la musique pour servir une stratégie électorale. Je la fais parce que j’ai quelque chose à exprimer et parce que certaines réalités me semblent mériter d’être dénoncées.
Breizh-info.com : Vos 2 morceaux visent le régime cubain. Votre combat pour la liberté d’expression s’arrête-t-il à Cuba, ou d’autres causes, y compris en France ou en Europe, pourraient-elles vous inspirer de futurs titres ?
Ferapth : Je pense qu’il est important de prendre la parole lorsqu’on est artiste, surtout lorsque l’on dispose d’un moyen d’expression qui peut toucher des personnes au-delà de son cercle habituel. Pour le moment, je suis pleinement concentré sur mon projet La isla rota et sur la volonté de faire connaître la réalité cubaine. Mon objectif n’est pas simplement de me faire connaître en tant qu’artiste, mais de contribuer à rendre visibles les difficultés et les témoignages de milliers, voire de millions de Cubains. Je ne suis que leur porte-voix français, à mon échelle. Je sais que mon travail reçoit le soutien de nombreux Cubains qui se reconnaissent dans ma démarche, et c’est probablement ce qui compte le plus pour moi, bien au-delà de la visibilité que je peux obtenir personnellement.
Cela ne signifie pas que je resterai focalisé sur Cuba toute ma vie. D’autres situations me préoccupent et pourraient m’inspirer. Je pense notamment à ce qui se passe en France, mais aussi en Albanie et au Kosovo, avec lesquels j’ai un lien particulier. Je ne veux cependant pas devenir un artiste qui se précipite sur chaque événement pour faire parler de lui. Je préfère prendre le temps de comprendre les situations, de travailler mes sujets et de ne pas instrumentaliser les souffrances des autres à des fins de communication.
Pour moi, la cohérence est essentielle. Si je prends la parole sur d’autres causes, ce sera parce que j’aurai quelque chose de sincère à exprimer, et non simplement parce que le sujet fait l’actualité. La liberté d’expression, la possibilité de contester le pouvoir et le droit de vivre dignement ne devraient pas dépendre du pays dans lequel on se trouve. C’est cette conviction qui guide aujourd’hui mon travail et qui pourra, peut-être, nourrir mes futurs projets.
Breizh-info.com : Votre histoire d’amour avec une Cubaine a-t-elle changé votre manière de voir le monde, au-delà de Cuba ?
Ferapth : Bien sûr. Cette relation m’a d’abord permis de changer moi-même. C’est l’une des choses les plus importantes qu’elle m’ait apportées. Entre cette histoire d’amour et tout ce que j’ai pu découvrir de Cuba à travers ses expériences et ses explications, j’ai appris à prendre davantage de recul sur les problèmes que je peux rencontrer et sur ceux que la France peut connaître.
On se rend compte que nous considérons beaucoup de choses comme acquises, alors que d’autres peuples vivent des situations bien plus difficiles. Cela m’a amené à relativiser certaines de mes préoccupations et à mieux comprendre la chance que nous avons de vivre dans un pays où de nombreuses libertés et commodités font partie du quotidien. Cette expérience m’a donc changé bien au-delà de mon regard sur Cuba. Elle m’a appris à ne pas juger une situation uniquement depuis le confort de mon propre environnement.
Breizh-info.com : Quelle est la chose que vous avez découverte à Cuba et que vous auriez été incapable de comprendre en restant en France ?
Ferapth : C’est notamment le regard des Cubains sur la situation de leur propre pays, ainsi que les critiques que l’on peut entendre au sein de la population, y compris chez les jeunes, envers la révolution et le système en place.
Avant d’y aller, j’avais tendance à penser que les Cubains étaient majoritairement hostiles aux États-Unis et favorables à la révolution. J’ai rapidement compris que la réalité était bien plus complexe et que beaucoup avaient un regard très critique sur leur gouvernement et sur les conditions dans lesquelles ils vivaient.
En France, Cuba est parfois présentée principalement comme une victime du capitalisme et de l’embargo américain. Mais une fois sur place, lorsqu’on sort des zones touristiques et qu’on prend le temps d’échanger avec les habitants, on découvre d’autres réalités.
Breizh-info.com : Si votre engagement pouvait provoquer un changement concret, qu’aimeriez-vous voir changer en priorité à Cuba ?
Ferapth : Ce que j’aimerais voir changer en priorité, ce sont les conditions de vie des Cubains. Je voudrais qu’ils puissent vivre dignement de leur travail, avec des salaires leur permettant de subvenir à leurs besoins, un meilleur accès à la nourriture et des conditions de vie plus stables.
Je pense notamment à l’électricité et à l’eau, que nous considérons comme normales en France. À Cuba, les coupures peuvent durer longtemps et compliquer considérablement le quotidien des habitants, en particulier en dehors des infrastructures touristiques. En France, une coupure d’électricité de quelques heures peut rapidement susciter du mécontentement. À Cuba, certaines personnes doivent faire face à des coupures beaucoup plus longues, parfois pendant plusieurs jours. Cela affecte la conservation des aliments, le confort, le travail et la vie familiale.
La question de l’alimentation me préoccupe également. Alors que les infrastructures touristiques peuvent bénéficier d’un approvisionnement bien différent, de nombreux Cubains ont du mal à se procurer suffisamment de nourriture. Les personnes âgées et les retraités, qui disposent souvent de revenus très faibles, sont particulièrement vulnérables.
Ce que je souhaite avant tout, c’est que le gouvernement accorde davantage de priorité aux besoins de sa propre population. Pour moi, le développement du tourisme ne devrait pas se faire au détriment des conditions de vie des Cubains. Ils devraient pouvoir accéder aux produits essentiels, à l’eau et à l’électricité sans vivre dans une incertitude permanente.
Breizh-info.com : Jusqu’où seriez-vous prêt à aller pour continuer à défendre cette cause si votre engagement avait des conséquences sur votre carrière musicale ou votre vie personnelle ?
Ferapth : J’ai déjà perdu un emploi dans une chaîne de salles de sport après avoir exprimé mes idées et mes convictions dans ma sphère privée. Selon ce qui m’avait été indiqué, ces opinions ne correspondaient pas aux valeurs de l’entreprise, alors même qu’elles n’avaient aucun impact sur mon travail et que mes combats privés n’empiétaient absolument pas sur ma vie professionnelle.
Cette expérience m’a conforté dans l’idée que je ne voulais pas renoncer à mes convictions par peur des conséquences. Je ne prétends pas que ma carrière musicale soit aujourd’hui assez importante pour que mon engagement ait un impact considérable sur elle. Je suis encore un artiste indépendant. Mais justement, je préfère avancer en restant fidèle à ce que je pense, quitte à perdre certaines possibilités, plutôt que de gagner en notoriété au prix de mon indépendance ou de devoir me taire sur des sujets qui me semblent importants.
Je n’arrêterai pas de m’exprimer sur ce que je considère comme juste simplement parce que cela pourrait me fermer certaines portes. Je veux rester libre de mes paroles, de mes choix artistiques et des causes que je décide de défendre.
Propos recueillis par la rédaction de Breizh-info.com
Les morceaux de Ferapth :
- « Libertad » : https://www.youtube.com/watch?v=J43Ixfbp3KA
- « Un telefono no es un arma » : https://www.youtube.com/watch?v=bBin8ivdeZk