Chevaliers, épopées et manuscrits engloutis : quand la physique statistique révèle l’étendue de nos oublis

Publicité

Un chiffre donne le vertige : sur l’ensemble des manuscrits qui portaient les récits chevaleresques du Moyen Âge, plus de 95 % auraient disparu, et jusqu’à 60 % des textes eux-mêmes se seraient éteints sans laisser de trace. C’est le résultat d’une étude publiée le 7 juillet 2026 dans la revue PNAS Nexus, signée par trois chercheurs — Jean-Baptiste Camps, Julien Randon-Furling et Ulysse Godreau — qui ont appliqué les outils de la physique statistique et de la modélisation informatique à une question vieille comme la philologie : que reste-t-il vraiment de ce que nos ancêtres ont écrit ?

Modéliser la survie des textes comme une espèce vivante

Le principe de la recherche emprunte à la biologie de l’évolution. Avant l’imprimerie, un texte ne survivait qu’à la condition d’être recopié à la main, manuscrit après manuscrit. Chaque copie pouvait introduire des variantes, engendrer d’autres copies, ou au contraire disparaître dans un incendie, une reliure défaite, un simple oubli de bibliothèque. Les chercheurs ont traité ce processus comme un mécanisme de « naissances et de morts » : chaque manuscrit possède une probabilité d’être copié et une probabilité d’être détruit.

En simulant des dizaines de milliers de traditions manuscrites artificielles, puis en confrontant ces modèles à un corpus réel d’environ 2 000 manuscrits médiévaux couvrant quatre siècles, l’équipe a pu estimer des grandeurs jusqu’ici inaccessibles : le taux de survie des œuvres, la durée de vie moyenne d’un manuscrit — de l’ordre de vingt à trente-cinq ans avant qu’une copie sur deux ne disparaisse — et surtout l’ampleur des pertes.

Le corpus : les héros de Charlemagne, d’Arthur et de Troie

Le terrain d’étude n’est pas anodin. Il s’agit des grands récits chevaleresques nés en langue française au XIIᵉ siècle : les chansons de geste autour de Charlemagne, les romans arthuriens, les récits inspirés de l’Antiquité et de la chute de Troie. Ces textes se sont diffusés depuis l’Angleterre jusqu’au Proche-Orient, traduits en norrois, en irlandais, en castillan ou en moyen-haut-allemand. Un patrimoine fondateur de la littérature européenne, dont la Chanson de Roland reste l’emblème — et dont, précisément, les versions les plus anciennes sont sans doute perdues à jamais, ne nous parvenant qu’à travers des réécritures tardives.

Publicité

Trancher une querelle vieille d’un siècle

L’étude apporte aussi une réponse à un débat qui divise les philologues depuis près de cent ans. En 1928, le savant français Joseph Bédier avait remarqué que la plupart des arbres généalogiques de manuscrits — les stemmata — se divisaient en deux branches à leur sommet. Il y voyait un artefact, un biais de la méthode des éditeurs, ce qui déclencha une querelle durable dans la discipline.

Les simulations des chercheurs montrent qu’il n’en est rien : un processus purement aléatoire, sans aucun biais méthodologique, produit spontanément cette proportion majoritaire d’arbres à deux branches. Ce que Bédier attribuait à une erreur humaine découlerait en réalité de la simple dynamique du hasard dans la copie et la destruction des manuscrits.

Le hasard, grand ordonnateur de notre mémoire

C’est peut-être là le résultat le plus troublant. Une large part de ce qui a survécu — et de ce qui a disparu — relèverait moins de la valeur intrinsèque des œuvres que de la contingence pure : la dérive, le hasard des recopies et des accidents. Les auteurs n’excluent pas d’autres facteurs, comme la sélection culturelle ou les grandes crises historiques (la peste noire de 1346-1353, la guerre de Cent Ans), et notent que leur modèle le plus simple ne rend pas encore compte de tout. Mais leur travail suggère que notre perception des cultures passées est bien plus partielle et fragmentée que nous ne l’imaginons : des branches entières de l’arbre des textes, parfois des arbres tout entiers, ont été effacées sans retour.

Les chercheurs relèvent d’ailleurs un point intéressant pour la survie des œuvres : les textes dont les copies furent produites en grand nombre dès leur création avaient davantage de chances de franchir les siècles. Certains auteurs médiévaux, comme Hildegarde de Bingen ou Christine de Pizan, l’avaient peut-être compris en supervisant eux-mêmes la reproduction de leurs écrits.

Le cadre théorique, soulignent les auteurs, ne vaut pas que pour le Moyen Âge : il pourrait s’appliquer aux textes de l’Antiquité classique, aux corpus juridiques, scientifiques ou aux canons religieux, partout où la copie et la perte ont façonné ce qui nous est parvenu.

Photo : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

Breizh-info.com, 2025, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.

Publicité
Cet article vous a plu, intrigué, ou révolté ?

PARTAGEZ L'ARTICLE POUR SOUTENIR BREIZH INFO

2 réponses à “Chevaliers, épopées et manuscrits engloutis : quand la physique statistique révèle l’étendue de nos oublis”

  1. chevallier dit :

    Les Celtes britanniques de l’époque (Bretons, Pictes, Scots) vivaient principalement en marge des territoires contrôlés par Charlemagne. Aucun contact direct ou conflit militaire n’est attesté entre Charlemagne et ces peuples

  2. JLP dit :

    Amusant travail de statisticiens. Mais nos matheux paraissent avoir une connaissance des manuscrits médiévaux qui n’en fait pas des chartistes ! La Chanson de Roland a été découverte au XIXe siècle, elle n’a pas marqué les lettrés du Moyen Age, et n’innerve pas notre littérature comme les autres chansons de geste (cycle d’alexandre, cycle de guillaume…) ou les romans de la table ronde. Les auteurs ont-ils perdu de vue que les manuscrits ont de tout temps été des objets de grande valeur, et qu’on a maints catalogues de mss dans les bibliothèques d’abbayes, de princes, de mécènes ? La survie des manuscrits (et des livres) s’établit dans le temps. Et l’on sait que les guerres de religion et la révolution ont été les deux moments où les bibliothèques ont le plus brûlé. Mais de là à mettre ça en courbes et statistiques ! Ces chercheurs cherchent mais ne trouvent pas grand’chose d’intéressant. (Il suffit de consulter l’article original en engliche pour voir des exemples de stemmatas risibles par excès de simplification…)

Publicité

LES DERNIERS ARTICLES

Santé

Le mythe des 30 grammes par repas, et 4 autres croyances sur les protéines

International

Southampton : la transcription du procès révèle comment le meurtrier d’Henry Nowak a été poussé à inventer une accusation de racisme

Local, Patrimoine

Availles-sur-Seiche : le coq en cuivre d’une famille de couvreurs volé après 24 ans sur le toit

Cyclisme, Sport

Vuelta 2026, étape 2. Van Aert allume, Pogacar contre, Brennan encaisse : Manosque a tout offert

Culture, Culture & Patrimoine

Apprendre le breton : Roudour ouvre ses inscriptions pour la rentrée

Sociétal

De la série télévisée au Sénat de Californie : anatomie d’une bulle

Culture & Patrimoine, Evenements à venir en Bretagne, Patrimoine

Divatte-sur-Loire : le Pardon des Martyrs du Vignoble nantais revient le 12 septembre

International

Taybeh, dernier village entièrement chrétien de Cisjordanie, sous les assauts des colons

Vie Pratique

Vinaigre blanc dans la machine à laver : 7 raisons de remplacer l’adoucissant

Short, Sociétal

Mordrel frappe ! Quand Libération fait suer le nucléaire

ARTICLES EN LIEN OU SIMILAIRES

Culture & Patrimoine, Histoire, Patrimoine

Bretagne. Comment les prénoms bretons ont traversé le Moyen Âge — et ce qu’ils racontent de nous

Découvrir l'article

Cyclisme, Sport

Clisson replonge au Moyen Âge les 18 et 19 juillet pour la XXIe édition des Médiévales

Découvrir l'article

Culture & Patrimoine, Histoire

Les Bretons en Angleterre au XIIe siècle : une présence décisive, de la Conquête normande à l’assimilation

Découvrir l'article

Culture & Patrimoine, Histoire

Transylvanie : des analyses scientifiques confirment que la forteresse de Feldioara fut bâtie par les Chevaliers Teutoniques au XIIIe siècle

Découvrir l'article

Culture & Patrimoine, Histoire

« La peste noire en Italie » : un documentaire remonte aux origines kirghizes de la grande tueuse du XIVᵉ siècle

Découvrir l'article

Culture, Culture & Patrimoine, Patrimoine

Morgane, Viviane, Guenièvre, Mélusine : le Centre arthurien lance une campagne Ulule pour le nouveau livre de Claudine Glot

Découvrir l'article

Culture & Patrimoine, Patrimoine

Les stalles bretonnes, trésor caché de nos cathédrales bretonnes — une thèse pionnière pour un patrimoine méconnu

Découvrir l'article

Culture & Patrimoine, Histoire

Les Bretons, acteurs oubliés de la conquête normande de l’Angleterre ?

Découvrir l'article

Culture, Culture & Patrimoine, Histoire

Le chevalier au dragon : quand un héros oublié refait surface au cœur de la légende arthurienne

Découvrir l'article

Histoire

Rachel Fulton Brown, historienne : « Je suis le professeur contre qui vos autres professeurs vous ont mis en garde ! » [Interview]

Découvrir l'article

Nous utilisons des cookies pour vous garantir la meilleure expérience sur Breizh Info. Si vous continuez à utiliser le site, nous supposerons que vous êtes d'accord.