Les rayons se vident à mesure que le mercure grimpe. Depuis la première vague de chaleur de fin mai, les ventes de climatiseurs mobiles ont triplé chez certains distributeurs, et la France a écoulé 1,9 million de ventilateurs et climatiseurs entre le 15 et le 28 juin. Derrière cette ruée estivale se dessine une réalité que le pays connaît déjà par cœur : les appareils censés rafraîchir les foyers français sont presque tous fabriqués ailleurs, et principalement en Asie.
Une dépendance chiffrée, assumée, jamais sanctionnée
Les chiffres sont sans appel. En France, 82 % des importations de climatiseurs proviennent de trois pays asiatiques : la Chine (60 %), la Corée du Sud (13 %) et la Thaïlande (9 %). Pour les ventilateurs, la Chine pesait à elle seule 60 % des importations françaises en 2025. À l’échelle mondiale, l’empire du Milieu assure plus de 40 % des exportations de climatiseurs.
Cette domination n’est pas un accident de conjoncture. Elle est le résultat de décennies pendant lesquelles les industriels européens n’ont pas investi, laissant l’Asie bâtir des capacités de production et une compétitivité-prix devenues hors de portée. Le constat est désormais partagé jusque dans les rangs des distributeurs eux-mêmes. Mais nulle part on ne trouve trace de ceux qui, arbitrage après arbitrage, ont accepté ce décrochage. Les responsables du choix — celui d’un pays qui a préféré importer plutôt que produire — ne rendent aucun compte. Ils ne sont même pas nommés.
Le fiasco des pompes à chaleur, énième illustration
Le renoncement se lit aussi dans les promesses non tenues. L’exécutif avait annoncé un « grand plan » pompes à chaleur, avec l’objectif d’un million d’unités produites par an dès 2027 et 45 000 emplois à la clé. Le marché s’est retourné plus vite que les prévisions optimistes sur lesquelles usines et recrutements avaient été calés.
En 2024, les ventes se sont effondrées, les usines ont tourné au ralenti, plusieurs groupes ont annoncé chômage partiel et suppressions de postes. Les causes se cumulent : crise du bâtiment, coût élevé de l’équipement face à une chaudière à gaz, hausse du prix de l’électricité et instabilité chronique des aides publiques, à commencer par un dispositif MaPrimeRénov’ dont les règles ont changé à répétition. Là encore, l’instabilité vient d’en haut ; la facture, elle, reste en bas.
Un retard industriel béant
L’ampleur du décrochage se mesure à un seul chiffre : la France vend environ 800 000 pompes à chaleur air-air réversibles par an, pour une capacité de production nationale initialement inférieure à 6 000 unités. La filière évoque désormais une « prise de conscience » et des discussions avec les pouvoirs publics pour porter la production française à 70 000 pièces à l’horizon 2030 — soit toujours une fraction des besoins.
Quelques acteurs tirent leur épingle du jeu grâce à une implantation historique sur le continent, comme le japonais Daikin et ses usines en Belgique et en République tchèque, qui lui évitent les ruptures d’approvisionnement. Le groupe français Atlantic, lui, rappelle que la France s’est spécialisée dans le chauffage et non le refroidissement, et mise sur les pompes à chaleur air-eau, avec 150 millions d’euros investis dans une nouvelle usine à Chalon-sur-Saône.
Après les masques, les batteries et les panneaux solaires
Le parallèle s’impose de lui-même. Cette dépendance rappelle celles déjà éprouvées lors de la pénurie de masques pendant le Covid, puis pour les batteries et les panneaux solaires. À chaque fois, le même schéma : un besoin devenu vital, une production partie à l’étranger, et une redécouverte tardive du problème quand la crise éclate.
Or la climatisation cesse d’être un confort pour devenir un enjeu de santé publique, dans les hôpitaux, les Ehpad et les écoles. Le marché mondial dépasse les 200 milliards de dollars, celui de la France a quasiment doublé en un an. Certains spécialistes plaident pour une réflexion stratégique — une éventuelle « taxonomie des biens d’adaptation » au changement climatique — et pour d’autres réponses comme l’isolation des bâtiments, les protections solaires ou la végétalisation des villes.
Reste la question que personne, au sommet, ne semble pressé de poser : comment un pays industriel a-t-il pu se rendre incapable de produire ce dont ses habitants ont désormais besoin pour affronter l’été, et à qui doit-on ce renoncement ?