Shabir Ahmed, 73 ans, a quitté sa cellule ce jeudi. Condamné à plus de vingt ans de prison pour trente chefs d’accusation de viols sur mineurs, cet homme né au Pakistan a été libéré après avoir purgé quatorze années de détention. Il fut l’un des meneurs du réseau de prédation sexuelle de Rochdale, l’une des affaires les plus retentissantes de la vague de « grooming gangs » qui a défiguré plusieurs villes du nord de l’Angleterre.
Le tableau dressé lors du procès donne la mesure de l’homme. Selon les éléments présentés au tribunal, Ahmed exigeait de ses victimes qu’elles l’appellent « Daddy » et a abusé d’une jeune fille pendant plus d’une décennie, la traitant comme un objet à sa disposition. Les mineures, certaines âgées de douze ans, étaient piégées dans deux fast-foods de Rochdale. Il a écopé de peines concurrentes de vingt-deux et dix-neuf ans.
Déchu de sa nationalité, mais inexpulsable
Le Royaume-Uni a retiré à Ahmed sa citoyenneté britannique dès 2016. Sur le papier, la voie de l’expulsion semblait donc ouverte. Elle est en réalité fermée par une disposition de l’Immigration Act de 1971, qui exempte d’expulsion les ressortissants du Commonwealth arrivés au Royaume-Uni avant 1973. Cette clause avait notamment été conçue pour protéger la génération dite « Windrush », ces immigrés arrivés dans l’après-guerre. Elle protège aujourd’hui un violeur d’enfants.
L’homme, arrivé enfant en Grande-Bretagne, y a passé la quasi-totalité de son existence. Et c’est là que le dossier se referme comme un piège. Même si Londres parvenait à modifier la loi, deux hauts responsables du gouvernement pakistanais ont indiqué que leur pays refuserait de reprendre Ahmed, au motif qu’il aurait renoncé à sa nationalité pakistanaise il y a plusieurs décennies. Islamabad va plus loin : selon une source gouvernementale, Ahmed représenterait un danger pour les enfants pakistanais autant que pour n’importe quels autres, et un homme au passé criminel pareil ne saurait être considéré comme sûr où que ce soit.
Le gouvernement britannique conteste cette version et affirme qu’Ahmed croyait avoir renoncé à sa nationalité sans jamais avoir achevé la procédure. Deux autres meneurs du réseau de Rochdale, Qari Abdul Rauf et Adil Khan, se trouvent déjà dans cette impasse : déchus de leur passeport britannique, ils ont renoncé à leur nationalité pakistanaise pour faire échec à leur renvoi. Le Pakistan refuse de les reprendre. Deux autres membres du gang ont, eux, été rapatriés.
Une classe politique prise de court
La libération d’Ahmed a provoqué une onde de choc à Westminster, et une rare convergence entre camps opposés. Downing Street a fait savoir que le Premier ministre avait demandé à la ministre de l’Intérieur, Shabana Mahmood, d’« examiner ce qui peut être fait » pour expulser Ahmed, qualifiant l’affaire de « particulièrement odieuse ». Andy Burnham, pressenti pour succéder à Keir Starmer, a promis de « passer en revue toutes les options ».
Les conservateurs, eux, veulent agir immédiatement. Kemi Badenoch, leur cheffe, a jugé « écœurant » que le meneur du réseau de Rochdale ait été relâché, et annoncé le dépôt d’un amendement visant à réécrire la loi de 1971 pour permettre le renvoi des criminels les plus graves. Chris Philp, ministre de l’Intérieur du cabinet fantôme, réclame de son côté une escalade graduée des restrictions de visas contre le Pakistan, pouvant aller jusqu’à l’interdiction totale, ainsi qu’une suspension de l’aide au développement si Islamabad persistait dans son refus. Du côté de Reform UK, Zia Yusuf a résumé le sentiment général d’une formule cinglante : quel espoir reste-t-il à un pays incapable d’expulser un étranger qui fut l’un des chefs des réseaux de prédation de Rochdale ?
Fait notable, plusieurs élus travaillistes locaux, dont le député de Rochdale et celui d’Oldham, réclament eux aussi que « toutes les voies disponibles » soient explorées pour obtenir le renvoi de l’homme. Le consensus sur le principe se heurte pourtant à un mur : celui de la souveraineté d’un État tiers qui ne veut pas de son ancien ressortissant.
Le coût d’une impasse
En attendant, c’est le contribuable britannique qui paie. Faute de pouvoir l’expulser, le ministère de la Justice a dû placer Ahmed sous surveillance GPS, pour un coût de plusieurs milliers de livres. Des zones d’exclusion géographique lui interdisent de retourner à Rochdale ou à Oldham, et il a été installé dans un logement doté d’un personnel présent en permanence, prêt à alerter la police à la moindre violation de ses conditions de libération.
L’affaire condense à elle seule le vertige d’un système : un homme jugé, condamné, déchu de sa nationalité d’accueil, reconnu dangereux par tous, et que personne ne peut ni ne veut prendre en charge. Ni la Grande-Bretagne, qui n’en veut plus. Ni le Pakistan, qui n’en veut pas. Reste un violeur d’enfants de 73 ans, libre sur le sol britannique, sous bracelet électronique, au frais de l’État. Et une question qui traversera longtemps le débat public d’outre-Manche : à quoi sert de déchoir un criminel de sa nationalité si cette déchéance ne débouche sur rien ?
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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