Frappes quasi quotidiennes, exode massif, État dépassé et tensions communautaires ravivées : de retour du Liban, Xavier MAIRE, Délégué général d’Urgence Humanitaire, livre à Breizh-info.com un témoignage direct sur une crise qui s’enracine dans la durée. Entre chaos logistique, pression psychologique permanente et rôle croissant des milices, il décrit une population prise au piège d’un conflit qui semble désormais s’installer dans le quotidien
Breizh-info.com : Vous revenez du Liban, où les frappes sont désormais quasi quotidiennes. Comment décririez-vous l’ambiance sur place ? Est-on dans une guerre « installée » dans le quotidien ?
Les Libanais sont habitués depuis plusieurs années maintenant. Le début des frappes a commencé en octobre 2023, lorsque le Hezbollah a tiré des missiles sur le territoire israélien en « solidarité » avec le peuple palestinien, ce qui a mis le feu aux poudres. La vie des Libanais est rythmée par les menaces israéliennes, notamment via les réseaux sociaux comme X, ainsi que par le survol de drones et d’avions de chasse. La question quotidienne est : où vont-ils frapper aujourd’hui ? Ils peuvent bombarder un bâtiment comme une voiture sur la route. Le danger est omniprésent.
Breizh-info.com : On parle de centaines de milliers, voire d’un million de déplacés en quelques semaines. Comment ces populations vivent-elles concrètement cette situation sur le terrain ?
Israël a appelé la population à évacuer le territoire dans tout le Sud-Liban (au sud du fleuve Litani). En l’espace de 48 heures, des centaines de milliers de personnes ont quitté cette zone pour se réfugier dans le nord du Liban et à Beyrouth. La population garde en mémoire les terribles bombardements de 2024. Cette guerre-ci me semble encore plus violente, notamment dans ses frappes dans le sud. En une semaine, plus d’un million de Libanais ont dû quitter leurs terres et leurs maisons. Beaucoup d’entre eux ont perdu tout espoir de revoir leur domicile intact.
Breizh-info.com : L’État libanais semble largement dépassé, voire absent. Qui prend réellement en charge les civils aujourd’hui ?
L’État est totalement dépassé par les événements. Le gouvernement est divisé entre la dénonciation des dérives politiques et la guerre menée par le Hezbollah. À cela s’ajoute une montée du communautarisme entre musulmans et chrétiens : les uns accusent les autres de ne pas prendre part à la guerre, tandis que certains reprochent au Hezbollah d’avoir entraîné le Liban dans un conflit qui n’est pas le leur.
Le gouvernement tente tant bien que mal d’accueillir ces familles, mais seulement 200 000 d’entre elles sont aujourd’hui prises en charge. Les écoles et les monastères ouvrent leurs portes, mais cela reste insuffisant et souvent improvisé. Par exemple, une école du centre-ville a dû accueillir plus de 200 personnes en 24 heures.
La situation est extrêmement difficile, tant pour les ONG que pour les autorités. Les plus chanceux sont hébergés par des proches, les plus aisés louent des appartements, tandis que les plus démunis vivent dans leur voiture ou sous des tentes, parfois à même le trottoir.
Breizh-info.com : On évoque un rôle central des partis politiques, notamment du Hezbollah, dans l’aide aux populations. Est-ce une réalité que vous avez constatée sur place ?
Faute d’un État fort, ce sont effectivement les partis politiques qui régissent en partie la vie des civils. Chaque quartier est influencé, voire administré, par l’un d’eux. En période de crise, leur présence devient très visible.
Par exemple, dans le quartier chrétien historique d’Achrafieh à Beyrouth, les drapeaux des Forces libanaises et du Kataëb sont omniprésents. À l’inverse, dans le Sud-Liban, les drapeaux du Hezbollah et les portraits de Hassan Nasrallah sont largement affichés.
De nombreux camps de déplacés sont gérés par ces partis. Lors du cessez-le-feu, le Hezbollah indemnisait les personnes ayant perdu leur maison ou un proche. Dans ce contexte, il est difficile d’imaginer une évolution lorsque les partis politiques se substituent à l’État.
Breizh-info.com : Vous avez côtoyé des familles contraintes de fuir. Quel est leur état d’esprit ? Parle-t-on encore d’espoir ou plutôt de résignation ?
Les familles sont excédées et en colère. Beaucoup savent qu’elles ne reverront probablement pas leur maison. Le Sud-Liban est devenu une zone hostile où se déplacer est extrêmement dangereux. L’armée israélienne a annoncé vouloir cibler les ambulances et les camions se rendant dans ces zones. Le message est clair.
Breizh-info.com : La situation des chrétiens du Sud-Liban est peu évoquée. Que vivent-ils concrètement aujourd’hui, notamment ceux qui refusent de quitter leurs villages ?
Trois villages ont refusé d’évacuer : Rmeish, Qlaia et Aïn Ebel, tous situés à la frontière avec Israël. Leurs habitants ont déjà dû fuir à plusieurs reprises entre 2023 et 2024. Malgré les violations du cessez-le-feu entre 2024 et 2025, beaucoup ont choisi de rester sur leurs terres, malgré le risque de mourir.
Certains villageois ont été tués, dont le père El-Raï, mort en portant secours à des habitants sous les bombardements. Il est aujourd’hui considéré comme un martyr.
Depuis mon départ, la situation s’est encore détériorée. La destruction de plusieurs ponts sur le Litani a isolé certains villages. Les populations dépendent désormais de la FINUL et de l’armée libanaise pour leur ravitaillement.
Avec SOS Chrétiens d’Orient et Urgence Humanitaire, nous avons pu envoyer 250 colis alimentaires aux chrétiens restés à Tyr. Malgré le danger, beaucoup préfèrent rester, quitte à risquer leur vie, plutôt que d’abandonner leur terre.
Breizh-info.com : Vous décrivez une guerre qui ne se limite pas aux bombes, mais aussi à une pression psychologique permanente : drones, messages d’évacuation, tracts… Quel impact cela a-t-il sur les populations ?
Les populations vivent dans une peur permanente. Depuis trois ans, elles s’y sont en partie habituées, mais restent constamment en alerte, accrochées à leur téléphone ou à la télévision.
Les Israéliens n’hésitent pas à contacter directement des civils pour leur demander d’évacuer. Nous avons rencontré un père de famille ayant reçu un appel de ce type, tout comme un officier de pompiers chargé d’évacuer un quartier.
Cette pression est extrêmement difficile à supporter. Les violations du cessez-le-feu sont nombreuses : survols de drones, destructions d’habitations, attaques diverses. La population peine à envisager un retour durable à la paix.
drapeaux des forces libanaises dans le quartier d’Achrafieh.
Breizh-info.com : Plusieurs infrastructures civiles et médicales ont été touchées. Avez-vous été témoin ou informé de situations où les secours eux-mêmes deviennent des cibles ?
On compte aujourd’hui plus de 50 personnes tuées parmi le personnel médical, des médecins aux secouristes. Certains ont été ciblés alors qu’ils portaient assistance aux civils.
La logistique devient également critique : de nombreux villages s’inquiètent du manque de médicaments et de matériel médical.
Breizh-info.com : Sur le terrain, perçoit-on une stratégie militaire qui va au-delà du simple affrontement avec le Hezbollah ?
Certains estiment qu’il existe une volonté d’instaurer une zone tampon au Sud-Liban. Des déclarations publiques et certains symboles militaires alimentent ces inquiétudes.
Du côté des milices chiites, difficile d’évaluer précisément leur stratégie, mais elles semblent préparées à ce type de conflit depuis longtemps. Les violations répétées du cessez-le-feu laissent peu d’espoir pour une paix durable.
Breizh-info.com : Comment les Libanais perçoivent-ils la communauté internationale, notamment l’ONU et les pays occidentaux ? Y a-t-il un sentiment d’abandon ?
Oui, un fort sentiment d’abandon domine. Les casques bleus sont perçus comme limités dans leur action, tout comme l’armée libanaise, qui manque de moyens.
Bombardement Israélien du 18/03.
12 civils tués et une quarantaine de blessés.
La frappe a eu lieu à 5h30 du matin dans le quartier de Bachoura dans le centre-ville de Beyrouth.
Breizh-info.com : L’aide humanitaire internationale semble limitée face à l’ampleur de la crise. De quoi manque-t-on le plus aujourd’hui ?
De tout. Lors de ma mission, nous avons distribué des matelas, des couvertures et des tentes pour faire face à l’afflux constant de déplacés. La situation reste une urgence humanitaire majeure.
Breizh-info.com : La méfiance envers les étrangers et les journalistes est-elle devenue un obstacle à l’action humanitaire ?
Oui. L’accès à certains quartiers est interdit aux étrangers, notamment dans les zones chiites. La peur de l’espionnage est très présente, ce qui complique notre travail.
Beaucoup de déplacés refusent de témoigner ou d’être photographiés. Cela rend la documentation difficile, même si nous restons un relais essentiel vers l’Occident.
Breizh-info.com : Après ce que vous avez vu, pensez-vous que le Liban se dirige vers une stabilisation ou vers une escalade du conflit ?
Je pense que ce conflit va s’inscrire dans la durée. Le risque d’une escalade existe, avec la crainte d’un retour à une guerre civile comme dans les années 1970-1980. Ce serait dramatique pour le Liban.
Pour ma part, je prépare déjà une nouvelle mission pour venir en aide aux populations déplacées.
Propos recueillis par YV
Photo d’illustration : DR
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6 réponses à “Frappes d’Israël au Liban : dans l’enfer d’une guerre permanente, le témoignage d’un humanitaire”
Il fût un temps ou le Liban était appelé « la Suisse du Moyen-Orient ». Aujourd’hui cette partie du monde est une poudrière et le plus affligeant c’est que le monde entier , avec la TV , assiste à ces affrontements sanglants ( comme dans un jeu sur console ) en oubliant que derrière ces images ce sont des gens ordinaires qui souffrent, sont tués ou déplacés.
Depuis que l’islam a commencé à l’investir au VIIIe siècle, ce territoire chrétien depuis le IIe siècle a toujours connu des guerres tribales et confessionnelles. Elles n’ont été interrompues ou tempérées que par des dominations étrangères imposant par la force une cohabitation entre religions (l’empire byzantin, les Croisés, l’empire ottoman, le mandat français…). Il est incroyable qu’on n’ait pas fini par en tirer une leçon générale : la cohabitation durable de deux religions sur un même territoire est très difficile, et elle est même impossible quand l’une de ces deux religions est l’islam.
Merci pour se témoignage. Il est très étonnant que BI soutienne Netanyahou, le Likoud et Trump. Même Lucien Rebatet ou Le Pen étaient sionistes ce qui déjà pouvait surprendre. Mais aujourd’hui! Soutenir le projet du Grand Israël, est-ce vraiment lutter contre les magrébins et les sub-sahariens colonisant la France?
Demat rien à ajouter si ce n’est que j’ai ici une pensée à ceux qui souffrent de ces exactions et notamment les libanais ; que tout cela s’arrête vite ; la chanson d’Etienne DAHO « après le blitz »est décidément hélas toujours d’actualité « Nous danserons sous les bombes dans le ciel qui rougeoie et rougis et resterons légers face aux dangers…derniers adieux à l’autre monde » Kenavo.
Pschitt
Ce ne sont pas les islamistes qui bombardent le Liban en se moment. Depuis la guerre civile le Hezbollah et les chrétiens se sont assossiés pour résister à l’entité sioniste. C’est le Hezbollah qui défend le Liban. L’armée libanaise n’existe pas et pourrait se mettre au service des israéliens et des américains. Presque tous les libanais riches ont quitté le Liban.
Oui voyons, nous savons tous ,que le Hezbollah ou l`islam sont des humanistes, contre les « méchants sionistes« .