Chronique littéraire. Retour sur « Le phénomène Le Drian » de Benjamin Keltz

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Le phénomène Le Drian : enquête sur le plus influent des Bretons. Ce livre paru en 2016 est une mine d’anecdotes. Sélection des moments les plus savoureux.

Il a été écrit par deux journalistes professionnels. Benjamin Keltz, ancien de Bretons et de L’Express, et Nicolas Le Gendre, correspondant du Monde en Bretagne, ont fait une enquête fouillée, à charge et à décharge, interrogeant plus de 100 personnes qui ont côtoyé le plus célèbre des Jean-Yves.

Épisode 1 : Le Drian, une jeunesse chrétienne pendant les 30 Glorieuses (1947-1968)

Années 30 et 40 : le projet parental : être catholique et moderne (p. 25 à 27)

  • Un père orphelin à 9 ans, dans le milieu du prolétariat portuaire de Lorient, en temps de crise ; ado en rupture, mis dans le droit chemin et converti par un prêtre.
  • Il rencontre sa femme au sein de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne. Avec la JOC, les catholiques veulent trouver leur place dans la vie moderne, dont ils s’étaient exclus eux-mêmes et dont ils avaient été exclus par la IIIème République.
  • C’est la guerre et la Résistance qui sortent définitivement les catholiques de leur sous-citoyenneté. Apogée de la JOC (720 000 membres de la JOC et assimilés vers 1942, contre 100 000, 10 ans plus tôt). Sources : Michèle Cointet, L’Église sous Vichy.
  • Baby Boom : début d’une production massive de Jean-Yves.
  • 1947 : naissance de Jean-Yves Le Drian.

Années 50 : Une enfance entre Moyen-Âge et Trente Glorieuses (p. 30 et p. 38)

  • Jean-Yves a déjà sa propre chambre et une salle de jeux ; en même temps, il apprend le latin auprès de son oncle abbé, comme un jeune clerc des temps passés.
  • Inscrit à Cœurs Vaillants, d’inspiration catholique, mouvement de jeunesse le plus puissant de l’histoire de France (jusqu’à 1,2 million de membres) ; organisé autour du magazine de BD du même nom et de ses héros. Parmi eux, Yann Le Vaillant, modèle de toute une génération. 

Années 60 : Apprendre à devenir cadre dirigeant 

  • Le contexte : un temps où les catholiques envisageaient l’avenir avec confiance : Concile Vatican 2, naissance de la CFDT. La dernière décennie avant l’écroulement.
  • Les deux grandes forces d’avant 68, le Parti communiste et l’Église catholique, voient dans la classe ouvrière une classe d’avenir : être un enfant d’ouvrier est un plus dans un CV (comme aujourd’hui être issu de la diversité).
  • Vers 1964 : Le lycéen Jean-Yves dirige la Jeunesse Étudiante Chrétienne du Morbihan (16-17 ans) : 700 membres ! (Cela a dû baisser depuis). Monte dans l’organisation, jusqu’à être le secrétaire national de 1967 à 1969 (20 ans). (p. 45)
  • La JEC ressemble à du coaching pour haut potentiel, avec des pratiques comme la révision de vie (examen de sa situation personnelle et fixation d’objectifs), la carte des relations (réseautage), les sessions nationales de dirigeants (management)…
  • Catholicisme progressiste basé sur une prise de distance avec l’héritage spirituel, au profit de l’action dans la vie politique, économique et sociale ; pas d’idéologie politique précise, mais un leitmotiv : ne pas être démodé, rester dans le coup.
  • 1969 : Jean-Yves rompt tardivement (22 ans) avec la hiérarchie catholique, un peu pour des raisons théologiques, mais surtout à propos du positionnement politique du clergé en Mai 68 (texte de rupture dans la revue des Jésuites Etudes, en mars 1969) (p 60)
  • « Beaucoup d’appelés, peu d’élus » : comme l’Église et le PC, l’école d’avant 68 est pyramidale : à travers une sélection au mérite, elle promeut les enfants du peuple les plus doués. Jean-Yves est amené jusqu’à l’agrégation d’histoire (1971), à l’Université Rennes 2, à une époque où on peut encore y étudier. Parallèle possible avec Jean-Marie Le Pen, autre fils du peuple morbihannais.

Épisode 2 : Le Drian, une carrière éclair au temps de la gauche triomphante (1968-1992)

  • Le contexte : De Gaulle détrôné ; catacombes pour les catholiques et les communistes, d’autant plus raillés qu’ils ont été puissants ; hégémonie culturelle et politique de la gauche non communiste ; société plus liquide où le tempérament et le réseau comptent autant que les diplômes.

Années 70 : Le Drian, soixante-huitard et stratège

  • 1968-1974 : prendre le pouvoir dans l’université, plutôt que s’agiter dans la rue : coopté comme professeur à Rennes 2, Jean-Yves Le Drian contribue à faire élire son camarade Michel Denis à la tête de la fac. (p. 71)
  • 1974 : Mitterrand multiplie par 10 les résultats du parti socialiste par rapport à 1969 ; il manque de justesse la présidence. Jean-Yves adhère au parti socialiste (27 ans) ; il abandonne Rennes 2, préfère l’action concrète de l’élu local à l’agitation du bocal universitaire : retour à Lorient. (p. 79)

  • Les élections à venir promettent une moisson surabondante de sièges pour l’Union de la gauche ; toute la difficulté est de s’imposer dans le milieu ultraconcurrentiel du parti socialiste de Lorient et d’être désigné candidat ; Jean-Yves y parvient en mettant dans sa poche mangeurs de curé et réseaux cathos.
  • 1975 : premier secrétaire du parti socialiste lorientais.
  • 1977 : adjoint au maire.
  • 1978 : élu député de Lorient à 31 ans, une performance à l’époque. Rejoint la commission de la Défense (le pilier de l’économie lorientaise).

1981-1992 : élu local, destin national

  • 1981 : un « putsch » le fait maire de Lorient (34 ans). (p. 113 )
  • 1982 : date d’admission présumée à la Franc-Maçonnerie. Il s’agit d’un club masculin, plutôt sélect, de décideurs soucieux de Nature et Philanthropie (nom de la loge lorientaise). (p. 92)
  • 1984 : macroniste avec 33 ans d’avance : cosigne avec François Hollande une tribune dans Le Monde, qui appelle à une modernisation libérale. Rupture avec l’idéologie socialiste, mais pas avec l’institution : reste au PS.
  • 1991 : secrétaire d’État à la Mer (44 ans) ; libéralise la corporation des dockers, inadaptée à la mondialisation ; sous couverture ministérielle, commercial officieux de l’industrie d’armement (Frégates de Taïwan). (p. 155, p. 191)

Épisode 3 : Le Drian, le dernier duc de Bretagne (1992-2019)

1992-2004 : retour et recours à la Bretagne

  • Années 90 : début de la fin du socialisme ; décennie de la « loose » pour Jean-Yves.
  • 1992 : évincé du gouvernement au profit de Charles Josselin, camarade socialiste breton (p. 162).
  • 1993 : perd son siège de député ; nommé inspecteur de l’Éducation nationale (p. 184).
  • 1995 : son candidat à la présidence Jacques Delors renonce à la candidature ; les deloristes se retrouvent sans perspective au niveau national (p. 147).
  • 1998 : candidat à la présidence du conseil régional de Bretagne. L’identité bretonne est au cœur de sa nouvelle stratégie ; discours d’inauguration de la campagne par François Hollande à Lanester : « Vous avez raison d’être fiers de votre identité. Mais elle ne peut vivre et s’épanouir que si la gauche accède au pouvoir ». Défaite aux élections régionales ; François Hollande éternel porte-poisse (p. 197).
  • 2002 : élu de justesse député (grâce au soutien du maire de droite de Groix) (p. 214).

2004- 2019 : duc et pair du royaume

  • 2004 : élu en coalition président du conseil régional de Bretagne « grâce à son ciré jaune » (sic), peut-être aussi en raison du contexte politique (les socialistes et leurs alliés l’emportent dans 24 régions sur 26) (p. 216).
  • 2007 : incarnation de la gauche modérée et de toute une région, Sarkozy lui propose le ministère de la Défense, ce qu’il refuse.
  • 2007 : agressé médiatiquement par les antifas : hermine, biniou, identité décomplexée et fréquentations sans tabous font de Le Drian un suspect (polémique dans Libération et sur internet à propos du défilé parisien de la Breizh Touch)
  • 2010 : réélu président de Bretagne : majorité complètement à sa main (les écolos ont été roulés) ; le charisme personnel commence à jouer dans la victoire.

  • 2011 : soutient François Hollande aux primaires socialistes (avant la chute de Strauss-Kahn).
  • 2012 : ministre de la Défense, mais de justesse, Hollande ayant eu d’autres combinaisons de dernière minute (p. 249) ;
  • 2014 : en coulisse et en mettant dans la balance sa démission, Jean-Yves Le Drian sauve le concept de Bretagne : Hollande était décidé à la fondre dans une super-région Grand-Ouest (symétrique du Grand-Est qui a englouti l’Alsace). (p. 274)
  • 2015 : Jean-Yves, Ier duc des Bretons : meilleur score socialiste des régionales, alors que les barons noirs des Hauts-de-France sortent de l’histoire ; sa liste : des satellites réunis autour de sa personne, allant de l’extrême gauche communiste à l’extrême limite du centre, représentant un Breton sur deux. Dimension personnelle évidente, mais aussi contexte sociologique d’une région totalement atypique.

  • 2017 : soutient Emmanuel Macron ; ministre des Affaires étrangères.
  • 2019 et après … Contexte de fragmentation ethno-socio-territoriale, où l’origine est le critère principal pour situer un individu. Etre Breton est plutôt un atout politique. C’est la tribu qui a la moins mauvaise réputation auprès des autres : fiable, pas grande gueule, le cœur sur la main…

Le phénomène Le Drian, enquête sur le plus influent des Bretons, Benjamin Keltz et Nicolas Legendre, Éditions du Coin de la Rue, 2016.

Crédit photos : DR
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