L’attentat de Marseille de 1934 enfin éclairé par les archives de son avocat

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C’est l’un de ces dossiers que l’historiographie française, occupée à d’autres priorités, a longtemps laissé en jachère. L’assassinat, le 9 octobre 1934 à Marseille, du roi Alexandre Ier de Yougoslavie et du ministre français des Affaires étrangères Louis Barthou compte pourtant parmi les événements diplomatiques les plus lourds de conséquences de l’entre-deux-guerres. Pour l’historien Jean-Baptiste Duroselle, la mort de Barthou ce jour-là a marqué la fin de la dernière politique étrangère cohérente susceptible de protéger la France de la guerre qui viendrait. Ce n’était rien de moins.

Quatre-vingt-douze ans plus tard, l’universitaire Marc Gjidara, professeur émérite à l’université Panthéon-Assas et fin connaisseur des Balkans, propose chez L’Harmattan un ouvrage de référence : L’attentat de Marseille en 1934 — La vérité sur la mort du roi de Yougoslavie d’après les archives de l’avocat de la défense maître Georges Desbons. Le titre est à rallonge, mais il dit l’essentiel. C’est par le truchement d’archives privées longtemps inaccessibles, celles d’un homme que la République avait préféré écarter de son procès, que l’auteur reconstitue les coulisses d’une affaire dont chaque ressort, ou presque, fut piloté par la raison d’État.

Marseille, 9 octobre 1934 : un attentat qui faillit faire basculer l’Europe

Les faits, eux, sont connus. À peine débarqué du croiseur Dubrovnik sur le Vieux-Port, le roi Alexandre Karageorgevitch est accueilli par Louis Barthou et le général Georges au milieu d’une foule trop pressante et d’un dispositif policier que les rapports postérieurs jugeront bâclé. Quelques centaines de mètres plus loin, un homme franchit le faible cordon de sécurité, saute sur le marchepied de la voiture officielle et vide son arme. Le roi meurt sur le coup. Le ministre français, blessé à l’épaule, perd tellement de sang qu’il ne sera pas sauvé. Deux passantes sont également tuées. Sept blessés, dont le général Georges, sont relevés. L’auteur du geste, lynché par la foule puis achevé par les forces de l’ordre, est identifié dans les heures qui suivent : il s’agit de Vlado Tchernozemski, dit Vlad, garde du corps et chauffeur du chef de l’Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne (ORIM), réfugié alors en Turquie.

L’enquête, conduite à un rythme exceptionnel par le commissaire Antoine Mondanel et menée en étroite collaboration avec la police yougoslave, débouche dès le 11 octobre sur l’arrestation de trois complices à la frontière suisse, puis d’un quatrième dans la forêt de Fontainebleau. Tous appartiennent à l’organisation oustacha (UHRO) fondée en 1930 par le Croate Ante Pavelić, lequel s’était lui-même réfugié en Italie fasciste et y avait reçu, dès 1927, un soutien diplomatique, financier et logistique. L’attentat de Marseille n’a rien d’un acte isolé. Il est le produit d’une nébuleuse européenne où s’entrecroisent indépendantisme croate, terrorisme macédonien et complaisances mussoliniennes.

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C’est à ce moment précis, lorsque les fils du dossier remontent vers Rome, Budapest et Vienne, que l’affaire prend une autre dimension. La France, dirigée alors par un Pierre Laval désormais ministre des Affaires étrangères, ne peut se permettre une crise majeure avec l’Italie : il faut ménager Mussolini, dont la France espère encore l’alliance contre l’Allemagne hitlérienne. Le gouvernement français choisit donc, au sein de la Société des Nations, de ne mettre en cause que la Hongrie, jugée coupable d’avoir abrité le camp d’entraînement oustacha de Janka Puszta. Rome est épargnée. L’Italie est même remerciée, en sous-main, par sa modération à Genève. Le 10 décembre 1934, le Conseil de la SDN condamne donc politiquement Budapest, mais l’incident est clos. La machine diplomatique a tourné. Les commanditaires véritables sont laissés tranquilles.

Maître Georges Desbons, l’avocat qu’on a fait taire

C’est dans ce climat politique pesant que s’ouvre, le 18 novembre 1935 à Aix-en-Provence, le procès des trois Croates arrêtés en France : Zvonimir Pospišil, Mijo Kralj et Ivan Raić. Le palais de Justice est cerné de chicanes, de barbelés et de policiers. Les accusés risquent la peine capitale. Et c’est un avocat parisien de premier plan, Maître Georges Desbons, qui assure leur défense, sollicité par les associations croates de Buenos Aires et de Pittsburgh — et travaillant gracieusement.

Le personnage est tout sauf un sulfureux. Né en 1889 à Maubourguet, dans les Hautes-Pyrénées, petit-fils d’un diplomate et d’un député-maire, fils d’un magistrat, Georges Desbons appartient à la bourgeoisie catholique du Sud-Ouest. Engagé volontaire en août 1914 alors qu’il était exempté pour raisons médicales, il fut sous-préfet sous la guerre, juriste reconnu, auteur d’ouvrages remarqués sur le crédit agricole, sur la Bulgarie, sur la Hongrie post-Trianon. Il fut conseil du gouvernement monténégrin en exil. Il connaissait les Balkans comme peu de Français à l’époque.

Les magistrats avaient un avocat sérieux, méthodique, intègre, et politiquement classé au centre-gauche. Ils héritèrent d’un homme déterminé à ne pas laisser la justice républicaine couvrir, sous des apparences procédurales, une opération diplomatique. Dès le premier jour, Desbons attaque la qualité de l’interprète, dénonce les irrégularités des débats, conteste les expertises psychiatriques. Le second jour, à 14h30, il frappe du poing sur la table et lance au président de la Cour qu’il n’aura pas la tête de ses clients. La sentence tombe dans la minute : radiation immédiate. L’avocat refuse de partir, finit par sortir entouré de confrères et de journalistes. Il dira plus tard que cette radiation fut l’honneur de sa carrière.

Le scandale est tel que les audiences sont suspendues sine die. Reportées de plusieurs mois, elles reprendront en février 1936 avec d’autres défenseurs : les trois Croates échapperont finalement à la guillotine. Desbons sera réintégré au barreau le 31 mars 1936. Sa carrière, elle, ne s’en relèvera jamais tout à fait.

Ce que les archives de Desbons révèlent

C’est sur cette matière, en grande partie inédite, que repose l’ouvrage de Marc Gjidara. Les archives de l’avocat — dossiers techniques, correspondance avec ses clients, mémoires en défense, notes personnelles — n’avaient jamais été exploitées dans leur totalité. Elles permettent à l’auteur de revenir avec précision sur plusieurs questions que les ouvrages antérieurs avaient laissées en suspens.

À quel moment précis la décision d’attenter à la vie du roi a-t-elle été prise ? Quel pacte exactement liait l’oustacha croate et l’ORIM macédonienne, et qui en étaient les véritables maîtres d’œuvre ? Quelle était la nationalité du régicide — bulgare, comme l’établira l’enquête, mais sous quelle direction effective ? Qui des balles tirées par l’assassin, qui de celles tirées par la police chargée d’intervenir, ont causé la mort du roi et de Louis Barthou ? Une enquête interne menée en 1935, jamais rendue publique, suggérait déjà que les tirs des policiers présents avaient fait plus de victimes que ceux du tueur lui-même. Marc Gjidara reprend cette piste à partir des notes de Desbons, qui en avait eu écho.

L’ouvrage éclaire surtout les manœuvres visant à écarter l’avocat. Pierre Laval lui aurait avoué plus tard que sa radiation de l’audience n’avait rien d’un dérapage : c’était la condition de la maîtrise politique du dossier. La présence d’un défenseur compétent, indépendant, connaissant les coulisses balkaniques, menaçait de faire dérailler la mise en scène judiciaire. Marc Gjidara écrit que la mesure qui frappa Desbons est sans précédent dans l’histoire judiciaire française. Le fait, en effet, ne s’était jamais vu : un avocat radié pendant un procès au criminel, puis réintégré une fois la sentence rendue, par une loi spéciale.

L’auteur restitue par ailleurs avec une netteté précieuse le contexte balkanique d’avant-guerre. La dictature personnelle imposée par le roi Alexandre en janvier 1929, après l’assassinat en plein Parlement de trois députés croates en juin 1928 ; la centralisation imposée à un royaume que la diplomatie française et britannique, à Versailles, avait construit pour servir d’abord ses propres équilibres ; l’émigration croate radicalisée par cette politique unitariste ; la complaisance d’États révisionnistes qui virent dans les oustachis et les comitadjis macédoniens des outils utiles. L’attentat de Marseille n’est pas un accident isolé : il est l’aboutissement d’une décennie de tensions inscrites dans la carte issue de Trianon.

Un livre nécessaire

À lire Marc Gjidara, on comprend mieux pourquoi l’affaire de Marseille est restée si longtemps un demi-mystère. Trop d’intérêts politiques convergents avaient à gagner à ce qu’elle le demeure. La France de 1934 ne pouvait pas rouvrir le procès des traités de paix sans s’exposer à la révision pure et simple de l’ordre européen ; la France de 1945, occupée à juger ses propres collaborateurs, n’avait pas le temps de revisiter une affaire impliquant Pierre Laval ; la France des années 1960 et 1970, soucieuse de ménager une Yougoslavie titiste alors courtisée par Paris, n’y avait nul intérêt non plus.

Restait Maître Desbons et ses cartons d’archives. Il avait passé les dernières années de sa vie à rassembler les pièces d’un grand ouvrage qui devait dire ce qu’il aurait plaidé à Aix-en-Provence si on l’avait laissé parler. La maladie l’a emporté en septembre 1962, avant qu’il ne puisse en achever la rédaction. Marc Gjidara a, en quelque sorte, repris la plume là où l’avocat l’avait posée. C’est tout l’intérêt et toute la beauté discrète d’un livre de 32 euros chez L’Harmattan que l’on conseillera sans hésiter aux lecteurs intéressés par l’histoire diplomatique européenne, par la justice française des années trente, ou plus simplement par ces affaires où l’État, pour préserver ce qu’il croit être son intérêt supérieur, choisit de sacrifier la vérité.

Quatre-vingt-douze ans après l’attentat, on n’avait toujours pas tout dit sur Marseille. C’est désormais un peu moins vrai.

L’attentat de Marseille en 1934. La vérité sur la mort du roi de Yougoslavie d’après les archives de l’avocat de la défense maître Georges Desbons, Marc Gjidara, éditions L’Harmattan, 32 € (livre papier) / 24,99 € (livre numérique).

Crédit photo : DR (photo d’illustration)
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4 réponses à “L’attentat de Marseille de 1934 enfin éclairé par les archives de son avocat”

  1. Durandal dit :

    Bonjour,

    Heureuse époque où il y avait encore des hommes dans la profession d’avocat, où un notable seul était assez respecté, et respectable, pour faire vaciller le pouvoir.

    Cdt.

    M.D

  2. RoseMarine dit :

    Ah… les oustachis… leurs humanité proverbiale, leurs massacres à la scie aussi… la mafia internationaliste avec le Vatican derrière aussi…
    France des années 30… la Cagoule pas très loin- Petain en fut le chef militaire… mouvement fasciste dont visant la bipartition du pays : les très riches et les très pauvres: stop syndicats, écrasement des salaires…
    Les assassins politiques – de rois , de ministres…sont assez souvent des fascistes…ces individus ne s’en prennent curieusement jamais aux responsables des chaos que ces derniers génèrent et subventionnent…
    Aujourd’hui on dirait, au hasard… Georgio le sot et rosse, black le Rocky, van & guard…
    Mais je m’égare, je mets « gare! »😅

  3. guillemot dit :

    Il serait intéressant de connaitre les raisons profondes et le nom des personnes qui ont été à l’origine des évènements qui ont bouleversé le monde et ce , depuis la nuit des temps.A chaque fois on a mit en avant un pauvre bous émissaire manipulé, manipulé par qui et pour le profit de qui ? » Le monde est gouverné par tout autres personnages que ne se l’imaginent ceux dont l’oeil ne plonge pas dans les coulisses  » Disraëli

  4. Wied dit :

    Je suis ravi de retrouver l’ami Marc Gjifara que j’avais perdu de vue depuis des décennies, grâce à vous.
    Plusieurs fautes demeurent dans l’article, par exemple « qui des balles », qui est incorrect et qu’il faut remplacer par « lesquelles des balles ».
    Je réponds enfin à ceux qui critiquent un peu trop facilement les oustachis, le Vatican et d’autres institutions : ils récitent l’histoire officielle telle que Macron ou Hollande la répètent servilement, dans l’intérêt des destructeurs de la nation.

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