Tribune de Khalid Al-Hail, président du Parti national-démocrate du Qatar, opposant en exil au Royaume-Uni
En février dernier, le Centre d’études d’Al Jazeera tenait à Doha son forum annuel. Le ton du document de cadrage donnait immédiatement la tonalité de l’événement : on y parlait sans détour d’un « génocide à Gaza » et d’un « mouvement de solidarité mondiale sans précédent en faveur de la Palestine ». Cet épisode mérite qu’on s’y attarde aujourd’hui, car en décembre prochain s’ouvrira la 24ᵉ édition du Forum de Doha, grand rendez-vous diplomatique qui réunit chefs d’État, ministres et dirigeants d’organisations internationales sous une bannière au parfum quelque peu orwellien : « Diplomatie, dialogue et diversité ». Il y a tout lieu de craindre que ce nouvel exercice, encore une fois, serve d’opération de relations publiques aux ennemis déclarés de la civilisation occidentale.
Un panel d’intervenants éloquent
Présenté comme un espace d’échange ouvert où s’affrontent des points de vue contradictoires, le forum d’Al Jazeera de février réunissait des intervenants qu’on peut difficilement qualifier de « pluralistes ». Parmi eux : Khaled Mechaal, l’un des principaux dirigeants historiques du Hamas ; Hassan Sheikh Mohamud, président de la République fédérale de Somalie ; Abbas Araghchi, ministre iranien des Affaires étrangères ; et Victor Gao, vice-président d’un « Centre pour la Chine et la mondialisation » au nom évocateur. Aucun représentant israélien n’a été invité, alors même que la situation au Proche-Orient occupait l’essentiel des débats.
Le texte de présentation du forum exposait clairement l’orientation idéologique de l’événement : selon ses rédacteurs, « tout indique que le monde s’oriente vers un ordre multipolaire qui brisera le monopole de la puissance et redistribuera l’influence militaire, économique, politique et technologique entre plusieurs centres concurrents ». En clair : la fin annoncée — et célébrée — de l’hégémonie occidentale issue de 1945.
L’« antisémite de l’année » en représentation de l’Occident
L’élément le plus révélateur du déséquilibre du panel fut sans doute le choix de la voix censée représenter l’Occident américain. Il s’agissait de Guy Christiansen, un militant universitaire récemment désigné « antisémite de l’année » par plusieurs associations juives américaines. Apologiste assumé de la « résistance armée » contre les manifestations pacifiques, exclu de l’Université de l’Ohio à la suite d’une série de vidéos virales sur TikTok, ce jeune activiste s’est retrouvé propulsé sur la scène internationale climatisée d’un État du Golfe pour y dénoncer l’« impérialisme occidental ». L’ironie suprême : Christiansen pestait contre l’Occident depuis l’un des États les plus riches du monde, dont l’existence même est, faut-il le rappeler, un héritage direct de l’Empire britannique.
Al Jazeera, façade officielle d’un appareil d’État
Ces forums dévoilent crûment ce qu’est réellement Al Jazeera. Officiellement chaîne d’information indépendante, la maison-mère est en réalité pilotée par cheikh Hamad bin Thani et cheikh Nasser bin Faisal, deux membres de la dynastie régnante Al Thani. Son rôle est avant tout celui d’un instrument de communication au service des alliés islamistes radicaux de Doha.
Depuis plus de vingt ans, la chaîne accueille sur ses plateaux des cadres d’Al-Qaïda, du Hamas et du Hezbollah, leur offrant des tribunes régulières au nom de la « liberté d’expression » et du « dialogue constructif ». Des responsables de ces organisations résident d’ailleurs ouvertement à Doha. On peut légitimement se demander si la même tolérance serait étendue à des prédicateurs chrétiens souhaitant tenir un discours symétrique au Qatar. Spoiler : la réponse est non.
Le Qatargate, un signal d’alarme européen
L’Europe commence néanmoins à entrouvrir les yeux. Une campagne récente à Bruxelles a dénoncé l’indifférence relative de l’Union européenne face à la propagande qatarie qui circule dans les institutions occidentales. L’affaire dite du « Qatargate », qui a éclaboussé le Parlement européen ces dernières années, a démontré que des élus européens auraient touché des pots-de-vin substantiels pour atténuer les critiques à l’encontre des violations des droits humains commises au Qatar — notamment lors des chantiers de la Coupe du monde de football de 2022, qui avaient coûté la vie à des centaines de travailleurs immigrés.
Mais l’Occident dans son ensemble — y compris les États-Unis — demeure étonnamment complaisant avec celui que Washington a officiellement désigné comme « principal allié non-OTAN » dans le golfe Persique.
Afghanistan 2021 : la naissance d’un pacte de silence
Le retournement diplomatique majeur s’est joué en 2021, lors du retrait américain catastrophique d’Afghanistan. C’est à ce moment que le Qatar — premier État wahhabite non démocratique à intégrer le cercle restreint des partenaires de confiance occidentaux — s’est imposé comme un acteur incontournable. Al Jazeera a joué un rôle clé en présentant cette débâcle militaire comme une « évacuation ordonnée », appuyée logistiquement par les forces armées qatariennes basées à Al-Oudeid. Le message implicite du régime de Doha à Washington est devenu : « Vos mensonges sont en sécurité avec nous ». En retour, l’Occident multiplie les dîners d’État en l’honneur de la dynastie Al Thani et détourne pudiquement le regard des scandales de corruption et des violations des droits humains.
Une stratégie d’influence à long terme
Construction de mosquées partout en Europe, financement de chaires universitaires, mécénat ciblé auprès de responsables politiques occidentaux : la stratégie qatarie d’influence est patiente, méthodique, et ses effets s’inscrivent dans la durée. Le risque que l’Occident court est clair : confondre un allié militaire de circonstance avec un allié idéologique authentique. Le Qatar a parfaitement appris à jouer la partition démocratique sans jamais s’exposer aux sanctions démocratiques. À terme, les sociétés occidentales se trouveront usées par un partenaire qu’elles ne se résoudront plus jamais à contredire, tant elles auront pris l’habitude de l’écouter au nom de l’argent qu’il déverse.
Doha, vase clos diplomatique
Le forum d’Al Jazeera est emblématique d’une dérive plus large : l’Occident accepte de laisser ses débats diplomatiques se concentrer dans un État de 300 000 citoyens (ressortissants nationaux qatariens, sur près de trois millions d’habitants au total, dont la majorité sont des travailleurs étrangers privés de droits politiques), à l’abri du regard critique des sociétés peuplées et instruites du continent européen ou nord-américain.
Pendant qu’Al Jazeera se félicite de son nouveau succès relationnel, il est temps de cesser de faire semblant. Les responsables qataris que les chancelleries occidentales « engagent » diplomatiquement ne se contentent pas d’avoir des points de vue divergents sur telle ou telle politique. Leur projet idéologique est, en réalité, fondamentalement hostile à la civilisation occidentale dans ses fondements mêmes : laïcité, liberté de conscience, égalité hommes-femmes, séparation des pouvoirs, État de droit.
Décembre 2026 : un slogan révélateur
La 24ᵉ édition du Forum de Doha s’ouvrira en décembre prochain sous un slogan particulièrement bien choisi : « Redéfinir la confiance mondiale ». Force est de reconnaître que le Qatar y parvient effectivement. Reste à savoir si l’Occident saura, un jour, redéfinir sa propre lucidité.
Khalid Al-Hail est un dissident de l’establishment qatari, président du Parti national-démocrate du Qatar et principal porte-parole de l’opposition au régime des Al Thani. Vivant en exil au Royaume-Uni, il est aujourd’hui une figure de proue de la démocratie en exil pour le monde du Golfe, et un témoin engagé contre les opérations d’influence du régime de Doha à l’étranger.
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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