Jared Taylor. L’homme que les anciens ignorent et que les jeunes lisent

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Il est des figures que l’on croit vouées à demeurer dans les marges d’un monde, et qui, à la faveur d’un changement d’époque, reparaissent soudain au centre du jeu, comme ces navires longtemps tenus au large et que le reflux ramène vers le port. La venue en France de Jared Taylor appartient à cette catégorie d’événements discrets en apparence, mais révélateurs d’un déplacement plus profond des lignes intellectuelles.

J’appris sa présence par ces canaux modernes que sont les réseaux sociaux. Il me vint alors l’idée d’un détour par la Loire. Ce déplacement trouvait aussi sa source dans un souvenir plus ancien. Car si je m’étais rendu, en 1992, à Atlanta pour assister à la première conférence d’American Renaissance, ce n’était nullement par connaissance préalable de l’homme. Un ami commun, sachant mon inclination pour les marginalités américaines, m’avait suggéré d’y aller, comme on indique une piste à suivre sans en mesurer encore la portée. J’ignorais alors jusqu’à son nom.

Je découvris un homme d’une urbanité rare, parlant un français d’une pureté presque académique, héritier de cette tradition anglo-saxonne où la forme n’est jamais dissociée du fond. Gentleman anglais ou sudiste, selon sa propre inclination, il portait déjà cette manière d’élégance discrète qui contraste avec la rudesse des idées qu’il entendait défendre.

Jared Taylor avec Tim Vorgens

Depuis lors, les années ont passé, et avec elles les frontières se sont déplacées. L’interdiction qui me fut faite de voyager aux États-Unis m’a éloigné de ces réunions américaines. Le mouvement s’est inversé, c’est désormais lui qui traverse l’Atlantique. Accueilli dans une ville ligérienne par des étudiants, puis invité à Saumur par le mouvement des Braves, il s’adresse à une génération nouvelle.

Ce qui frappe, c’est moins la constance de l’orateur que la transformation de son auditoire. Nos cheveux, les siens comme les miens, ont blanchi. Ceux qui nous écoutent sont jeunes. Ils comprennent, interrogent, discutent. Le contraste est saisissant avec notre propre génération, pour laquelle son nom demeure souvent inconnu, ou relégué dans ces marges où l’on enferme ce que l’on ne veut pas examiner.

En ville, dans l’arrière-salle d’un bistrot, ces étudiants citaient ses textes, questionnaient ses thèses, cherchaient à en éprouver les limites. À Saumur, la rencontre avec les Braves prolongeait ce même mouvement, avec davantage encore de structure et de gravité. Il ne s’agissait plus d’une curiosité, mais d’une appropriation.

Jared Taylor me confia à cette occasion une anecdote révélatrice de l’état présent de l’Amérique. Fréquentant les milieux républicains, il observe que, lorsqu’il entre dans une pièce peuplée d’hommes mûrs, figures établies du conservatisme traditionnel, il passe presque inaperçu. En revanche, lorsqu’il se rend à une réunion de jeunes républicains, il est aussitôt reconnu, accueilli avec chaleur, parfois même avec enthousiasme. Cette différence d’accueil, presque brutale, dessine une ligne de fracture générationnelle qui traverse aujourd’hui les États-Unis, et que l’on retrouve, sous d’autres formes, en Europe.

Jared Taylor avec Tim Vorgens

Il y avait, dans ces réunions ligériennes, une forme de transmission silencieuse. Les visages ont changé, les contextes politiques ont évolué, mais quelque chose se prolonge, se transforme, se réinterprète. L’histoire des idées n’est pas une ligne droite, elle procède par détours, par retours, par résurgences inattendues. Ce que l’on croyait enfoui reparaît, ce que l’on croyait marginal devient objet d’attention.

Sur les bords de Loire, entre Braves et étudiants, entre les pierres anciennes et le fleuve indifférent au temps qui passe, j’eus le sentiment d’assister à l’un de ces moments discrets où une pensée change de génération. Non point qu’elle triomphe, ni même qu’elle s’impose, mais elle circule, désormais, avec une aisance nouvelle.

Il appartient aux observateurs de noter ces inflexions sans en exagérer la portée. Le reste, comme toujours, appartient au temps.

Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
[email protected]

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