Terra Nova : les électeurs de Philippe, Attal et Glucksmann ont peur, ceux de Le Pen veulent le changement

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Quand on demande aux Français, sans leur souffler de réponse, ce que leur évoque l’élection présidentielle de 2027, 22 % répondent aujourd’hui par la peur, l’inquiétude ou le sentiment de chaos. Ils étaient 14 % fin avril. C’est le point de départ de la note publiée le 29 octobre par Terra Nova, le think tank qui se présente lui-même comme « progressiste », sous le titre « Présidentielle 2027 : la peur au centre ».

Son auteur, Jean-Daniel Lévy, en tire une thèse en 3 temps : l’inquiétude monte, mais surtout chez les électeurs du centre et du centre-gauche ; la colère est presque absente de la parole spontanée ; et les violences du 17 octobre n’ont rien changé. Les chiffres sont intéressants. La lecture qui en est faite l’est tout autant, pour d’autres raisons.

8 enquêtes et une question ouverte

La note s’appuie sur 8 vagues du baromètre en ligne de Toluna Harris Interactive pour M6 et RTL, réalisées entre le 28 avril et le 21 octobre 2026 auprès de 2 000 personnes à chaque fois. La question est ouverte : les sondés répondent avec leurs propres mots, ensuite classés par l’institut dans des catégories (changement, peur, chaos, sécurité, colère, défiance, espoir…).

Sur l’ensemble des Français, l’envie de changement, de renouveau ou de rupture reste la 1re réponse, entre 21 % et 28 % des mentions selon les vagues. L’inquiétude au sens large, elle, est restée entre 14 % et 17 % jusqu’à fin septembre, avant de grimper à 20 % début octobre puis 22 % fin octobre.

Cette hausse repose sur 3 thèmes : la peur et l’inquiétude (de 10 % à 13 %), le chaos et les tensions (de 5 % à 10 %), la sécurité et l’ordre (de 3 % à 6 %). Le chaos est celui qui progresse le plus vite : il double en 6 mois. Les réponses citées par la note parlent de « pagaille », de « risque de guerre civile » ou de peur de violences au soir du résultat.

Dans le même temps, l’économie, la dette et le budget reculent de 5 % à 3 % des mentions entre début et fin octobre. Autrement dit, l’attention des Français glisse de la question budgétaire vers l’ordre public.

La colère à 0,8 %

C’est le point sur lequel Terra Nova insiste le plus. Les réponses exprimant explicitement la colère, l’exaspération ou le ras-le-bol pèsent environ 1 % : 0,5 % fin avril, 0,8 % fin octobre. Même en y ajoutant le dégoût, la honte, le mépris ou le sentiment de trahison, le total ne dépasse jamais 2 %. Pour l’auteur, cela contredit le « récit dominant » d’un pays exaspéré : ce qui monte serait l’appréhension, pas la fureur.

Ce résultat dépend pourtant directement de la manière dont les réponses ont été rangées. La note reconnaît elle-même que la défiance, la lassitude et le fatalisme représentent de 10 % à 13 % des mentions, de façon stable depuis avril, et que le désir de changement mobilise plus d’1 Français sur 5. Elle admet que le ressentiment « emprunte d’autres voies ». Mais elle ne le compte pas comme de la colère. Un électeur qui répond « il faut que tout change » ou « marre de ces gens-là » n’entre pas dans la même case qu’un électeur qui écrit « colère ».

L’auteur évoque aussi une autre limite : une question ouverte saisit ce qui vient d’abord à l’esprit, pas l’intensité des sentiments. Il l’écarte en une phrase. La conclusion d’une France inquiète mais pas en colère repose donc largement sur une grille de classement choisie par l’institut, et sur la définition très étroite qu’elle retient de la colère.

Philippe, Attal, Glucksmann

Le cœur de la note porte sur la répartition de cette inquiétude selon les intentions de vote. Fin octobre, elle atteint 33 % chez les électeurs de Raphaël Glucksmann, 31 % chez ceux d’Édouard Philippe et 29 % chez ceux de Gabriel Attal, contre 22 % pour l’ensemble des Français.

La progression est spectaculaire au centre. Chez les électeurs d’Édouard Philippe, l’inquiétude passe de 17 % fin avril à 31 % fin octobre, dont 8 points dans la seule dernière quinzaine. Chez ceux de Gabriel Attal, de 16 % à 29 %. Chez ceux de Raphaël Glucksmann, de 23 % à 33 %. Dans ces électorats, le chaos double ou presque en un mois, de 8 % à 15 % chez Philippe, de 10 % à 15 % chez Attal. Près d’1 électeur d’Édouard Philippe sur 10 cite spontanément « les extrêmes », contre 4 % de l’ensemble des Français.

Ces mêmes électeurs sont aussi ceux qui réclament le moins de changement : 13 % chez Glucksmann, 10 % chez Attal, 13 % chez Philippe, contre 23 % en moyenne. La note les décrit comme ne redoutant pas la rupture en soi, mais qu’elle « survienne par un autre chemin que le leur ».

Elle précise aussi leur profil social. L’électorat d’Édouard Philippe s’est resserré autour d’anciens électeurs d’Emmanuel Macron, plus aisés et plus à droite. Celui de Gabriel Attal compte de plus en plus de cadres (de 29 % à 37 %) et 69 % d’anciens électeurs de Macron. Celui de Raphaël Glucksmann s’est recentré : 71 % se disent de gauche, contre 80 % en avril. Terra Nova résume : ces électorats ont « le plus à perdre », et un « capital économique à protéger ».

Leur vote repose davantage sur le calcul que sur l’adhésion. Chez les électeurs d’Édouard Philippe, la capacité du candidat à battre Marine Le Pen devient une motivation majeure pour 65 % d’entre eux, contre 53 % début octobre. Fin octobre, seuls 55 % à 65 % des électeurs de ces 3 candidats se disent tout à fait sûrs de leur choix, contre 9 sur 10 chez Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon.

Le changement du côté de Marine Le Pen

À l’opposé, l’électorat de Marine Le Pen est celui qui porte le plus le désir de changement : 33 % de mentions fin octobre, et jusqu’à 44 % en août selon les graphiques de la note. Ces électeurs se vivent de plus en plus comme installés en tête : le score de la candidate dans les sondages compte beaucoup pour 48 % d’entre eux (37 % en avril), son expérience pour 52 % (40 % en avril). Les électeurs de Jean-Luc Mélenchon forment eux aussi un bloc plus soudé, 87 % se disant certains de leur choix.

Dans les intentions de vote, Marine Le Pen reste en tête, de 32 % à 35 % sur la période. Jean-Luc Mélenchon s’est installé en 2e position (de 12 % à 17 %). Les candidats du centre et de la droite républicaine reculent légèrement, tandis que Raphaël Glucksmann progresse depuis la primaire sociale-démocrate.

Les graphiques montrent aussi des évolutions que le texte ne commente pas. Chez les électeurs de Marine Le Pen, l’inquiétude a presque doublé, de 8 % fin avril à 14 % fin octobre. Chez ceux de Bruno Retailleau, elle a grimpé à 23 % début octobre avant de retomber à 16 %. Et dans l’ensemble des Français, la part des réponses inquiètes qui visent explicitement « les extrêmes » ou le Rassemblement national recule de 16 % à 11 % entre avril et octobre. La note le reconnaît : plus l’inquiétude grandit, plus elle porte sur le désordre et moins sur un adversaire désigné.

Le 17 octobre

Dernier enseignement revendiqué : le week-end de violences du 17 octobre n’aurait « rien changé… pour l’instant ». L’inquiétude atteignait déjà 20 % lors de la vague du 5 au 8 octobre, avant les émeutes. Ensuite, le chaos ne gagne que 2 points (de 8 % à 10 %) et la sécurité 1 point (de 5 % à 6 %). La colère reste à 0,8 %.

Les questions fermées vont dans le même sens selon Terra Nova : aucune des 21 motivations de vote suivies ne bouge de plus de 3 points entre début et fin octobre. Le fond (projet, valeurs, honnêteté) l’emporte toujours sur la tactique, 54 % contre 41 %.

La note signale pourtant elle-même un glissement des thèmes qui compteront dans le vote : de la fiscalité et de la santé vers l’immigration et la sécurité, de 3 à 5 points. Le tableau d’ensemble est celui d’une tendance de fond engagée avant le 17 octobre, que les émeutes ont confirmée plutôt que créée. Lire ces chiffres comme une absence d’effet relève d’un choix d’interprétation.

Les approximations de la synthèse

La synthèse placée en tête de la note contient plusieurs formulations trompeuses. Elle écrit que l’inquiétude des électeurs de Philippe, Attal et Glucksmann est passée « de 29 % à 33 % fin octobre », ce qui laisse croire à une progression de 4 points. Il s’agit en réalité de l’écart entre les 3 électorats à la même date ; les hausses réelles sont de 10 à 14 points. Même confusion pour leur désir de changement, présenté « de 10 % à 13 % ».

Le corps du texte évoque par ailleurs le résultat de « nos 5 enquêtes » pour décrire le plateau du printemps et de l’été, alors que la note en compte 8, dont 6 avant octobre.

Terra Nova, de Ferrand à Lévy

Terra Nova a été fondé en 2008 par Olivier Ferrand, haut fonctionnaire passé par HEC, Sciences Po et l’ENA, élu député socialiste en 2012 peu avant sa mort. Le think tank, dirigé depuis par Thierry Pech, est classé au centre-gauche et a longtemps servi de boîte à idées au Parti socialiste. C’est lui qui a convaincu le PS d’adopter les primaires ouvertes, d’où est sorti François Hollande en 2011.

Il reste surtout associé à une note de mai 2011, « Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ? ». Elle conseillait à la gauche de renoncer à reconstruire sa coalition historique autour de la classe ouvrière, pour s’appuyer sur une nouvelle alliance de diplômés, de jeunes, de minorités et de femmes. Terra Nova conteste depuis la lecture qui en a été faite, mais l’expression « gauche Terra Nova » est restée pour désigner une gauche des métropoles qui a tourné le dos aux classes populaires.

L’auteur de la note de 2026 n’est pas un chercheur indépendant. Jean-Daniel Lévy est directeur délégué de Toluna France, l’institut qui a réalisé les enquêtes pour M6 et RTL. Le sondeur commente donc ses propres données, sous la bannière d’un think tank progressiste.

Le cadrage s’en ressent. La note s’adresse explicitement aux électorats du centre et du centre-gauche. Sa conclusion est une recommandation stratégique : ces électeurs attendraient « une offre qui les protège sans les amener à une rupture ». Le désir de changement de l’électorat de Marine Le Pen est réduit à une attente « sans emprunter le registre de la fureur », et la colère populaire à 0,8 % des réponses. Le profil des électeurs inquiets, plus aisés et plus diplômés, est présenté comme celui d’électeurs ayant une « conscience du monde » différente des autres.

En creux, la note décrit un pays où les catégories favorisées ont peur, principalement du désordre, tandis que les électorats populaires de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon veulent le changement et sont de plus en plus sûrs de leur choix. Selon la note, c’est l’ordre, la sécurité et l’immigration qui progressent dans les préoccupations, et l’économie qui recule.

La note conclut que la peur, faute de « débouché » identifié au centre, pose davantage de problèmes politiques que la colère. Elle a été publiée le 29 octobre 2026, à un peu plus de 5 mois du 1er tour.

Crédit photo : DR

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