Un crime atroce survenu en Calabre a mis en lumière la mainmise croissante de réseaux criminels pakistanais sur l’un des systèmes d’exploitation de la main-d’œuvre les plus enracinés d’Italie. Cinq ouvriers agricoles migrants y ont trouvé la mort, brûlés vifs par leurs propres exploitants.
Un crime qui révèle un système
Le 1er juin au soir, dans la petite ville d’Amendolara, dans le sud de la Calabre, cinq ouvriers agricoles migrants ont été enfermés dans une camionnette à une station-service. Leurs agresseurs ont aspergé le véhicule de liquide inflammable, y ont mis le feu et bloqué les portes pour empêcher toute fuite. Trois Afghans et un Pakistanais ont péri dans les flammes. Le seul survivant a raconté aux enquêteurs que les victimes travaillaient dans des champs de fraises sans percevoir le moindre salaire, et que l’attaque avait été menée par leurs « caporali » après qu’ils eurent réclamé leur dû. Les deux suspects arrêtés sont de nationalité pakistanaise.
Si la Première ministre Giorgia Meloni a évoqué un drame ayant « choqué » la nation, pour les observateurs du monde agricole italien, Amendolara ressemble moins à une surprise qu’à une confirmation.
Le « caporalato », une exploitation aux racines profondes
Le caporalato désigne en Italie le système des contremaîtres-négriers, l’une des formes d’exploitation de la main-d’œuvre les plus persistantes d’Europe du Sud. Des intermédiaires criminels, les caporali, recrutent des migrants vulnérables pour les faire travailler dans les champs, les entrepôts ou sur les chantiers, pour des salaires pouvant tomber à deux ou trois euros de l’heure, sans contrat, sans protection ni recours. Logés dans des camps de fortune, les travailleurs sont maintenus sous contrôle par la dette, les menaces et l’isolement.
Pendant des décennies, ce système fut l’apanage des organisations criminelles autochtones — la Camorra, la ‘Ndrangheta et la Sacra Corona Unita. Mais quelque chose a changé. Le survivant a décrit ses agresseurs comme des membres d’une « grande mafia pakistanaise » opérant dans la région, un cas qui, selon les experts, est loin d’être isolé.
Un modèle criminel transnational
Selon Vincenzo Musacchio, spécialiste de la lutte contre la criminalité organisée transnationale interrogé par le média européen à l’origine de l’enquête, la criminalité organisée pakistanaise fonctionne à travers des groupes fluides mais très agressifs, fondés sur les liens familiaux, claniques et ethnico-religieux. Leur force réside dans leur dimension transnationale : le contrôle commence souvent dans les villages du Pakistan, où des familles s’endettent pour obtenir visas ou permis de travail — fréquemment via le dispositif italien du « decreto flussi », exploité par les intermédiaires criminels. Une fois en Italie, les migrants se retrouvent piégés dans des emplois sous-payés, leurs proches restés au pays servant de moyen de pression.
Fait crucial, il ne s’agit pas d’un remplacement mais d’une division du travail criminel : les mafias italiennes conservent le contrôle du territoire et des finances, tandis que les réseaux pakistanais fournissent la « main-d’œuvre » opérationnelle. Déléguer le sale boulot à des réseaux étrangers est particulièrement commode pour le crime organisé italien, les barrières linguistiques et culturelles créant un silence qui protège toute la chaîne de commandement. Ces réseaux ont d’ailleurs essaimé bien au-delà des champs du Sud, gagnant la logistique, l’emballage, la construction navale et l’imprimerie dans le nord du pays, via la sous-traitance en cascade et des coopératives-écrans qui disparaissent avant l’arrivée des inspecteurs pour réapparaître sous un autre nom. Une forme, selon l’expert, d’« esclavage moderne ».
Une réponse encore limitée
Après Amendolara, la ministre du Travail Marina Calderone a annoncé une vaste campagne d’inspections extraordinaires dans le secteur agricole pour l’été. Mais l’ampleur du mal est vertigineuse : l’inspection nationale du travail a relevé des irrégularités dans 74 % de ses contrôles en 2025, signe que le travail illégal y est devenu la norme plutôt que l’exception. Si la loi italienne permet de poursuivre non seulement les caporali mais aussi les entreprises qui profitent de leurs services, l’expert estime que tant que les canaux migratoires resteront à la fois rigides et faciles à contourner, les réseaux transnationaux conserveront leur avantage structurel.
Le levier européen
Face à un problème systémique, la réponse devrait selon lui dépasser Rome. Le droit pénal relevant des États, Bruxelles ne peut poursuivre un caporale, mais peut, selon ses termes, « asphyxier économiquement » le système. Les exploitations bénéficiant de subventions agricoles européennes sont tenues à des règles de « conditionnalité sociale » imposant le respect du droit du travail ; celles convaincues d’exploitation peuvent perdre l’intégralité de ces fonds, ce qui signerait la fin de nombreuses grandes structures. L’Union dispose aussi de leviers plus en amont, là où s’enracine réellement le caporalato : la grande distribution achète les produits à des prix planchers, écrasant les marges des petits producteurs qui répercutent la pression sur leurs ouvriers. Entre la directive sur le devoir de vigilance des entreprises et celle sur les sanctions contre les employeurs de travailleurs clandestins, l’Europe a, conclut l’expert, le pouvoir de faire de l’exploitation un risque économique que les entreprises ne pourront plus se permettre.
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