La colère blanche et la police du silence : l’affaire Henry Nowak, symptôme d’une crise occidentale

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La colère blanche et la police du silence

Il est des articles qui ont l’air de simples chroniques d’actualité et qui, lus avec un peu d’attention, disent davantage que bien des livres. Celui qu’Eric Kaufmann vient de publier dans le Telegraph sous le titre « How bad will white rage get? » appartient à cette catégorie. Il parle de la Grande-Bretagne, de l’affaire Henry Nowak, de la « rage blanche », du système à deux vitesses, de la police, des politiques DEI, de l’immigration, de la démographie et de la montée de Reform UK. En réalité, il parle de l’Europe tout entière.

L’affaire Henry Nowak, en Angleterre, est devenue ce que les sociétés malades produisent parfois malgré elles : un révélateur. Un jeune homme blanc de dix-huit ans, innocent, agonisant, menotté par des policiers qui ont cru la version mensongère de son agresseur l’accusant de racisme, alors qu’il leur disait qu’il avait été poignardé et qu’il ne pouvait plus respirer. Dans un pays sain, un tel drame aurait conduit à un examen impitoyable des réflexes policiers, judiciaires et idéologiques qui l’ont rendu possible. Dans l’Angleterre contemporaine, il devient aussitôt matière à soupçon : ceux qui s’indignent ne seraient pas d’abord des citoyens révoltés par une injustice, mais des fauteurs de « grief and division », des entrepreneurs de guerre culturelle, des apprentis sorciers de la « white rage ».

Cette expression elle-même mérite qu’on s’y arrête. « White rage ». Colère blanche. Elle ressemble à une mise en accusation préventive. Lorsqu’une minorité manifeste, brûle, exige, occupe, renverse une statue ou impose sa liturgie victimaire, la presse progressiste parle volontiers de douleur, de colère sociale, de blessure historique, de demande de justice. Lorsqu’une population blanche se demande si la police la protège encore comme elle protège les autres, le vocabulaire change brusquement. La colère devient menace. Le deuil devient risque politique. L’indignation devient quasi-pathologie.

Kaufmann montre très bien que l’affaire Nowak ne surgit pas dans le vide. Elle arrive après plusieurs décennies de pénétration de l’idéologie progressiste dans les institutions britanniques. Le DEI, ce triptyque Diversity, Equity, Inclusion, a cessé d’être un langage d’entreprise pour devenir une théologie d’État. Il ne s’agit plus de traiter les citoyens également, mais de corriger la société au nom de groupes réputés historiquement marginalisés. L’égalité devant la loi cède devant l’équité ; la neutralité cède devant la couleur ; la liberté d’expression cède devant les codes de parole ; la prudence policière cède devant la peur d’être accusé de racisme.

Le mécanisme est connu. On commence par affirmer que les institutions doivent combattre les discriminations. Qui s’y opposerait ? Puis l’on explique que toute disparité statistique prouve une discrimination. Puis l’on impose aux administrations, aux universités, aux entreprises, aux écoles, aux hôpitaux, aux médias et à la police l’obligation morale de produire des résultats conformes à la doctrine. Enfin, lorsque ceux qui n’appartiennent pas aux groupes protégés découvrent que cette égalité nouvelle les exclut du cercle de la compassion, on leur répond qu’ils menacent la cohésion sociale en osant s’en apercevoir.

C’est là le cœur de l’article de Kaufmann. Le problème n’est pas seulement que certains Blancs britanniques se sentent maltraités. Le problème est que le système leur refuse la légitimité même de formuler ce sentiment. Toute identité peut s’exprimer, sauf la leur. Toute mémoire peut réclamer réparation, sauf la leur. Toute minorité peut se constituer en sujet politique, sauf la majorité historique. L’Anglais blanc doit être à la fois coupable, silencieux, contribuable, accueillant, désarmé, remplacé symboliquement et reconnaissant de l’être.

La mort de Henry Nowak a brisé quelque chose parce qu’elle donne un visage à cette abstraction. Les politiques DEI, les formations antiracistes, les petits commissaires de la diversité, les consultants de l’inclusion, les bureaucrates du « systemic racism » semblent toujours inoffensifs tant qu’ils produisent des chartes, des modules et des communiqués. Puis vient un moment où leur empire se traduit dans un geste concret : un policier croit plus vite l’accusation raciale que le sang d’un garçon à terre. Alors le brouillard idéologique devient chair. Et cette chair meurt.

Nigel Farage a parlé d’un tournant. Keir Starmer l’a accusé d’exploiter une tragédie pour créer la division. Kemi Badenoch elle-même, pourtant conservatrice, a dénoncé une politique identitaire dangereuse, allant jusqu’à évoquer le risque de guerre civile. Kaufmann a raison de remarquer que l’on confond ici plusieurs phénomènes. La colère blanche existe. L’inquiétude démographique existe. Le sentiment d’un système à deux vitesses existe. La question est de savoir si l’on veut les penser politiquement, ou les interdire moralement.

La gauche préfère la seconde solution. Elle ne demande pas pourquoi des millions d’hommes et de femmes ont le sentiment d’être dépossédés. Elle demande comment empêcher ce sentiment de devenir discours public. Elle ne s’interroge pas sur la réalité du deux poids deux mesures. Elle s’inquiète que l’expression « two-tier policing » puisse devenir un drapeau. Elle ne cherche pas à savoir si le DEI a corrompu le sens ordinaire de la justice. Elle accuse ceux qui le disent de fomenter la haine.

C’est l’une des grandes ruses du progressisme contemporain : il crée des fractures, puis accuse ceux qui les nomment de diviser la société.

Kaufmann conclut par une phrase essentielle : critiquer le DEI n’est pas diviseur ; ce qui divise, c’est de supprimer cette critique. Toute la crise est là. Une société peut supporter beaucoup de choses, des désaccords violents, des polémiques, des mots durs, des oppositions profondes, des débats sur l’immigration, l’identité, la race, la religion, l’école, la police. Ce qu’elle supporte mal, c’est l’interdiction d’une moitié du réel. Quand on interdit aux gens de dire ce qu’ils voient, ils cessent peu à peu de croire aux institutions qui leur ordonnent de se taire.

L’Angleterre paie aujourd’hui la facture d’un régime moral qui a prétendu rendre indiscutables ses propres dogmes. L’antiracisme institutionnel, le multiculturalisme sacralisé, les droits trans, l’inclusion, la diversité obligatoire, les « protected characteristics », tout cela s’est présenté comme simple bonté administrative. En vérité, c’était une nouvelle architecture du pouvoir. Ceux qui y adhèrent distribuent la légitimité. Ceux qui la contestent deviennent suspects.

La France suit la même route, avec son génie propre pour transformer l’idéologie en police administrative. Le cas récent de Jared Taylor est, à cet égard, exemplaire. L’intellectuel américain devait intervenir lors d’une conférence privée organisée par Les Natifs. L’événement fut interdit à Paris, puis empêché à Versailles, non pour des violences commises, ni pour des propos tenus ce soir-là, mais pour des propos que l’on redoutait qu’il pût tenir. Nous avons donc franchi une étape. Il ne s’agit plus seulement de poursuivre des paroles. Il s’agit d’interdire leur possibilité.

Jean-Yves Le Gallou a parfaitement vu la nature de cette scène lorsqu’il y a vu l’arbitraire administratif dans son éclat. La France, patrie officielle des droits de l’homme, découvre une nouvelle catégorie : le délit de parole virtuelle. L’orateur n’a pas encore parlé, le public n’a pas encore entendu, le débat n’a pas encore eu lieu, mais l’État sait déjà. Il devine, prévient, neutralise. Nous ne sommes plus dans la répression de l’infraction ; nous sommes dans la police de l’éventualité.

On songe à Minority Report, mais avec des préfets.

La justification, bien sûr, sera toujours l’ordre public. L’ordre public est le grand manteau sous lequel la démocratie fatiguée cache ses pudeurs autoritaires. Il permet de ne jamais avouer que ce que l’on craint n’est pas le désordre matériel, mais le désordre intellectuel. Une salle privée où l’on écoute un conférencier américain devient plus dangereuse qu’une ville livrée aux émeutes, parce que dans le premier cas une idée interdite pourrait être formulée, tandis que dans le second les pouvoirs publics se sont depuis longtemps habitués à négocier avec la force brute.

Ce mouvement est très grave. Il signifie que la France, comme l’Angleterre, ne croit plus assez à son propre ordre pour le soumettre à la contradiction. Une société confiante laisse parler Jared Taylor, puis lui répond. Une société incertaine l’interdit, puis se félicite d’avoir protégé la paix civile. Elle ne voit pas qu’elle ne protège rien. Elle ajourne seulement le moment où la parole interdite reviendra plus dure, plus amère, plus détachée des formes ordinaires du débat.

La censure n’éteint pas le feu. Elle coupe l’alarme.

Kaufmann note que, dans la société britannique, deux forces convergent : le sentiment d’une discrimination anti-blanche et l’inquiétude démographique. C’est ici que l’Europe entre pleinement dans l’affaire. On ne peut pas demander aux peuples européens d’observer passivement leur transformation démographique, puis de considérer comme illégitime toute émotion née de cette observation. On ne peut pas dire aux Anglais, aux Français, aux Allemands, aux Italiens, aux Hollandais, aux Belges, aux Suédois que leur pays change irréversiblement, que leurs enfants vivront dans une société où ils seront peut-être minoritaires dans de nombreuses villes, puis leur interdire de se demander s’ils l’ont voulu.

La démographie n’est pas une théorie du complot. C’est le destin en chiffres.

Le progressisme voudrait que cette question ne soit abordée que dans son langage. Il accepte les statistiques lorsqu’elles servent à mesurer les discriminations, jamais lorsqu’elles servent à mesurer la dépossession. Il aime les identités lorsqu’elles sont minoritaires, jamais lorsqu’elles appartiennent aux peuples historiques. Il bénit la mémoire lorsqu’elle accuse l’Europe, jamais lorsqu’elle la défend. Il invoque la dignité de chaque groupe, mais ne reconnaît pas aux Européens le droit de demeurer eux-mêmes.

C’est pourquoi la critique du progressisme n’est pas seulement saine. Elle est nécessaire à l’équilibre psychique et politique de nos sociétés. Une idéologie qui enseigne à des peuples qu’ils doivent disparaître avec élégance n’est pas une doctrine de paix. Une idéologie qui hiérarchise les victimes selon la couleur, le sexe, l’origine ou l’appartenance supposée à l’oppression n’est pas une doctrine de justice. Une idéologie qui donne à la police, à l’école, à l’administration, aux médias et aux entreprises le réflexe de soupçonner certains citoyens plutôt que d’autres n’est pas une doctrine de cohésion. C’est une machine à fabriquer de la rancune.

Les dirigeants britanniques le découvrent aujourd’hui avec Nowak. Les dirigeants français le découvriront demain, si ce n’est déjà fait, à travers d’autres affaires, d’autres interdictions, d’autres silences forcés, d’autres révoltes. Car le même schéma se reproduit partout. Un fait divers révèle une faille ethnique, religieuse ou culturelle. Les citoyens veulent en parler. Les autorités demandent le calme. Les médias dénoncent l’extrême droite. Les juges ou les préfets resserrent l’étau. Puis l’on s’étonne que la confiance disparaisse.

Kaufmann a aussi raison de dire que la violence n’est pas mécaniquement appelée à grandir si une voie électorale existe. Le succès de Reform UK peut fonctionner comme soupape démocratique. Voilà une vérité que les régimes libéraux devraient méditer. Il vaut mieux un peuple en colère dans les urnes qu’un peuple en colère dans la rue. Il vaut mieux des partis populistes, même agaçants, même rugueux, même excessifs, que l’absence totale de représentation pour des millions de citoyens convaincus que personne ne parle pour eux.

Interdire les discours, dissoudre les groupuscules, empêcher les réunions, criminaliser les mots, surveiller les réseaux, imposer des formations idéologiques, tout cela ne produit pas une paix civile. Cela produit une société close où la colère apprend à se passer de la parole.

La formule de guerre civile, elle aussi, mérite d’être clarifiée. Kemi Badenoch a évoqué ce risque. Beaucoup l’utilisent désormais en Europe, souvent à tort et à travers. Une guerre civile, au sens strict, suppose que des hommes du même peuple s’entretuent pour le pouvoir, le régime, la religion ou une vision contradictoire de la cité. Les guerres de Religion, la guerre de Sécession, l’Espagne des années trente, voilà des guerres civiles.

Ce qui pourrait survenir en Europe à la suite de l’immigration massive, si les sociétés continuent à s’ethniciser, si la police continue à perdre toute légitimité, si les groupes vivent de plus en plus selon des loyautés incompatibles, relèverait d’une autre catégorie : non pas nécessairement une guerre civile, mais des guerres intérieures. Des affrontements sur le même territoire, au sein du même État, entre populations que l’on a juridiquement réunies, mais que l’histoire, la religion, l’origine, les mœurs et les fidélités n’ont pas fondues en un peuple unique.

La distinction n’est pas un raffinement de cabinet. Elle est capitale. Appeler « guerre civile » toute guerre intérieure, c’est supposer que le peuple existe encore comme totalité homogène au moment même où l’on constate sa fragmentation. Or c’est précisément ce que l’immigration de masse et le multiculturalisme ont défait : l’évidence du commun.

L’Europe n’est pas menacée seulement par la colère blanche. Elle est menacée par l’interdiction faite aux Européens de penser leur propre avenir. Elle est menacée par des élites qui veulent conserver un ordre public déjà vidé de sa substance. Elle est menacée par cette étrange volonté de maintenir la paix par la négation du réel. Un ordre qui ne tient que par l’interdiction de nommer ses fractures est déjà un ordre mort.

Il faut donc renverser l’accusation. Ce ne sont pas ceux qui critiquent l’idéologie woke qui divisent la société. Ce sont ceux qui l’ont installée dans les institutions, puis veulent empêcher qu’on la juge. Ce ne sont pas ceux qui parlent d’un système à deux vitesses qui détruisent la confiance. Ce sont ceux qui rendent ce système visible chaque jour, puis poursuivent ceux qui le décrivent. Ce ne sont pas ceux qui s’inquiètent de la démographie qui fabriquent la peur. Ce sont ceux qui transforment les peuples sans jamais leur demander leur avis.

L’affaire Henry Nowak est peut-être, pour la Grande-Bretagne, l’un de ces moments où un pays voit soudain la vérité de ce qu’il est devenu. Un jeune homme meurt. La police se trompe d’ennemi. Les autorités craignent la colère plus que l’injustice. La presse redoute la politisation du drame plus que les causes du drame. Et l’on demande encore au peuple de faire confiance.

En France, le même théâtre avance, avec d’autres acteurs, d’autres préfets, d’autres interdits. On empêche une conférence, on prétend sauver l’ordre, on surveille les mots, on réduit la liberté à ce que les autorités jugent non inflammable. Le pays de Pascal, de Bossuet, de Voltaire, de Maistre, de Proudhon, de Barrès, de Maurras, de Bernanos et de Debord devient une salle municipale dont le gardien exige la liste des phrases autorisées.

Il est sain de critiquer le progressisme. Il est sain de critiquer l’idéologie anti-européenne. Il est sain de contester le DEI, l’antiracisme d’État, la police de la parole, la préférence institutionnelle pour certaines identités, la culpabilisation des peuples historiques, la transformation démographique sans consentement, la réduction de la liberté à l’obéissance aux dogmes du moment.

Ce qui n’est pas sain, c’est d’interdire cette critique afin de préserver l’apparence d’une paix qui n’existe déjà plus.

Le monde progressiste a longtemps cru qu’il suffisait de contrôler les mots pour contrôler les hommes. Il découvre maintenant que les hommes finissent toujours par retrouver les mots qui leur manquent. Plus on les leur arrache, plus ils reviennent chargés de colère. C’est peut-être cela que l’affaire Nowak annonce. Non une guerre civile, non fatalement la violence, non l’effondrement demain matin, mais la fin d’un mensonge : celui d’une société qui exigeait des Européens qu’ils se taisent au nom de la cohésion, pendant qu’on défaisait sous leurs yeux les conditions mêmes de cette cohésion.

Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
[email protected].

Source : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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3 réponses à “La colère blanche et la police du silence : l’affaire Henry Nowak, symptôme d’une crise occidentale”

  1. M. A. dit :

    En effet. Ce qui vient n’est pas une guerre civile mais un mouvement de libération. Expulser l’envahisseur est un geste fédérateur, bien au contraire. Le problème, c’est que l’envahisseur cette fois encore, est soutenu par la collaboration ; cette fois encore, une collaboration nichée au cœur de l’Etat, une collaboration qui dispose de tous les moyens de coercition de l’Etat. L’affaire Henry Nowak le démontre en Grande-Bretagne… et combien d’autres affaires de ce genre, chez nous ?
    Une seule question : avons nous suffisamment de bras jeunes et vigoureux pour nous libérer ? Combien des nôtres avons nous éliminés en 50 ans de pratique de l’avortement ? Si je ne me trompe, cela tourne autour de 200 000 par an. Je vous laisse faire le calcul, moi, ça me fait trop de peine.

  2. Noël Stassinet dit :

    Bonne analyse. Les types à la tête de notre pauvre France nous ont fait passer, sans que personne (ou presque) ne bouge de la démocratie « Cause toujours » à la dictature « Ferme ta gueule ». Merci au branleur élyséen en particulier qui se prend pour quelqu’un alors qu’il n’est que de la « chose » !

  3. sudtou37 dit :

    Encore une très belle réflexion: juste, posée, documentée et tellement lucide.
    Merci Balbino Katz.

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