Le magazine Hungarian Conservative a récemment publié un long entretien avec Mohammed Ibrahim Al Dhaheri, diplomate émirati de premier plan et directeur général adjoint de l’Académie diplomatique Anwar Gargash, l’institution chargée de former les diplomates des Émirats arabes unis. Conseiller au cabinet du ministre des Affaires étrangères depuis février 2026, ancien directeur du département Stratégie et Futur du ministère, ce haut fonctionnaire formé à Londres, Harvard et Berkeley livre une grille de lecture précieuse sur la politique étrangère d’un pays devenu en cinquante ans l’un des acteurs régionaux les plus influents.
L’entretien, mené dans le cadre des réflexions sur les keystone states — ces États qui font le pont entre civilisations et blocs économiques —, offre un tableau complet de la doctrine émiratie : neutralité active, diversification économique, intelligence artificielle, équilibre entre grandes puissances, et gestion de la guerre en cours avec l’Iran.
Un État-pont assumé entre les civilisations
Mohammed Al Dhaheri revendique pleinement la position de hub que les Émirats occupent dans l’architecture diplomatique mondiale. Selon lui, plusieurs facteurs concourent à cette position : la géographie d’abord, mais surtout des valeurs revendiquées d’ouverture, de tolérance et d’engagement avec l’ensemble des nations. Le diplomate insiste sur la capacité émiratie à dialoguer avec virtuellement tous les acteurs internationaux — du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest — comme fondement même de leur crédibilité diplomatique.
L’argument est martelé avec une certaine fierté nationale : créés en 1971 comme une confédération de petites cités côtières aux maisons faites de boue et de palmes, les Émirats sont devenus en cinquante ans l’un des pays les plus influents de la région et un acteur de poids sur la scène internationale. Cette ascension fulgurante repose, selon Al Dhaheri, sur trois piliers fondamentaux : le statut de partenaire fiable construit sur des relations profondes plutôt que transactionnelles, le principe systématique du gagnant-gagnant dans les accords noués avec les partenaires, et l’accueil de 200 nationalités différentes vivant sur le territoire en paix et en harmonie selon les termes du diplomate.
Une donnée notable est mise en avant : en 2025, les Nations unies ont reconnu les Émirats comme le troisième plus grand donateur d’aide internationale au monde. Un statut qui contraste singulièrement avec celui de nombreux pays européens en perte de capacité projective.
Une stratégie d’État pensée à long terme
La force du modèle émirati réside, selon Al Dhaheri, dans la capacité de l’État à élaborer et mettre en œuvre des stratégies de court, moyen et long terme parfaitement articulées entre elles. Le diplomate présente cette planification comme le fruit d’une vision politique délibérée portée par le leadership du pays dès sa fondation. L’écosystème institutionnel émirati présente, selon lui, une harmonie remarquable entre les entités gouvernementales fédérales, les différents émirats, le secteur privé et la population résidente.
Cette planification stratégique trouve son expression la plus visible dans deux programmes phares : le Dubai Future Agenda, plan d’action pour la modernisation des secteurs stratégiques du pays, et le Dubai 10X, programme de révolution industrielle et technologique. Mais l’élément le plus structurant reste sans doute l’investissement massif dans l’intelligence artificielle. Les Émirats ont été le premier pays au monde à nommer, dès 2017, un ministre dédié à l’intelligence artificielle. Un an plus tard, ils créaient la Mohamed bin Zayed University of Artificial Intelligence, première université au monde entièrement consacrée à cette discipline.
L’événement Make it in the Emirates, organisé à Abou Dhabi et qui en est à sa cinquième édition, rassemble désormais plus de 1 000 entreprises participantes selon le diplomate. Une vitrine industrielle qui illustre la volonté émiratie de devenir un acteur de premier plan non seulement dans la finance et le tourisme, mais également dans les industries de pointe.
Une diversification économique réussie
L’un des éléments les plus frappants de l’entretien concerne la transformation profonde du modèle économique émirati. Il y a vingt ans, 75 % du Produit intérieur brut des Émirats arabes unis dépendait directement du pétrole. En 2025, cette proportion s’est inversée : 75 % du PIB provient désormais du secteur non pétrolier. Les revenus pétroliers restants sont systématiquement réinvestis dans les secteurs d’avenir — intelligence artificielle, énergies renouvelables et autres technologies stratégiques.
Cette diversification donne aux Émirats, selon Al Dhaheri, une liberté économique considérable. C’est précisément cette autonomie qui a permis au pays de quitter récemment l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). Le diplomate insiste sur le fait que cette sortie de l’organisation ne résulte pas de la guerre avec l’Iran, mais bien d’une décision souveraine assumée. Les Émirats continueront néanmoins à coordonner leurs actions avec les autres acteurs pétroliers, tout en se ménageant la liberté de stabiliser le marché lorsque cela sera nécessaire.
La guerre avec l’Iran et la défense du territoire
L’un des passages les plus saisissants de l’entretien concerne la confrontation militaire en cours avec l’Iran. Selon Al Dhaheri, Téhéran a lancé contre les Émirats plus de 2 800 missiles et drones depuis le début du conflit. Le taux d’interception du système de défense émirati s’élèverait à plus de 93 % selon les chiffres communiqués par le diplomate, démontrant une efficacité technique remarquable.
Le pays a invoqué l’article 51 de la Charte des Nations unies pour justifier son action militaire dans le cadre du droit à la légitime défense. Mais Al Dhaheri tient à souligner que la doctrine émiratie repose fondamentalement sur la conviction qu’aucune guerre ne résout les problèmes, et que seules les solutions diplomatiques permettent de construire la stabilité durable. Avant le déclenchement du conflit, les Émirats et les autres États du Golfe avaient déployé d’importants efforts sincères pour empêcher la guerre et favoriser la désescalade.
Le diplomate identifie plusieurs dimensions complexes au conflit actuel : la question des drones et des missiles, les capacités militaires des protagonistes, les interférences par proxy à travers la région, et bien sûr le programme nucléaire iranien. Il affirme que les Émirats disposent des capacités nécessaires pour gérer cette situation complexe.
Les accords d’Abraham, six ans après
Signés il y a six ans, les accords d’Abraham entre les Émirats et Israël restent l’un des paris diplomatiques les plus audacieux de la région. Critiqués notamment pour leur silence sur la question palestinienne, ces accords ont traversé depuis plusieurs guerres : Gaza, Liban, Iran. Les Émirats les regrettent-ils ?
La réponse d’Al Dhaheri est sans équivoque : la signature des accords d’Abraham reste une décision stratégique importante toujours valide. Le diplomate insiste sur le fait que la question palestinienne demeure l’un des sujets les plus importants pour le monde musulman, le monde arabe et les Émirats eux-mêmes, et qu’Abou Dhabi continue de défendre activement la solution à deux États.
L’argumentaire émirati prend ici un tour particulièrement révélateur. Les accords d’Abraham seraient en réalité un instrument au service de la solution à deux États. Plus concrètement, Al Dhaheri rappelle que jusqu’à 50 % de l’aide humanitaire internationale parvenue à Gaza depuis le 7 octobre provient des Émirats. Un accès humanitaire qui, selon le diplomate, n’aurait jamais été possible sans les relations diplomatiques établies avec Israël via les accords. Les Émirats s’opposent par ailleurs fermement à toute annexion à Gaza comme en Cisjordanie.
L’art de l’équilibre entre Washington, Pékin et Moscou
L’un des aspects les plus instructifs de la doctrine émiratie réside dans sa capacité à entretenir simultanément des relations stratégiques de haut niveau avec les trois grandes puissances mondiales. Le diplomate parle d’un principe fondamental : l’autonomie stratégique. Cette autonomie repose sur la définition claire et constante des intérêts nationaux émiratis.
Avec les États-Unis, les Émirats entretiennent une relation stratégique chiffrée à 1 400 milliards de dollars d’investissements dans différents domaines, notamment l’intelligence artificielle. Avec la Chine, Pékin constitue désormais le premier partenaire commercial des Émirats. Avec la Russie, Abou Dhabi maintient d’excellentes relations politiques et économiques, dialoguant simultanément avec Moscou et Kiev sur le dossier ukrainien.
Cette capacité d’engagement avec toutes les puissances, basée sur l’intérêt national plutôt que sur des alignements idéologiques, a permis aux Émirats de jouer un rôle de médiateur et de plateforme de discussion sur de nombreux dossiers internationaux. Une posture qui contraste singulièrement avec les choix d’alignement étroit pratiqués par la plupart des États européens.
La diplomatie comme institution stratégique
L’entretien se conclut sur la transformation institutionnelle de la diplomatie émiratie. Sous la direction du ministre des Affaires étrangères, le Cheikh Abdallah, le pays a créé en 2014 une Académie diplomatique dédiée à la formation de ses agents. Al Dhaheri est lui-même diplômé de cette institution qu’il dirige aujourd’hui, illustrant la philosophie méritocratique revendiquée par les Émirats.
Plus de 100 missions diplomatiques émiraties sont aujourd’hui déployées à l’étranger pour défendre les intérêts nationaux. La formation dispensée à l’Académie ne se limite pas à la politique théorique : elle accorde une place centrale à la dimension économique, formant des diplomates capables à la fois de défendre des positions politiques et de promouvoir activement les entreprises émiraties à l’international tout en attirant les investissements étrangers.
Une leçon diplomatique à méditer
L’entretien de Mohammed Ibrahim Al Dhaheri offre, au-delà de l’éloge attendu de la politique émiratie, plusieurs enseignements concrets pour quiconque s’intéresse aux mécanismes du pouvoir diplomatique contemporain. La combinaison d’une vision stratégique de long terme, d’une diversification économique réussie, d’une autonomie revendiquée vis-à-vis des grandes puissances et d’une capacité de dialogue universelle constitue un modèle qui tranche radicalement avec la posture de la plupart des États occidentaux contemporains.
Que l’on partage ou non l’ensemble des choix politiques d’Abou Dhabi — accords d’Abraham, relations avec la Chine, gestion des minorités —, force est de constater que cette confédération d’émirats de moins de dix millions d’habitants a su construire en cinquante ans une influence diplomatique disproportionnée par rapport à sa taille démographique. Le contraste avec l’effacement diplomatique progressif de plusieurs anciennes puissances européennes mérite réflexion.
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3 réponses à “Émirats arabes unis : les confidences d’un haut diplomate sur la guerre, l’Iran, Israël et la rivalité USA-Chine”
Il serait intéressant de connaitre les vrais raisons du grand désordre politique mondial géré pour le plus grand profit de tous ces « chefs » qui se connaissent très bien au détriment des peuples qui subissent et sont maintenus dans un climat de peur et de terreur
Ce que décrit ce diplomate les Emirats Arabes Unis (EAU) est une fable et il passe sous silence les lignes fortes qui sous tendent la géopolitique et la diplomatie des EAU. Les EAU sont une puissance qui a fait le choix belliqueux de l’alliance avec Israel et les USA pour agresser l’Iran et mener une compétition hostile contre l’Arabie Saoudite.
Compétition hostile contre l’Arabie Saoudite : La diplomatie de l’Arabie Saoudite évolue depuis quelques années vers les BRICS et se trouve moins proches des USA qu’elle ne le fut. Les USA et Israel sont mécontents de cette évolution. Les EAU veulent augmenter leur quota de production pétrolière. Dans cette perspective ils ont récemment quitté l’OPEP. Leur soutien israélo-états-uniens s’inscrit dans ce contexte.
Alliance avec les USA et Israel : Les EUA sont le seul pays tiers bénéficiant d’une batterie de l’IronDome isralélien. Leur base militaire d’Al Dhafra héberge (ou hébergeait car les missile iraniens les en ont en grand partie chassé) une présence militaire majeure des USA.
Bellicisme contre l’Iran : Alors que l’Iran n’avait aucunement agressé les EUA ceux-ci ont co-agressé l’Iran notamment par la mobilisation de leur base militaire de Al Dhafra au bénéfice des USA qui bombardaient l’Iran, puis, quand l’Iran a répliqué les EAU ont contribué aux bombardement de l’Iran, seul pays au monde à rejoindre les USA et Israel en cela.
Ajoutons que la prétendue « efficacité technique remarquable » de la défense anti missiles et drones des EUA décrit une prouesse technique, mais masque la réalité des dégâts d’une ampleur stratégique subis par l’UAE en rétorsion à sa cobelligérence contre l’Iran.
1- Dégats militaires
1a- base militaire d’Al Dhafra (lourds dégâts de ses hangars hébergeant les matériels, notamment des avions états uniens)
1b- .
https://www.bbc.com/news/articles/cp86yrq5jy7o
https://www.aljazeera.com/features/2026/6/8/satellite-images-show-destruction-of-the-us-israel-war-on-iran
2- De multiples équipements économiques stratégiques ont subis d’importants dégâts nécessitant *plusieurs trimestres de réparation avant une remise en production*, pour un total estimé à 60 milliard de dollars US rien qu’en cout des installations :
2a- Installation de production d’Aluminium,
2c- Gros data centers (Oracle et Amazon),
2d- Raffinerie
2e- Complexe pétrochimique
https://www.businesstimes.com.sg/international/end-dubai-after-war-uae-faces-hard-road-back-its-shining-past
https://www.iiss.org/online-analysis/online-analysis/2026/03/mapping-the-damage-iranian-strikes-on-the-gcc/
https://www.khaleejtimes.com/business/tech/amazon-data-center-damaged-uae-recovery-take-months
https://gulfnews.com/business/abu-dhabi-aluminium-complex-recovery-could-take-up-to-12-months-1.500495683
… sans même les interruption de services durantles mois de guerre intense.
https://www.euronews.com/travel/2026/05/04/uae-airspace-fully-reopens-as-flights-set-to-surge-back-after-months-of-middle-east-disrup
… et les ravages des blocus et autres filtrages maritimes.