Il est 21 h 33, le vendredi 24 juillet, quand le téléphone du maire de Guérande sonne. Au bout du fil, le sous-préfet de Saint-Nazaire. Le message tient en une phrase : le dernier site convoité ne peut plus être défendu dans des conditions garantissant la sécurité des personnes. Traduction pratique : le convoi s’installe.
Nicolas Criaud venait de passer la journée à voir des gendarmes courir d’un terrain à l’autre. À 21 h 33, il apprend que tout cela se solde par une installation, et il l’apprend une fois la décision prise. C’est ce coup de téléphone, et non le convoi lui-même, qui a déclenché ce que le maire a exprimé publiquement dès le lundi suivant sur les réseaux sociaux — jusqu’à évoquer sa démission.
Ce qui s’est passé sur le terrain
Reprenons les faits, parce qu’ils méritent mieux que la polémique qui les recouvre.
La gendarmerie de Loire-Atlantique sait dès le vendredi matin qu’un groupe de plus de 280 caravanes de Gens du voyage, qui vient d’être expulsé de Givrand en Vendée, fait route vers Guérande. Ce convoi ne figure dans aucune programmation de stationnement autorisé. Le préfet Laurent Hottiaux donne consigne de faire obstacle à toute installation illicite et un dispositif de surveillance est monté dans la journée.
De 13 h 45 à 20 h 45, une centaine de gendarmes appuyés par des renforts venus du sud du département et par des hélicoptères empêchent l’occupation d’une vingtaine de sites, publics comme privés. À 6 reprises, des débuts d’installation sont repoussés. Route de Saillé, un feu est allumé sur la chaussée pour bloquer le passage. La circulation est fortement perturbée sur la D774 entre Saillé et Guérande.
Le bilan de police judiciaire compte 104 infractions au code de la route : 97 stationnements gênants, 4 plaques d’immatriculation illisibles, 2 excès de vitesse, 1 défaut de ceinture.
Puis vient le moment où le dispositif atteint sa limite. La zone commerciale de Villejames est paralysée par les caravanes stationnées sur les voies et les parkings, à la veille d’un samedi de grosse affluence estivale. Il faut choisir : continuer à défendre partout, ou débloquer. La préfecture débloque. Le convoi s’installe sur un terrain du secteur des Croix Hautes.
7 heures de manœuvre, une centaine d’hommes, des moyens aériens, 20 sites tenus. Et une installation quand même.
Deux lectures, et elles ont chacune leur logique
Le sous-préfet Eric de Wispelaere a répondu au maire dans la presse locale. Sa défense se résume ainsi : l’État n’est pas resté inactif, le travail des gendarmes a été remarquable, il n’était matériellement plus possible de défendre simultanément cette parcelle et tous les autres lieux visés, et il fallait gérer l’urgence en débloquant la zone commerciale. Il assure avoir appelé le maire vers 21 h 30, et regrette la polémique.
Sur le plan opérationnel, l’argument se tient. Une centaine de gendarmes face à un convoi de plusieurs centaines de caravanes qui se fractionne et tente sa chance sur une vingtaine de points ne peut pas tout couvrir. Le commandement a arbitré entre deux dommages : une occupation sur une parcelle, ou une zone d’activités bloquée un samedi de juillet. Il a choisi le moindre. C’est ce qu’on demande à un commandement.
Le maire, lui, ne conteste pas l’arbitrage sur le fond. Il conteste d’avoir découvert la décision une fois prise, après avoir passé la journée à faire accepter à ses administrés blocages, embouteillages et déploiement militaire — au terme desquels on lui annonce l’inverse du résultat annoncé. Sa demande, elle aussi, est claire : expulsion immédiate, et une ligne d’État cohérente et respectueuse des élus locaux.
Les deux lectures sont recevables. C’est précisément ce qui rend l’affaire intéressante : elle n’oppose pas un bon à un méchant, elle révèle un système où l’élu porte politiquement une décision qu’il n’a pas prise et qu’on ne lui a pas soumise.
Trois dossiers, un seul secteur
Il faut par ailleurs distinguer ce que la communication officielle a tendance à agréger, car 3 situations différentes coexistaient dans le même périmètre.
À Saillé, l’occupation installée quelques jours plus tôt a cessé d’elle-même le dimanche 26 juillet.
À Kerdando, sur la commune de Guérande, les occupants avaient formé un recours en référé contre la mise en demeure préfectorale. Le tribunal administratif de Nantes a validé la décision d’expulsion du préfet le lundi 27 juillet. Notons-le, puisqu’on entend souvent l’inverse : saisi, le juge administratif a donné raison à l’État.
Quant au groupe des 280 caravanes, la préfecture indique que la procédure d’expulsion est engagée et doit très rapidement aboutir. On jugera sur pièces.
La question que personne ne pose
Reste le vrai sujet, celui qui ne fera pas la une et qui explique pourtant la répétition mécanique de ces épisodes chaque été.
La loi impose depuis un quart de siècle aux départements un schéma d’accueil comportant des aires dites de grand passage, destinées précisément à ces convois de plusieurs centaines de caravanes qui circulent l’été. Le dispositif est un donnant-donnant : lorsque la collectivité a rempli ses obligations, le préfet peut prononcer une mise en demeure et faire évacuer sans passer par le juge judiciaire. Le texte a été durci en 2018, avec des sanctions alourdies et une mise en demeure valable sur l’ensemble du département pendant plusieurs jours.
Sur le papier, l’outil existe donc. Dans les faits, la France entière constate chaque juillet que le nombre et la capacité de ces aires restent loin des besoins réels, que certaines sont inutilisables faute d’accès ou d’entretien, et qu’un convoi expulsé d’un département se déverse simplement dans le suivant. Le groupe de Guérande venait d’être expulsé de Vendée. Il ne s’est pas volatilisé à la frontière départementale : il a pris la route, et il est devenu le problème du voisin.
C’est là que se situe le cœur du dysfonctionnement, et il n’est ni breton ni ligérien : il est national. Tant que l’expulsion consistera à déplacer une difficulté de 60 kilomètres, chaque préfet gagnera son week-end et perdra l’été, chaque maire découvrira son sort par téléphone à 21 h 33, et chaque agriculteur trouvera un jour son champ occupé sans que personne n’ait rien décidé de tel.
Ce qu’il faudrait tirer de cet épisode
L’État a mobilisé des moyens considérables et ses gendarmes ont fait le travail — cela mérite d’être écrit, y compris par ceux qui critiquent l’institution le reste de l’année. Le juge administratif a confirmé les décisions préfectorales. Rien, dans ce dossier, ne relève de l’inaction.
Ce qui a manqué tient en une chose : une décision engageant lourdement une commune a été prise sans son maire, puis annoncée à celui-ci après coup, un vendredi soir. Aucun texte n’imposait de le consulter. C’est bien le problème. Un préfet qui décide, un maire qui assume : voilà un partage des rôles que 30 ans de décentralisation proclamée n’ont jamais réussi à corriger, et dont l’été guérandais offre une illustration presque pédagogique.
La procédure d’expulsion, elle, est engagée. Les habitants de Guérande observeront avec attention ce que signifie exactement « très rapidement »
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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