Jared Taylor ou le trouble immatériel fait homme

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Mercredi, au commencement de la soirée, j’étais dans mon bureau, entouré de mes livres. Les murs disparaissaient presque sous les rayonnages, les volumes anciens, les dossiers mal rangés, les brochures oubliées, les éditions cornées qui forment peu à peu autour d’un homme non une bibliothèque, mais une sorte de biographie silencieuse. Dehors, la Bretagne descendait vers la nuit avec cette lenteur humide qui fait songer aux ports, aux pierres froides, aux varechs que la marée abandonne. J’avais devant moi quelques notes, un crayon, un verre d’eau, et, non loin de la main, les livres de Jared Taylor, que je possède depuis longtemps, ainsi qu’une collection fournie de son magazine American Renaissance, conservée dans mes archives comme on garde les traces d’un débat interdit avant même d’avoir été instruit.

Je ne dis pas cela par coquetterie bibliographique. Une bibliothèque n’est pas seulement un décor. Elle est un tribunal intime. Elle rappelle que les hommes que l’on veut faire taire sont rarement ceux que l’on a pris la peine de lire. Jared Taylor est un auteur américain connu pour ses travaux sur les questions raciales et identitaires, esprit méthodique, glacé parfois, parfaitement étranger à la sentimentalité européenne. On peut le critiquer, le réfuter, le trouver excessif, s’agacer de ses prémisses, contester ses conclusions. Encore faudrait-il, pour cela, le lire, l’écouter, lui répondre. Notre époque préfère le court-circuit moral. Elle ne réfute plus, elle empêche.

Le téléphone sonna.

À l’autre bout de la ligne, une voix m’apprit qu’à Paris la police venait d’interdire une conférence privée organisée autour de Jared Taylor par Les Natifs. Mon interlocuteur me raconta aussitôt une véritable saga, avec ses détours, ses consignes, ses lieux déplacés, ses portes fermées, ses coups de filet administratifs et ce parfum de petite persécution légale que les régimes fatigués affectionnent lorsqu’ils n’osent plus appeler censure ce qu’ils présentent comme une mesure d’ordre public. L’affaire aurait pu n’être qu’un incident de plus dans la longue chronique des vexations infligées aux dissidents. Elle est davantage que cela. Elle marque une étape.

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Il faut d’abord traverser la Manche, car l’Angleterre nous offre souvent, avec quelques années d’avance, la caricature exacte de ce que l’Europe continentale finira par importer sous un nom plus administratif. Là-bas, la police ne reçoit plus seulement des consignes de maintien de l’ordre. Elle reçoit une doctrine. Elle ne doit plus simplement protéger les personnes, constater les infractions, arrêter les coupables et présenter les faits à la justice. Elle doit se rééduquer elle-même.

C’est le sens profond des articles du Times consacrés à la police du Hampshire et de l’île de Wight. L’affaire Henry Nowak est désormais connue, et je n’y reviendrai pas longuement. Elle sert ici de révélateur. Derrière l’émotion, derrière les images, derrière la colère publique, une question plus froide est apparue : qu’a-t-on fait de l’esprit professionnel d’une police lorsque ses agents craignent moins de manquer à leur premier devoir que de prononcer, penser ou interpréter de travers les mots sacrés du moment ?

Le journal londonien rapporte que des policiers et personnels de cette force ont suivi une formation obligatoire intitulée « Inclusion Matters ». On leur y parlait de racisme, de préjugés inconscients, de privilège et de l’importance d’être un « allié ». Le vocabulaire est devenu si banal dans les grandes organisations qu’on n’en perçoit presque plus la violence douce. Il a l’air d’un discours de service du personnel, d’un atelier de sensibilisation, d’une causerie philanthropique entre deux diapositives. En réalité, il installe une grammaire morale complète. Il dit aux agents ce qu’ils doivent voir, comment ils doivent l’interpréter, où se trouvent les victimes présumées, quelles susceptibilités méritent une attention particulière et quelles erreurs de langage peuvent devenir des fautes de carrière.

Le sondage interne cité par le Times est, à cet égard, plus éloquent que bien des manifestes. Une partie des policiers et employés disait s’être sentie « contrôlée » ou poussée à éprouver certaines choses. D’autres craignaient que les erreurs soient retenues contre eux. Un sur cinq redoutait d’être rejeté pour avoir dit ce qu’il ne fallait pas dire. Voilà le cœur de l’affaire. La police britannique n’est pas seulement invitée à ne pas discriminer. Cela relèverait du droit commun, de la décence, de la discipline normale d’une institution publique. Elle est priée d’intérioriser une vision du monde.

Cette vision du monde porte un nom commode, DEI, pour diversité, équité, inclusion. Comme souvent dans la novlangue bureaucratique, chaque mot semble aimable pris isolément. Qui voudrait se déclarer hostile à la diversité des tempéraments, à l’équité des situations concrètes, à l’inclusion des personnes injustement écartées ? Les pièges modernes ne se présentent jamais en bottes cloutées. Ils arrivent en séminaire, en charte, en formulaire, en module obligatoire, en comité de pilotage. Ils ne cognent pas à la porte avec un gourdin. Ils entrent avec un badge et un sourire.

La bascule décisive se joue dans le passage de l’égalité à l’équité. Un autre article du Times montre que plusieurs organismes publics britanniques, de la Metropolitan Police au NHS England, du gouvernement gallois à Companies House, du Disclosure and Barring Service à Transport for London, ont adopté des formulations selon lesquelles l’égalité ne consiste pas nécessairement à traiter tout le monde de la même manière. La phrase paraît, au premier abord, relever du simple bon sens. Naturellement, un aveugle, un enfant, un malade, une vieille femme n’ont pas toujours besoin des mêmes secours qu’un homme jeune et valide. La civilisation n’a pas attendu les consultants en inclusion pour savoir cela.

Seulement l’affaire ne s’arrête pas à cette sagesse pratique. Dans la langue nouvelle, l’équité n’est plus une prudence de casuistique. Elle devient une doctrine générale. La loi ne doit plus seulement être la même pour tous. L’administration doit corriger la réalité, tenir compte des appartenances, compenser les blessures supposées, ajuster son comportement selon les groupes. Le vieux principe de l’égalité devant la loi, qui faisait de l’agent public un serviteur impersonnel de la règle commune, cède la place à une justice sensible aux catégories. La balance cesse d’être tenue droite. Elle devient un instrument réglable.

Il faut mesurer l’énormité de ce déplacement. L’ancienne liberté anglaise reposait sur une idée simple : le citoyen, riche ou pauvre, blanc ou noir, puissant ou misérable, devait comparaître devant une loi qui ne lui demandait pas d’abord son récit identitaire. Cette cécité-là n’était pas une infirmité. Elle était une conquête. Le juge aux yeux bandés disait précisément que la justice refusait de voir ce qui pouvait la corrompre. Nos modernes, se croyant plus subtils, veulent lui ôter le bandeau. Ils appellent cela voir les réalités. Ils ne comprennent pas que la justice, lorsqu’elle voit trop de choses étrangères au fait jugé, finit par ne plus voir le fait lui-même.

Kemi Badenoch a parlé, dans le Times, de politiques d’égalité et de diversité « capturées » par des militants de gauche. Festus Akinbusoye, premier commissaire noir de police et de criminalité, a reconnu que les consignes partaient de problèmes réels, mais que le balancier était allé trop loin. Un ancien policier londonien a résumé la chose plus rudement : les chefs auraient avalé la pilule de la diversité en sacrifiant l’efficacité de leurs forces. Le propos est trivial, presque de comptoir. Il a pourtant la vigueur des vérités que les grands bureaux ne savent plus prononcer.

La France n’en est pas là, dira-t-on. C’est vrai. Notre police a une autre histoire, plus étatique, plus centralisée, plus napoléonienne, plus dure aussi. Elle n’a jamais reposé sur la même familiarité civique que le vieux constable anglais. Elle dépend du préfet, du ministère, de la chaîne hiérarchique, de l’ordre venu d’en haut. Elle ne reçoit pas encore, dans les mêmes proportions, cette soupe tiède d’« unconscious bias », d’« allyship » et d’« equity » qui a pénétré les administrations britanniques. Il serait injuste de confondre les deux situations.

Pourtant, ici aussi, cela commence. Et, chez nous, comme le poisson, le système pourrit par la tête.

La pourriture ne vient pas d’abord du policier de base, de l’homme envoyé sur place, de celui qui porte l’uniforme, reçoit les coups, garde les bâtiments publics, affronte les nuits difficiles et applique des consignes qu’il n’a pas écrites. La facilité consisterait à le désigner comme responsable principal. Ce serait une paresse. Le mal vient d’en haut, des autorités politiques, préfectorales, administratives, judiciaires parfois, de ce petit monde de notes, d’arrêtés, de cellules de veille, de cabinets et de directions qui transforme progressivement la police en instrument de prophylaxie idéologique.

L’affaire parisienne autour de Jared Taylor en donne un exemple limpide. Selon les éléments publiés par Breizh Info, la conférence était privée. Aucune violence n’était en cours. Elle était organisée par Les Natifs autour d’un conférencier américain connu pour ses positions en faveur des peuples européens et de la préservation de leur identité. Des images circulant sur les réseaux sociaux montrent des policiers interrompant la réunion. On peut aimer ou ne pas aimer Jared Taylor. On peut discuter ses analyses, les contester, les réfuter, les tenir pour excessives, maladroites, dérangeantes ou parfaitement fondées. La question n’est pas là. La question est de savoir depuis quand l’État français s’arroge le droit d’empêcher des adultes, réunis dans un cadre privé et pacifique, d’entendre un homme parler.

Le texte de l’arrêté mérite d’être cité, car il contient, dans sa langue même, le noyau de la nouvelle doctrine :

« Considérant qu’à l’occasion de la conférence susvisée, le passif des déclarations de M. Jared TAYLOR démontre qu’il existe des risques sérieux pour que des propos à caractère raciste y soient également tenus ; que de tels propos constituent des infractions à la loi pénale et de nature à mettre en cause la cohésion nationale et les principes consacrés par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et par la tradition républicaine ; que ces propos portent atteinte à la personne humaine quand bien même ils ne provoqueraient pas de troubles matériels ; que la notion de troubles immatériels développée par la jurisprudence permet de prévenir les troubles à l’ordre public, en s’attachant à la préservation d’un système de valeurs objectives qui cimentent l’harmonie sociale, sans pour autant porter d’atteinte excessive à l’exercice par les citoyens de leurs libertés fondamentales

Considérant que le mercredi 3 juin 2026, le mouvement « Les Natifs » présidé par M. Stanislas TYL organise, en soirée, une conférence ayant pour thème « Discussion sur l’identité blanche » ; que le lieu de cette conférence est tenu au secret ; que cette conférence est susceptible de se tenir à Paris, dans les Hauts-de-Seine, la Seine-Saint-Denis ou dans le Val de Marne et sera animée par M. Jared TAYLOR »

Tout est là.

Il ne s’agit plus de sanctionner des propos tenus. Il s’agit d’empêcher des propos qui pourraient être tenus. Le droit pénal, normalement, intervient après un acte, une parole, une infraction caractérisée. Ici, l’administration raisonne sur un « passif », sur une réputation, sur un risque, sur une possibilité. Elle ne dit pas : M. Taylor a prononcé telle phrase, dans tel lieu, devant tel public, le mercredi 3 juin, à telle heure. Elle dit : puisqu’il a déjà dit certaines choses, il pourrait en dire d’autres, et cette possibilité suffit à interdire la réunion. Voilà le glissement. La police ne protège plus seulement contre le trouble. Elle protège contre l’hypothèse du trouble.

Plus grave encore, l’arrêté assume que les propos supposés porteraient atteinte à la personne humaine « quand bien même ils ne provoqueraient pas de troubles matériels ». La formule est capitale. Elle signifie que l’ordre public n’a plus besoin de la rue, des cris, des coups, des attroupements, des vitres brisées, des menaces précises, des corps en présence. Il peut devenir immatériel. Or ce qui est immatériel a cette particularité redoutable de ne plus rencontrer beaucoup d’obstacles matériels. Un trouble matériel doit se prouver. Un trouble immatériel se pressent, s’invoque, se décrète, s’habille de grands principes et circule comme un brouillard.

Nous entrons ici dans un domaine presque théologique. L’arrêté parle de « la préservation d’un système de valeurs objectives qui cimentent l’harmonie sociale ». Ce n’est plus la langue ordinaire du maintien de l’ordre. C’est la langue d’un clergé civil. L’État ne se contente plus de dire : je dois empêcher des violences. Il dit : je dois préserver un système de valeurs. Il ne dit plus : je garantis à chacun la possibilité de parler sans que les autres l’empêchent. Il dit : je dois préserver l’harmonie sociale contre certaines paroles avant même qu’elles soient prononcées. La République cesse alors d’être une forme politique permettant le désaccord. Elle devient une orthodoxie dont la police assure la clôture.

La seconde partie de l’arrêté est, à sa manière, plus inquiétante encore. Le lieu de la conférence n’était pas identifié. Le texte reconnaît lui-même qu’il était « tenu au secret » et ajoute que la conférence était « susceptible de se tenir » à Paris, dans les Hauts-de-Seine, en Seine-Saint-Denis ou dans le Val-de-Marne. Sur Mars, Saturne ou Pluton, eût-on presque envie d’ajouter, tant la formule élargit l’interdiction au-delà de tout ancrage précis. Cela signifie que n’importe quel lieu privé situé dans ce périmètre pouvait devenir, par avance, un lieu prohibé. Non parce qu’un trouble y était constaté. Non parce qu’un rassemblement hostile s’y formait. Non parce que la police avait identifié une menace concrète. Simplement parce qu’il existait une intention de se réunir.

C’est le point nouveau.

Même lorsqu’elle est discutable, la notion de risque suppose ordinairement un élément matériel. Un lieu, une heure, des personnes, une configuration, une possibilité d’affrontement. Ici, l’élément matériel se dissout. Le risque n’a plus besoin d’un endroit. La conférence n’est plus interdite parce qu’elle se tient ici ou là. Elle est interdite parce qu’elle pourrait se tenir quelque part. Le soupçon ne porte plus sur un lieu. Il porte sur l’intention même de se réunir. Le droit quitte la terre ferme. Il s’embarque sur la mer brumeuse des possibles.

Un témoin présent ce soir-là m’a décrit la suite. Les organisateurs auraient déplacé le lieu au dernier moment à Versailles. Malgré cela, la police serait entrée dans le bar pour notifier l’interdiction de la conférence. Si ce témoignage est exact, il faut mesurer la célérité administrative. Le premier périmètre visait Paris, les Hauts-de-Seine, la Seine-Saint-Denis et le Val-de-Marne. Les Yvelines n’étaient pas concernées. La réunion se déplace. En quelques heures, en cette fin de journée, l’autorité compétente semble avoir trouvé le moyen de prolonger l’interdiction jusqu’à Versailles. La notion de trouble immatériel est tellement immatérielle qu’elle finit par se déplacer plus vite que les hommes.

On voit alors se former un objet juridique d’une plasticité prodigieuse. L’interdiction n’a plus besoin d’un lieu, puisqu’elle vise une conférence susceptible de se tenir dans plusieurs départements. Elle n’a plus besoin de propos effectivement tenus, puisqu’elle vise des propos qui pourraient l’être. Elle n’a plus besoin de troubles matériels, puisqu’elle invoque des troubles immatériels. Elle n’a plus besoin de violence, puisqu’elle prétend préserver l’harmonie sociale. Elle n’a plus besoin d’un fait, puisqu’elle dispose d’une intention. Le citoyen, dans cette logique, n’est plus puni pour ce qu’il a fait, ni même empêché pour ce qu’il fait. Il est neutralisé pour ce qu’il pourrait rendre possible.

On dira que la jurisprudence connaît déjà la dignité de la personne humaine comme composante de l’ordre public. On rappellera, avec l’air savant qui sied aux amphithéâtres, l’affaire du lancer de nain, les décisions du Conseil d’État, les extensions successives de l’ordre public immatériel. Fort bien. Les juristes aiment ces filiations. Elles leur donnent le sentiment que le pouvoir n’avance jamais par coups de force, mais par raffinements. Pourtant, une notion née, ou du moins consacrée, pour empêcher un spectacle jugé dégradant se retrouve désormais mobilisée pour interdire une discussion politique privée. Ce déplacement devrait alarmer tout esprit libre. Ce qui fut présenté comme une protection exceptionnelle de la dignité humaine devient une arme ordinaire contre les dissidents.

La dignité, l’harmonie, les valeurs objectives, la cohésion nationale, la tradition républicaine : aucun de ces mots n’est mauvais en lui-même. C’est même parce qu’ils sont nobles qu’ils deviennent dangereux lorsqu’ils servent à étouffer. Qui se dira contre la dignité ? Qui plaidera contre la cohésion ? Qui refusera l’harmonie ? Les grands mots sont les rideaux de velours derrière lesquels le pouvoir aime cacher la petite mécanique de ses interdictions. À force d’élever le vocabulaire, on finit par ne plus entendre le bruit sec de la porte que l’on ferme.

Il faut ici refuser une confusion commode. La police n’est pas, en son essence, liberticide. Elle le devient lorsque le pouvoir lui assigne un rôle liberticide. Un marteau ne décide pas de la maison qu’il construit. Un uniforme ne rédige pas les consignes qu’il exécute. La responsabilité première incombe aux autorités qui font de la police non plus la gardienne de la paix civile, mais l’huissier armé de l’orthodoxie dominante. On demande aux agents d’aller couper la parole là où l’on devrait seulement garantir que personne ne vienne troubler cette parole. On leur fait protéger non la liberté de réunion, mais la tranquillité morale du régime.

La France possède déjà un outillage redoutable. La dissolution administrative de Génération identitaire en 2021 a ouvert une voie que l’on présente toujours comme exceptionnelle, puis que l’on emprunte de plus en plus volontiers. Les Natifs à Paris, Les Remparts à Lyon, La Furie française à Toulouse, tous ces groupes issus ou proches de la mouvance identitaire vivent désormais sous surveillance constante. Leur sociologie n’a pourtant rien d’une armée clandestine. Ce sont souvent de très jeunes gens, vingt ans, vingt-cinq ans, parfois moins, qui collent des affiches, déroulent des banderoles, organisent des activités sportives, tiennent des réunions, parlent de Paris, de la France, de l’Europe, de l’identité. La République, qui supporte des désordres autrement plus rugueux lorsqu’ils viennent des bons milieux politiques, découvre soudain une énergie de mousquetaire pour empêcher ces jeunes-là de se réunir.

C’est là que se révèle le deux poids deux mesures. Il ne s’agit pas d’affirmer que toute réunion identitaire serait admirable, ni que tout militant de cette mouvance serait un saint en culotte courte. Il s’agit d’observer froidement le comportement de l’État. Quand certaines causes occupent la rue, bloquent les universités, dégradent des bâtiments, envahissent l’espace public, l’administration invoque souvent la retenue, l’apaisement, la jeunesse, la complexité sociale, le droit de manifester. Quand des identitaires se réunissent dans un cadre privé, l’État retrouve soudain la vigueur des anciens intendants. La tolérance devient soupçon. La prudence devient interdiction. La liberté devient concession révocable.

Nos gouvernants ont ainsi trouvé une manière très moderne de réduire la liberté sans se dire autoritaires. Ils n’interdisent pas une idée parce qu’elle est fausse. Ils ne l’interdisent même pas parce qu’elle est dangereuse en elle-même. Ils l’interdisent parce qu’elle pourrait provoquer une réaction hostile, un désordre, une émotion, une contre-manifestation, un emballement médiatique ou, désormais, un trouble sans matière. Le contradicteur violent reçoit alors un droit de veto indirect. Il suffit qu’une opinion soit jugée inflammable par ses ennemis pour que l’État la traite comme un risque. C’est la prime à l’intimidation, mais rédigée en style préfectoral.

Carl Schmitt écrivait que le souverain est celui qui décide de la situation exceptionnelle. Dans nos démocraties administratives, le souverain est plus souvent celui qui décide quelle réunion privée devient une menace publique, quelle parole possible devient une infraction anticipée, quelle intention de se réunir devient un trouble à l’harmonie sociale. La décision n’a plus le fracas des vieilles dictatures. Elle a le timbre sec d’un arrêté, d’un appel téléphonique, d’un ordre transmis, d’une équipe qui se présente et dit que cela ne peut pas continuer. Le rideau tombe sans bruit. Les chaises restent là. Les auditeurs se dispersent. Le pouvoir peut dormir tranquille : il n’a pas censuré, il a prévenu.

L’Angleterre et la France empruntent donc deux chemins différents vers une même réduction de la liberté. Outre-Manche, le DEI pénètre les corps intermédiaires, dissout l’égalité dans l’équité, transforme les policiers en élèves anxieux d’un catéchisme racial. Chez nous, le mal descend plus directement de l’État, de ses préfectures, de ses ministères, de ses obsessions politiques. L’un vient par la formation, l’autre par l’ordre. L’un produit des agents qui craignent de mal penser, l’autre produit des agents chargés d’empêcher certaines pensées de se réunir. Les deux finissent au même endroit : devant des citoyens paisibles auxquels on explique que leur liberté existe, bien entendu, tant qu’ils n’en font pas usage au mauvais endroit, au mauvais moment, avec le mauvais conférencier, ou même sans endroit déterminé.

Jared Taylor n’est pas ici le sujet unique. Il est le test. Une liberté qui ne vaut que pour les auteurs agréables, les opinions homologuées, les colloques subventionnés, les causes à ruban, les indignations de plateau et les sermons d’université n’est pas une liberté. C’est une permission mondaine. La liberté d’expression commence exactement là où l’on entend ce que l’on n’avait pas envie d’entendre. La liberté de réunion commence exactement là où des hommes se rassemblent sans demander à l’État de bénir leur conversation.

Dans mon bureau, après avoir raccroché, je regardai les livres qui m’entouraient. Beaucoup de leurs auteurs furent, en leur temps, contestés, surveillés, méprisés, condamnés par les conformismes successifs. Les siècles passent, les conformismes changent d’habit, la vieille tentation demeure. Il y a toujours un pouvoir pour expliquer que le silence d’autrui sert la paix publique. Il y a toujours une administration pour préférer l’ordre mort à la liberté vivante. Il y a toujours un clerc pour appeler haine ce qui n’est parfois qu’une inquiétude, une fidélité, une objection, une volonté de demeurer soi-même.

La police française n’est pas encore la police britannique. Elle n’a pas entièrement reçu le catéchisme DEI dans sa forme anglo-saxonne. Elle n’en subit pas moins une autre pression, plus ancienne chez nous, celle d’un État qui prétend décider quelles inquiétudes peuvent s’exprimer et quelles inquiétudes doivent être administrativement contenues. Le poisson pourrit par la tête. Lorsque la tête politique s’abandonne à la peur idéologique, le bras policier finit toujours par exécuter des gestes qui ne sont plus ceux de la loi, mais ceux du régime.

Mercredi soir, au bout du fil, on m’annonçait donc davantage qu’une conférence interrompue. On m’annonçait un symptôme. En Angleterre, la police apprend à traiter différemment au nom de l’équité. En France, on lui demande d’interrompre au nom de l’ordre public immatériel. Dans les deux cas, l’égalité recule. Dans les deux cas, la liberté devient conditionnelle. Dans les deux cas, l’État ne protège plus seulement les citoyens les uns des autres. Il protège son propre dogme contre les citoyens.

Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
[email protected].

Crédit photo : DR (photo d’illustration)
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle. Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.

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