Baltimore, juin 1631. Quand les pirates d’Alger raflaient les côtés irlandaises

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Il y a des faits historiques qui ne trouvent jamais leur place dans les manuels. Celui-ci est pourtant documenté à la virgule près, jusqu’aux prix payés à l’encan pour chaque captif.

Dans la nuit du 19 au 20 juin 1631, deux navires venus d’Alger jettent l’ancre à l’entrée du port de Baltimore, petit village de pêcheurs du West Cork, en Irlande. À 2 heures du matin, environ 230 hommes armés de mousquets débarquent sur la plage de galets de la Cove. Quelques heures plus tard, ils repartent avec 107 villageois — certaines sources parlent de 237 — destinés aux marchés aux esclaves d’Afrique du Nord.

Trois d’entre eux, au maximum, reverront l’Irlande.

Un raid d’une précision militaire

Le déroulement mérite d’être détaillé, parce qu’il dit tout du professionnalisme de l’entreprise.

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Le 17 juin, deux vaisseaux quittant Alger — un navire de guerre de construction néerlandaise de 300 tonneaux, 24 pièces d’artillerie, 200 hommes d’équipage, accompagné d’un bâtiment de moitié moins puissant — capturent un navire de Dartmouth entre l’Angleterre et l’Irlande. Les corsaires usent des méthodes habituelles : pavillons de nations amies, vêtements européens, interpellation des équipages dans leur langue maternelle. Le navire est pillé puis coulé.

Le 19 juin, au large du Old Head of Kinsale, ils capturent deux barques de pêche de Dungarvan et leurs équipages de cinq hommes chacun. À bord du navire de tête, le capitaine exige de l’un des patrons, John Hackett, qu’il le pilote jusqu’à Kinsale.

Hackett le détourne vers Baltimore. Probablement parce qu’un navire de la Royal Navy, le Fifth Lion’s Whelp, mouillait alors dans le port de Kinsale.

Vers 22 heures, les navires jettent l’ancre. Une chaloupe transportant le commandant et une dizaine d’hommes rame jusqu’à la Cove, à environ 2 kilomètres du bourg principal. Un captif anglais, Edward Fawlett, sert de guide et livre un relevé complet de la topographie du village et de l’emplacement des hommes susceptibles de résister. La reconnaissance faite, la chaloupe repart préparer l’assaut.

À 2 heures, les assaillants se répartissent en silence devant les portes des 26 chaumières du rivage. Au signal donné, barres de fer pour défoncer les portes, torches pour incendier les toits, ils frappent simultanément. Cent personnes sont saisies dans la première vague. Deux hommes, Thomas Corlew et John Davis, sont tués.

Soixante hommes sont alors postés en embuscade le long du chemin menant au bourg, tandis que 120 à 140 autres progressent vers le village principal. Quarante maisons sont investies, 37 pillées. C’est un habitant, William Harris, qui donne l’alerte en tirant un coup de mousquet ; un autre bat le tambour. L’effet de surprise perdu, les assaillants se replient vers la Cove.

Butin final : 20 hommes, 33 femmes, 54 enfants et adolescents, auxquels s’ajoutent les équipages capturés en mer. Cent cinquante-quatre captifs au total quittent l’Irlande entre 15 et 16 heures, cap sur Alger.

Le chef : un Hollandais converti

L’expédition était commandée par Mourad Raïs le Jeune. Sous ce nom se cachait Jan Janszoon, capitaine originaire de Haarlem, capturé par les corsaires barbaresques, réduit en esclavage, puis libéré après sa conversion à l’islam.

Ce n’était pas son coup d’essai. Quatre ans plus tôt, en 1627, il avait mené un raid autrement plus audacieux : l’Islande. Reykjavik, Grindavík, les îles Vestmann. Il en avait ramené des peaux, du poisson fumé, et 400 Islandais. L’un d’eux, Oluf Eigilsson, a raconté sa captivité dans un livre après sa libération.

Cette trajectoire n’avait rien d’exceptionnel. Le témoignage d’Antonio de Sosa, ancien captif à Alger, décrit une communauté et des équipages corsaires composés d’anciens chrétiens de toutes les origines imaginables — Europe, Asie, Afrique, Nouveau Monde. Il mentionne même l’existence à Alger d’une communauté de « nouveaux musulmans » irlandais, capturés puis convertis, ayant racheté leur liberté par la conversion avant de rejoindre les équipages barbaresques.

Ce qui attendait les captifs

Les narrations de captifs rachetés permettent de reconstituer le sort réservé aux prisonniers.

À bord, les hommes subissaient d’abord une période de traitement brutal destinée à les « briser ». Tout captif mâle qui ne s’écartait pas assez vite du chemin de ses geôliers était sévèrement battu, parfois tué sur place. Les femmes et les enfants, en raison de leur valeur marchande supérieure, bénéficiaient d’un traitement nettement plus doux : rideaux de séparation, installations pour se laver, liberté de mouvement dans l’entrepont.

À l’arrivée à Alger, les captifs étaient d’abord conduits au bacha, qui prélevait 10 % de tout butin — esclaves compris. Les autres partaient vers les enclos, où ils étaient exposés enchaînés et presque nus pendant que les acheteurs inspectaient la marchandise. On palpait les mains pour vérifier les callosités. On torturait les prisonniers pour leur faire révéler l’identité des personnes fortunées susceptibles de payer rançon.

Les invendus étaient parqués dans les bagnes, blocs insalubres fournissant une main-d’œuvre jetable à la journée.

Ceux qui possédaient un métier — charpentiers, hommes d’expérience militaire — valaient cher. Les autres étaient promis à une vie brève sur les bancs de galère ou sur les chantiers du bacha. Certains ramèrent des décennies sans jamais reposer le pied à terre.

Les femmes blanches atteignaient les prix les plus élevés, achetées comme objets de prestige et destinées au concubinage. Lors du rachat organisé par Edmond Cason en 1646, une femme de Londres coûta 356 dollars et un quart, une autre de Youghal 300 dollars, quand le prix moyen d’un homme s’établissait à 150.

Les enfants étaient séparés de leurs familles et élevés dans l’islam. Ils formaient ensuite le gros d’un corps servile au sein de l’armée ottomane. Les adolescents de 13 à 17 ans subissaient d’abord un traitement particulièrement cruel, souvent la castration et la conversion forcée, avant d’être expédiés aux confins de l’empire.

L’abandon par les autorités

Le consul anglais à Alger, James Frizell, signala le 10 août l’arrivée de 89 femmes et enfants et de 20 hommes de Baltimore. Il réclama des fonds pour leur rachat.

Ces fonds ne vinrent jamais. Le gouvernement anglais venait d’adopter une politique de refus des rançons, au motif qu’elles encourageaient les prises d’otages et décourageaient les marins de défendre leurs navires.

Sur place, la réaction fut à l’avenant. Le capitaine Hooke, dont le navire mouillait à Kinsale, répondit aux appels pressants qu’il ne pouvait appareiller faute de vivres et de dix mois de solde impayés. Sa formule est restée : on ne peut pas aller au-devant des Turcs tant qu’on n’est pas ravitaillé. Il arriva sur les lieux plusieurs jours plus tard ; les navires étaient loin.

Il y a plus embarrassant. Depuis 1628, Charles Ier négociait avec les commissaires de Salé, au Maroc, l’autre grand port de la traite des Blancs. Un accord commercial mutuel fut signé avec l’émissaire du sultan entre novembre 1631 et février 1632 — soit dans les mois qui suivirent le raid.

En 1633, Frizell rapportait qu’il ne restait que 70 captifs susceptibles d’être rachetés : les autres étaient morts ou avaient « tourné Turc ».

Deux femmes de Baltimore furent finalement rachetées par Cason en 1646, après quinze années de captivité : Joan Broadbroke pour 150 dollars, Ellen Hawkins pour 86. Le sort des 105 autres demeure inconnu.

Une histoire européenne, pas un fait divers irlandais

Baltimore ne fut jamais reconstruite. Les survivants se replièrent sur Skibbereen, à l’intérieur des terres. Le village resta pratiquement désert pendant des générations ; en 1790, un visiteur n’y décrivait plus qu’un bourg de pêche en décomposition.

Mais l’épisode s’inscrit dans un ensemble beaucoup plus vaste, et c’est ce qui devrait retenir l’attention.

L’historien Robert Davis, dans Esclaves chrétiens, maîtres musulmans, relie l’essor des razzias corsaires à partir de la fin du XVe siècle à l’expulsion des Maures d’Espagne. Le phénomène couvrit toute la Méditerranée, puis remonta la façade atlantique jusqu’en Islande. Selon ses travaux, la traite barbaresque des XVIe et XVIIe siècles dépassa un temps, en volume, la traite transatlantique européenne — avant que cette dernière n’atteigne son apogée au XVIIIe siècle, au moment précis où la première déclinait.

Les côtes de Cornouailles, de Bretagne, d’Espagne, d’Italie et de Grèce ont été frappées pendant trois siècles. Des villages entiers du sud de l’Italie ont été abandonnés pour cette raison. Les tours de guet qui hérissent encore le littoral méditerranéen n’ont jamais été construites pour le tourisme.

Précisons ce qui doit l’être : les puissances maritimes européennes pratiquaient elles aussi la capture de navires musulmans et l’exploitation de leurs équipages. Personne n’avait les mains propres, et Baltimore lui-même était réputé l’un des principaux repaires de pirates anglais — au point que Mourad Raïs a peut-être choisi cette cible pour éliminer une concurrence ou punir des attaques contre la navigation ottomane.

Ce qui frappe n’est donc pas la découverte d’un camp d’innocents. C’est le déséquilibre du souvenir. Trois siècles de razzias sur les côtes chrétiennes d’Europe, plus d’un million de captifs européens selon les estimations de Davis, et pas une ligne dans les programmes scolaires. Nul ne réclame de repentance à Alger, et personne n’en réclamerait sérieusement — mais l’histoire, elle, mériterait d’être racontée entière.

La mémoire, quand même

L’Irlande, elle, n’a pas oublié.

Vers 1840, Thomas Davis composait The Sack of Baltimore, poème dont le vers le plus célèbre dit l’effroi de cette nuit-là : le cri d’« Allah » qui couvre les prières, les hurlements et le fracas, et l’Algérien devenu maître de Baltimore.

John Hackett, le pêcheur qui guida les navires, fut jugé aux assises de Cork et pendu du haut de la falaise, au-dessus du village. L’historiographie anglaise en a fait un traître ; une partie de la tradition irlandaise, un patriote.

Le journaliste Des Ekin a consacré à l’affaire un ouvrage complet, The Stolen Village: Baltimore and the Barbary Pirates, qui défend l’hypothèse d’une commande locale — celle de Sir Walter Coppinger, riche avocat catholique devenu principal propriétaire de la région, à qui le bail de Baltimore devait revenir précisément le 20 juin 1631. Le jour du raid. Ekin reconnaît n’avoir aucune preuve, mais juge la coïncidence de date difficile à avaler.

Aujourd’hui encore, à Baltimore, un pub à la décoration nord-africaine porte un nom qui rappelle cette nuit : The Algiers. En 2015, le groupe britannique The Darkness a consacré à l’épisode une chanson, Roaring Waters, écrite après l’avoir découvert lors d’un séjour sur l’île de Valentia.

Quatre siècles plus tard, la Cove est une plage de galets tranquille où l’on met des canots à l’eau.

NDLR : traduction des paroles de la chanson

« Roaring Waters »

An unrelenting siege in a howling gale
Silhouettes with half-pikes on a bloody sail
A silent signal, the long ship comes to ground
An unrelenting siege in a howling gale
Silhouettes with half-pikes on a bloody sail
A silent signal, the long ship comes to ground
See the carnage, listen to the dreadful sound…Roaring waters drowning out our screams
Roaring waters, drag away our daughters
To the Sultan’s harems for sexContemptuous marauders from a Moorish plain
They came to plunder then they’ll sail away again
30 down and counting, no one left to fight
Hear the carnage, look upon this dreadful sight

Roaring waters drowning out our screams
Roaring waters, drag away our daughters
To the Sultan’s harems for sex

Fearless captors leering at their latest catch
Salivating at them through the serving hatch
Death, sex, poop decks, the cloying stench of hell
Feel the carnage, take a lungful of this dreadful smell

Roaring waters drowning out our screams
Roaring waters, drag away our daughters
To the Sultan’s harem for sex

« Eaux rugissantes »

Un siège implacable sous une tempête hurlante
Des silhouettes brandissant des demi-piques sur une voile ensanglantée
Un signal silencieux, le drakkar s’échoue
Un siège implacable sous une tempête hurlante
Des silhouettes brandissant des demi-piques sur une voile ensanglantée
Un signal silencieux, le drakkar s’échoue
Contemplez le carnage, écoutez ce bruit effroyable…

Les eaux rugissantes étouffent nos cris
Les eaux rugissantes emportent nos filles
Vers les harems du sultan pour le sexe

Des maraudeurs méprisants venus d’une plaine mauresque
Ils sont venus piller, puis ils repartiront en mer
Trente morts et ça continue, il ne reste plus personne pour se battre
Entendez le carnage, contemplez ce spectacle effroyable

Les eaux rugissantes étouffent nos cris
Les eaux rugissantes emportent nos filles
Vers les harems du sultan pour le sexe

Des ravisseurs intrépides reluquant leur dernière prise
Les regardant avec convoitise à travers le guichet de service
Mort, sexe, ponts de poupe, l’odeur écœurante de l’enfer
Ressentez le carnage, respirez à pleins poumons cette odeur épouvantable

Les eaux rugissantes étouffent nos cris
Les eaux rugissantes emportent nos filles
Vers le harem du sultan pour le sexe

Crédit photo : DR

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