Février 2020 : le président turc annonce publiquement que son pays cessera de retenir les migrants en route vers l’Europe. Dans les heures qui suivent, les autorités turques acheminent elles-mêmes des milliers de personnes vers la frontière grecque de l’Evros, où éclatent des affrontements avec les gardes-frontières appuyés par Frontex. Rien de spontané dans cette « crise » : une démonstration de force, calculée en pleine tension sur Idlib et la Méditerranée orientale, pour rappeler aux capitales européennes qui tient le robinet. C’est de ce constat que part un essai publié par la revue Hungarian Conservative sous la plume de Juan A. Soto, consultant en stratégie : la migration est devenue, aux portes de l’Europe, une arme de coercition hybride — et l’Union refuse obstinément de la traiter comme telle.
L’auteur distingue d’emblée l’immigration irrégulière « ordinaire », mue par la misère ou les conflits, de la migration militarisée : celle qu’un État organise délibérément pour faire pression sur un autre. Les migrants y sont des instruments — et d’abord des victimes. La méthode n’est pas neuve : Castro l’avait employée contre Washington dès 1980 avec l’exode de Mariel, puis en 1994 avec les balseros. Trois cas contemporains en déclinent la logique aux frontières européennes.
Minsk, Ankara, Rabat : 3 variantes d’un même chantage
Le cas biélorusse est le plus documenté. En 2021, après les sanctions européennes consécutives à la réélection frauduleuse de Loukachenko, le régime a monté une véritable opération : des compagnies aériennes d’État vendant à des Irakiens, Syriens, Yéménites, Afghans ou Congolais des « forfaits touristiques » vers Minsk, facturés 2 000 à 4 000 dollars, avec passage vers l’Union européenne en promesse tacite ; des gardes-frontières convoyant ensuite les arrivants vers les frontières polonaise, lituanienne et lettone, découpant les clôtures et distribuant des outils. Bilan : au moins 21 morts dans les forêts — un chiffre très probablement sous-évalué, les ONG et la presse étant interdites de zone. La Pologne a répondu par l’envoi de troupes, des lois d’urgence et une barrière d’acier de plus de 5 mètres à plus de 400 millions d’euros — pour se voir aussitôt juger à l’aune du droit humanitaire du temps de paix par la Commission, les ONG et les cours européennes, pendant que Minsk, lui, n’était soumis à aucun examen comparable. Ce deux poids deux mesures, note l’auteur, était précisément le pilier de la stratégie biélorusse.
Le cas turc est structurellement différent, et plus troublant encore : c’est l’Europe elle-même qui a fabriqué le levier. L’accord UE-Turquie de 2016 — 6 milliards d’euros contre le blocage des départs — a sous-traité le contrôle de la frontière extérieure à un État tiers, avec ses intérêts propres. L’épisode de 2020 n’a pas rompu le marché : il en a révélé la nature. Ankara peut ouvrir ou fermer la vanne à volonté, et c’est Ankara, non Bruxelles, qui fixe le prix de la fermeture.
Le cas hispano-marocain est le plus limpide, car le chantage y a fonctionné jusqu’au bout. Mai 2021 : Madrid accueille pour soins le chef du Front Polisario ; Rabat, en représailles, cesse de tenir la frontière de Ceuta, laissant passer quelque 10 000 personnes — dont de nombreux mineurs — en 2 jours. Mars 2022 : Pedro Sánchez se rallie au plan marocain pour le Sahara occidental, rompant 70 ans de position espagnole. Aucun lien officiel, mais une chronologie qui parle d’elle-même. Et les chiffres espagnols récents confirment qui pilote les flux : arrivées aux Canaries en chute d’environ 62 % en 2025 (de près de 47 000 à moins de 18 000) après le renforcement de la coopération avec Rabat, Nouakchott et Dakar — mais hausse simultanée de 24,5 % aux Baléares et de près de 44 % à Ceuta et Melilla. La pression migratoire ne disparaît pas : elle se déplace, au gré des objectifs diplomatiques marocains.
L’angle mort du pacte migratoire européen
Face à ces stratégies, l’asymétrie est structurelle. Les régimes autoritaires décident vite, ne s’embarrassent ni de droit ni de réputation ; les démocraties libérales, elles, sont tenues par le droit des réfugiés, la Charte des droits fondamentaux, leurs opinions publiques et leur souci d’apparaître humaines — autant de qualités qui deviennent des vulnérabilités dès lors qu’un adversaire construit des situations pour les exploiter. L’auteur rappelle au passage que la Hongrie fut, dès 2015, la première à poser la question migratoire en termes de souveraineté et de sécurité d’État : on avait alors disserté sur son ton plutôt que sur son argument, que Minsk, Ankara et Rabat ont depuis validé dans les faits.
Or le pacte européen sur la migration et l’asile de 2023, malgré ses procédures de filtrage et son mécanisme de solidarité, traite tous les arrivants irréguliers sous le même cadre, que leur déplacement soit spontané ou orchestré par un État hostile. Aucune catégorie juridique pour la militarisation migratoire, aucun mécanisme d’attribution, aucune doctrine de réponse — un vide qui traduit, selon l’essai, le refus profond des institutions européennes de penser la migration en termes de sécurité. La réponse d’urgence lituanienne de 2021, largement validée ensuite par la Commission, prouve pourtant que le droit peut s’adapter quand la volonté politique existe.
La conclusion de l’auteur tient en une exigence : une doctrine européenne formelle d’identification et de riposte à la migration dirigée par des États, élaborée avec le Service européen pour l’action extérieure, Frontex et les renseignements nationaux ; une catégorie juridique distincte pour la migration contrainte ; des garde-fous dans les accords du type UE-Turquie. Non pas pour renoncer au droit d’asile, mais pour l’empêcher d’être retourné contre ceux qui le garantissent — car, rappelle-t-il en s’appuyant sur Hannah Arendt, les droits n’existent que garantis par une communauté politique qui tient debout. Une Europe qui abandonne le contrôle de ses frontières ne devient pas plus humaine : elle devient le théâtre des coercitions d’autrui, avec de vraies personnes prises au milieu. Tant que les dirigeants européens ne nommeront pas cette agression pour ce qu’elle est, les frontières resteront ouvertes à ceux qui savent les exploiter.
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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