Ophtalmologue de renommée internationale, ancien parachutiste, né dans le Pas-de-Calais et devenu arpenteur infatigable de la Cornouaille : Loïc-Pierre Garraud est mort il y a deux ans en laissant un manuscrit inachevé. Sollicité par ses fils, l’écrivain et historien Bernard Rio — avec qui il avait cosigné Les Portes du sacré en 2022 — l’a préparé pour la publication sans en modifier une ligne du style. Les Mystères de Cornouaille paraît aux éditions Yoran Embanner.
Le roi Marc aux oreilles de cheval, Gradlon et Dahut, saint Ronan face à la sorcière Keben, saint They métamorphosé au solstice, la Minerve celtique de Dinéault ressurgie après deux millénaires : Garraud n’a pas seulement recompilé le légendaire cornouaillais. Il a croisé archéologie, toponymie, mythologie, orientation des sanctuaires et marche sur le terrain pour en tirer une cohérence. Bernard Rio revient pour Breizh-Info sur cette méthode, sur ce que l’université française refuse de nommer intuition — et sur l’accueil que les institutions culturelles bretonnes réservent à ce type de travail.
Breizh-info.com : Vous avez été sollicité par Guillaume et Charles Garraud pour achever un livre inachevé. Comment aborde-t-on un tel travail — que restait-il à faire, et comment s’assurer de rester fidèle à la pensée d’un auteur qui n’est plus là pour trancher ?
Bernard Rio : Loïc-Pierre Garraud était un ami avec lequel je partageais une même vision du monde, et nos conversations étaient toujours fructueuses. Nous avions échangé à de nombreuses reprises sur son manuscrit. Aussi cette matière ne m’était pas inconnue, mon travail a consisté à relire le texte, à l’annoter, à préparer la bibliographie, à le présenter dans une préface et à rédiger une conclusion dans la postface. Je n’ai cependant pas voulu toucher au style de l’auteur, considérant que c’était son livre et non le mien. Cette publication était importante pour ses enfants et ses amis, mais également pour toutes les personnes curieuses de l’histoire et du patrimoine cornouaillais car Loïc-Pierre Garraud a réellement fait preuve d’érudition et d’innovation dans sa recherche.
Breizh-info.com : Vous connaissiez Loïc-Pierre Garraud, avec qui vous aviez co-signé Les Portes du sacré en 2022. Quel homme était-ce, et qu’est-ce qui a mené un ophtalmologue né dans le Pas-de-Calais, ancien parachutiste, à consacrer sa retraite aux lieux sacrés de Cornouaille ?
Bernard Rio : Loïc-Pierre Garraud n’était pas seulement un excellent médecin, qui a été un précurseur et un innovateur dans le domaine de l’ophtalmologie, il était dans ce domaine reconnu internationalement. Il a été le référent et consultant d’une technique de pointe pour des opérations laser de l’œil. C’était aussi une personne qui avait une approche humaniste de sa discipline et de la science. Sa bibliothèque était impressionnante et reflétait la multiplicité de ses intérêts, qui allaient de l’architecture à la philosophie, Il était membre de la société de mythologie française depuis de nombreuses années. Nous partagions une même approche de l’histoire et de la géographie, et une même méthodologie en comparant et en allant vérifier in situ les informations glanées dans nos lectures. Loïc-Pierre Garraud était ainsi un grand voyageur autant qu’un grand lecteur. Il ne pouvait qu’arpenter son territoire afin de l’appréhender intellectuellement et physiquement.
Breizh-info.com : Le sous-titre annonce un « essai de géographie sacrée ». Que recouvre exactement cette notion ? En quoi diffère-t-elle d’une simple étude des lieux de culte ou d’un inventaire de légendes ?
Bernard Rio : Le concept de géographie sacrée induit une mémoire des lieux, une approche qui n’est pas seulement verticale mais transversale en multipliant les points de vue : archéologie, toponymie, géologie, géobiologie, géographie, histoire, religion, mythologie, culture, folklore, astronomie… Le paysage s’inscrit notamment en Bretagne dans un temps long. Il serait hasardeux de dissocier l’espace et le temps et il serait réducteur d’aborder chaque discipline d’un seul point de vue. Ainsi au XIIe siècle, l’art roman ne peut être étudié en faisant abstraction des trois premières croisades et des romans courtois s’inspirant de la matière de Bretagne. Dans « Les portes du sacré », (Ar Gedour, 2022), nous disions que l’architecture sacrée ne pouvait être appréhendée en la coupant de sa matrice géographique – le paysage d’un calendrier – la dédicace de ses bases archéologiques – le tracé au sol de ses sources mythologiques – la légende fondatrice ainsi que les pardons de la rituélie populaire. Nous avons aussi tenu compte de l’orientation des lieux et de ce qui ne se voit pas de prime abord, notamment les réseaux telluriques et les courants d’eau qui ajoutent de la complexité à une architecture dont la vocation primordiale est de relier l’homme à Dieu. Cette approche transdisciplinaire nous paraissait primordiale pour essayer de comprendre les lieux et les monuments.
Breizh-info.com : Ses fils décrivent une méthode singulière : partir d’une intuition, puis aller la vérifier sur le terrain, à pied. Que donne cette approche que les archives seules ne donneraient pas ? Et l’historien de formation classique que vous êtes y trouve-t-il son compte ?
Bernard Rio : En France, l’université prime la raison et considère l’intuition avec un souverain mépris. Cette propension à raisonner, en se référant à René Descartes et aux encyclopédistes des Lumières, n’est pas scientifique mais idéologique. Fort heureusement, l’université a connu des esprits libres : Gaston Bachelard, Gilbert Durand, Claude Gaignebet qui se moquaient des catégories et transgressaient les codes. Rappelons qu’avant d’être considérée et acceptée comme une science et enseignée tardivement à l’université, la mythologie fut le domaine de chercheurs non universitaires. Henri Dontenville, Arnold van Gennep, Paul Sébillot, Fernand Guériff, sont les exemples même de l’érudition, de la passion et de l’intuition. Dans le domaine littéraire, Henri Vincenot se place également dans cette veine et cette manière de penser le monde. Relire les romans d’Henri Vincenot, notamment Le pape des escargots, pour appréhender la religion et l’architecture n’interdit cependant pas de s’intéresser au travail monumental d’Émile Mâle (1862-1954), le grand historien de l’art chrétien médiéval, ni aux spéculations de la philosophe Marie-Madeleine Davy (1903-1998) sur l’art sacré. Faire confiance à son intuition, ne signifie pas faire abstraction de la discipline et de la rigueur. Le doute reste une clé pour expérimenter et donc pour essayer de comprendre ce qui est hors de portée d’une science réduite à la logique cartésienne… Il est vital de s’interroger dans une recherche, et de faire fi des a priori. « La porte est en dedans » est-il écrit sur le porche de l’église Sainte-Onenne à Tréhorenteuc.
Breizh-info.com : Le livre convoque des strates très différentes — préhistorique, pré-chrétienne, gallo-romaine, médiévale. Garraud défendait l’idée d’une permanence des lieux sacrés par-delà les changements de religion. Cette continuité, la tient-il pour démontrée ou pour une hypothèse de travail ?
Bernard Rio : La théorie d’un continuum est, selon nous, avérée. Nous l’avons notamment démontrée en étudiant l’orientation, la dédicace et l’ornementation des sanctuaires. Dans le cadre cornouaillais, Loïc-Pierre Garraud part du principe que l’histoire et la géographie, la littérature et le folklore interagissent. La toponymie cornouaillaise avec la fréquence de Marc’h s’explique la littérature et par l’archéologie ainsi que par la religion. Toutes ses entrées donnent une cohérence au puzzle cornouaillais. Lo*ïc-Pierre Garraud en a rassemblé toutes les pièces, en prenant exemple sur le travail entrepris par Donatien Laurent sur la troménie de Locronan. Le travail minutieux et rigoureux de Loïc-Pierre Garraud a été d’exhumer, de rassembler et de décrypter des matériaux épars. Il a débuté ainsi sa recherche avec le légendaire roi Marc, personnage qui apparaît au moyen âge dans « Tristan » le roman de Béroul, un roi dont le nain Frocin a confié le secret à la racine d’une aubépine : le roi a des oreilles de cheval ! Marc est un roi cheval… Il n’y a là rien d’anormal pour Loïc-Pierre Garraud. Marc’h n’est-il pas le nom du cheval en breton ? Loïc-Pierre Garraud identifie le roi cornouaillais à trois autres rois équins, l’irlandais Eochaid, le grec Midas et le breton Conomor. Son intuition l’a aussi mis sur la piste d’une anomalie dans l’évangéliaire de l’abbaye de Landévennec. L’évangéliste Marc y est associé non au symbole du lion, mais au cheval ! Si les moines bretons ont pris la liberté de jouer avec les mots et les symboles, le chercheur a aussi pris cette liberté.

Breizh-info.com : Gradlon et Dahut, le roi Marc aux oreilles de cheval, saint Ronan face à Keben, saint They métamorphosé au solstice… Ces récits ont été mille fois racontés. Qu’apporte Garraud que l’on ne trouvait pas ailleurs ?
Bernard Rio : L’originalité de la démarche est cette transdisciplinarité dont nous avons déjà parlé, et l’expérimentation in situ. Loïc-Pierre Garraud n’était pas un rat de bibliothèque, il était aussi un homme de terrain, il marchait au propre et au figuré. Il a proposé une lecture d’une grande nouveauté du royaume du roi Marc, pas seulement une vision littéraire ce qu’a pu faire le spécialiste de la littérature médiévale, pas seulement une lecture archéologique. Il a croisé les données. Il a ainsi ouvert la porte d’un temps légendaire. Ce que le lecteur entrevoit dans ce livre, c’est le vrai savoir des hommes qui nous ont précédés, qui ont imaginé un monde tel qu’il devait être, c’est-à-dire merveilleux. Les dieux et les hommes se sont côtoyés et apparentés en Cornouaille. Le mystère de cette coexistence a été levé par un très savant docteur de Douarnenez, qui avait l’humilité d‘un sage. Son propos n’est jamais pesant, la démonstration jamais pédante, en cherchant une cohérence à un fatras de légendes et à un amas de pierres, Loïc-Pierre Garraud a montré la voie à tout un chacun, libre de penser par lui-même, libre de s’aventurer hors des sentiers battus.
Breizh-info.com : Vous insistez dans votre postface sur la singularité de ce travail. Où la situez-vous — dans la méthode, dans l’objet, dans le ton ?
Bernard Rio : Les trois à la fois, Loïc-Pierre Garraud utilise et décrypte avec brio les correspondances et les coïncidences dans l’ancien royaume du roi Marc aux oreilles de cheval, lequel renvoie au roman tristanien, mais aussi au légendaire de la ville d’Ys et du roi Gradlon. Bien entendu, le travail du docteur Garraud n’échappe pas et n’exclut pas un débat contradictoire. Faut-il encore trouver des objections et déceler une faille dans la démonstration savante, je ne les ai quant à moi pas trouvées. L’appareil critique existe, à chacun de l’utiliser pour vérifier ou ajouter à cette abondante matière cornouaillaise.
Breizh-info.com : La figure de Brigantia, cette Minerve celtique dont la statue réapparaît après deux millénaires, semble tenir une place particulière dans l’ouvrage. Pourquoi ?
Bernard Rio : La présence de la Minerve celtique à Dinéault est une des clés d’interprétation de la théorie de Loïc-Pierre Garrault. L’association de la Minerve de Dinéault avec le cygne a conduit notre ami à la comparer à une autre Minerve de la Gaule préromaine : Sequana, aux Sources de la Seine, et à une Minerve de la Bretagne insulaire, à Bath. Ainsi, dans trois lieux éloignés, à l’origine celtiques, mais romanisés, s’expriment trois aspects de la relation Minerve avec les eaux et le ciel. Ces aspects répondent probablement à des données locales et s’expriment dans des sanctuaires qui ont une certaine ressemblance. L’horizon cornouaillais s’élargit, de nouvelles perspectives historiques et religieuses voient le jour.
Breizh-info.com : L’île Tristan, la baie des Trépassés, le Menez Hom, Landévennec : ces lieux sont aujourd’hui très fréquentés, parfois très aménagés. Le sacré y survit-il au tourisme, ou le livre documente-t-il quelque chose qui s’efface ?
Bernard Rio : Le tourisme tel qu’il est aujourd’hui organisé et géré par les élus locaux et régionaux, à savoir exclusivement une ressource économique, ne peut que niveler la culture et dévaloriser la mémoire. C’est d’autant plus vrai lorsque le patrimoine est empreint d’une dimension religieuse. Une version pernicieuse de la laïcité, caricaturée en un anti-cléricalisme ou anti-catholicisme, attente à ce qui fait l’originalité culturelle de la Bretagne, qui par son abondance de monuments religieux chrétiens et pré-chrétiens, en fait une terre sacrée. Les monuments de la période néolithique et de l’âge du fer, ne sont d’ailleurs pas appréhendés comme des sanctuaires, ce qu’ils sont intrinsèquement. La compréhension des lieux est indissociable de la connaissance, aussi le travail de Loïc-Pierre Garraud est-il fondamental pour les Cornouaillais et les visiteurs de la Cornouaille. Lorsque l’ouvrage a été présenté en juin à Douarnenez, la direction de la médiathèque a refusé de recevoir l’éditeur et les enfants de Loïc-Pierre Garraud, prétextant un manque de moyens, par ailleurs la municipalité n’a mandaté aucun élu à la conférence qui a eu lieu à l’hôtel de France. Cette anecdote illustre malheureusement le décalage des instances officielles de la culture avec la réalité, et plus encore l’acculturation des acteurs locaux. Cette déshérence culturelle en Bretagne est un fait. Fort heureusement, les amis et les lecteurs étaient présents,
Breizh-info.com : Le livre paraît deux ans après la mort de son auteur. Au-delà de l’hommage familial, à qui s’adresse-t-il — au lecteur érudit, au promeneur, au Breton en quête de racines ?
Bernard Rio : Le livre a du sens. Je laisse la parole à Loïc-Pierre Garraud pour conclure. « Cette lumière, intense au solstice d’été, se doit d’éclairer l’esprit des humains et, à, Locronan, plus particulièrement, celui de ceux qui cherchent à trouver ou retrouver le sens de leur passage sur la terre le long du parcours de la grande troménie. Avant l’avènement du christianisme, la déambulation rituelle sur celle-ci a contribué à mettre les marcheurs de l’époque au contact des messages venus du ciel, puis, par le prédicat de saint Ronan, ces messages toujours auréolés de la lumière du soleil furent reconnus comme venant du Dieu unique et de son Fils. La déambulation chrétienne prolongea l’esprit de la déambulation pré-chrétienne, les pèlerins continuèrent de longer les portions du parcours correspondant aux quatre saisons de l’année, comparables aux différentes étapes de la vie, le printemps et le matin à l’enfance, l’été et l’après-midi à l’âge adulte, l’automne et le soir à la vieillesse et l’hiver et la nuit à la fin, fin inévitable à laquelle il faut se préparer… Cette préparation est indispensable pour que le passage vers l’au-delà ne soit pas un calvaire interminable, comme celui de ces âmes de défunts se pressant et attendant si longtemps le passage vers l’au-delà à la Baie des Trépassés… »
Propos recueillis par YV
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Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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