À Nantes ou ailleurs, changer les noms de rue sert à changer d’identité

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Quelques rues de Nantes portent les noms de personnages de l’histoire locale qui ont participé jadis au commerce triangulaire, c’est-à-dire à la traite négrière transatlantique. D’où un petit « marronnier », pas très prospère mais résistant, qui réapparaît à peu près une fois par an dans la presse locale : « Faut-il renommer les rues de négriers ? » Sont visées notamment les rues Grou, Leroy, Terrien, Kervégan.

Une tentative de modification de l’identité collective

On est tenté de voir dans ces tentatives une simple marque d’ignorance. Ces noms donnés à des rues de Nantes n’honorent jamais le commerce des esclaves en soi. Ils honorent des personnages importants de l’économie et de la politique locales. Leurs activités multiples ont pu comprendre une participation à la traite, mais ce n’est jamais pour ce pan-là de leur action qu’ils sont honorés. Le cas de Danyel de Kervégan est particulièrement clair : la rue Kervégan rend hommage à un triple mandat municipal, pas à une brève collaboration à l’entreprise de négoce de son père qui aurait pu (on n’en est même pas sûr) être impliquée dans le commerce du « bois d’ébène).

Si le choix d’un nom de lieu n’est pas neutre, son changement l’est encore moins. Souvent, ce n’est pas seulement une sanction moralisatrice a posteriori, une sorte de coup de pied de l’âne posthume, mais une tentative de modification de l’identité collective. On l’a vu à l’occasion de grands bouleversements historiques comme l’effondrement du communisme en Russie et en Europe de l’est. Ce changement-là a tendu à effacer quelques décennies de marxisme-léninisme. Il en est qui portent sur des durées plus importantes.

Le Pakistan avait islamisé, l’Inde désislamise

En Inde, une ville entière vient de changer de nom : Allahabad, plus d’un million d’habitants, a retrouvé son nom antique de Prayagraj au mois d’octobre. Cette agglomération de l’Uttar Pradesh, dans le nord de l’Inde, a vu naître Nehru et Indira Gandhi. En changeant de nom, elle élimine celui d’Allah, symbole de plusieurs siècles de domination musulmane. Non loin de là, Faizabad a été renommée Ayodhya, un nom typiquement hindou. Ahmedabad, dans l’État occidental du Gujarat, cinquième ville indienne avec près de 6 millions d’habitants, pourrait la suivre bientôt, en attendant peut-être Osmanabad et quelques autres. Plusieurs petites agglomérations ont déjà changé de nom dans le Rajasthan. Dans les décennies précédentes, l’Inde avait déjà changé ou corrigé différents noms de villes évoquant la période de la colonisation britannique. Calcutta est ainsi devenue Kolkata.

Le Pakistan (dont le nom officiel est République islamique du Pakistan) en a fait autant – et même bien plus ‑ de son côté après la partition de l’Inde en 1947 : des milliers de noms de lieu y ont été islamisés.

A Nantes, le grand remplacement est en marche au moins dans les noms de rue

Adversaires comme partisans de ces changements de nom s’entendent sur un point : il s’agit d’affirmer une identité – en éliminant les traces du passé qui raconteraient autre chose. Par qui remplacerait-on à Nantes les noms de Grou, Leroy, Terrien ou Kervégan ? La tendance est aux noms de femmes, mais pas n’importe quelles femmes. Parmi les noms retenus ces dernières années par la municipalité socialiste nantaise figurent ceux de Maya Angelou (1928-2014), poétesse noire américaine qui fut une intime du militant extrémiste Malcolm X, Oum Khaltoum (1898-1975), célèbre chanteuse égyptienne révérée dans tout le monde arabe, ou Frida Kahlo (1907-1954), artiste et militante communiste mexicaine. Le grand remplacement est en marche au moins dans les noms de rue.

E.F.

Crédit photo : domaine public, Open Clip Art Library
[cc] Breizh-info.com, 2018, Breizh-info.com, 2018, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine.

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