Ce matin, avant de gagner le bar des Brisants, je me suis arrêté à la Maison de la Presse du Guilvinec et, chose qui ne m’arrive plus guère, j’y ai acheté Le Monde dans sa version de papier. Une demi-heure plus tard, le journal était déplié devant moi sur une table du bistrot, le port de Léchiagat derrière la vitre et la vedette des sauveteurs en mer dans mon champ de vision. Il reste quelque agrément à ces grandes feuilles que l’on tourne avec les doigts, surtout parce que le papier oblige à considérer ce que l’écran permet d’esquiver : le voisinage des articles, leur importance relative et, derrière l’information, l’architecture mentale d’une rédaction.
Perpignan occupe dans cet univers rédactionnel une place assez singulière. Depuis que la ville a confié ses destinées municipales à Louis Aliot et au Rassemblement national, elle semble être devenue pour Le Monde une sorte de laboratoire des idées du Malin. On y retourne régulièrement prendre la température de la bête, observer ses mœurs, examiner ses symptômes, vérifier si quelque peste brune ne couve pas sous le soleil catalan. Cette fois, plusieurs articles s’intéressent à la ségrégation scolaire et à cette particularité perpignanaise : les enfants ne vont pas tous dans les mêmes écoles et, lorsque les parents disposent d’une marge de choix, ils ne choisissent nullement au hasard.
Jusque-là, rien à redire. La ségrégation scolaire existe. Elle est considérable dans certains quartiers de Perpignan et le recours à l’enseignement privé l’accentue. L’affaire devient plus intéressante lorsque le journal cherche à l’expliquer. La grille de lecture retrouve alors les bons vieux rails : la ségrégation serait principalement sociale. Les familles aisées éviteraient les familles pauvres, les classes moyennes préserveraient leurs avantages et les stratégies résidentielles ou scolaires reproduiraient les inégalités économiques. La classe sociale devient le deus ex machina qui dispense commodément d’aller regarder ce que les parents disent lorsqu’on ferme la porte du salon.
Car enfin, qui croit sérieusement qu’un père retire son fils d’un collège parce que le camarade assis à sa droite possède un revenu familial inférieur de quelques centaines d’euros au sien ? Qui imagine qu’une mère choisit le privé parce qu’elle redoute de voir sa fille fréquenter l’enfant d’un plombier, d’une caissière ou d’un conducteur d’autobus ? Dans quantité de cas, les différences économiques entre les familles qui partent et celles qui restent ne suffisent nullement à expliquer le phénomène. Les préoccupations sont ailleurs : le niveau scolaire, la discipline, la maîtrise de la langue, la tranquillité des cours, les comportements dans la cour, les rapports entre garçons et filles, l’attitude envers les professeurs, la violence verbale et physique, enfin les ambitions que les autres familles nourrissent pour leurs enfants.
On appelle tout cela « l’ambiance », avec ce génie du langage ordinaire qui résume souvent en un mot ce que les sociologues mettent trente pages à décrire.
L’école n’est pas seulement le lieu où l’on enseigne les fractions, Marignan et les participes passés. Pendant une bonne partie de sa journée, elle devient la société de l’enfant. Il y apprend des façons de parler, de rire, de séduire, de se défendre, de provoquer, de respecter ou de défier. Il découvre surtout ce qui procure du prestige parmi ses camarades. Dans une classe, travailler peut être admiré, toléré ou devenir une marque de faiblesse. Obéir au professeur peut sembler naturel ou vous désigner comme un soumis. La composition d’un établissement n’est donc jamais neutre, et le parent qui choisit une école choisit aussi une petite société dans laquelle son enfant va vivre.
C’est ici qu’intervient un mécanisme humain ancien que les sciences sociales appellent l’homophilie : nous nouons plus volontiers des relations avec ceux qui nous ressemblent ou dont nous comprenons les codes. La ressemblance peut être sociale, linguistique, religieuse, politique et culturelle ; elle peut tout aussi évidemment être ethnique ou raciale. Ces appartenances jouent dans le choix des amis, des conjoints, des quartiers, des lieux de culte, des associations et naturellement des écoles. Les omettre lorsqu’on parle d’homophilie reviendrait à étudier les marées en oubliant la lune.
Il n’est d’ailleurs nul besoin pour cela de détester le différent. Entre une sociabilité possible et une sociabilité familière, les hommes choisissent volontiers la seconde. Thomas Schelling l’avait montré dès les années 1960 avec ses modèles devenus classiques : de modestes préférences pour un voisinage où l’on ne se trouve pas trop minoritaire peuvent produire, par l’addition de milliers de décisions individuelles, une séparation beaucoup plus forte que ne le désirait chacun des individus pris isolément. Il n’y a pas nécessairement quelque grand ordonnateur maléfique de la ségrégation. Chacun déplace son pion de quelques cases et, à la fin, les couleurs se sont regroupées.
L’expérience américaine est à cet égard passionnante. Durant des décennies, une puissante politique, judiciaire et administrative considérable fut mobilisée pour abolir d’abord une ségrégation légale injustifiable pour le monde post-1945, puis pour obtenir une déségrégation effective. Brown v. Board of Education, les interventions fédérales, les cartes scolaires redessinées, le busing, les décisions judiciaires : tout cela transforma profondément l’école américaine.
L’erreur consiste à tirer de cette histoire l’idée que la séparation volontaire constituerait elle-même une anomalie que l’État devrait éternellement pourchasser. Lorsque les contraintes administratives se desserrent, les mécanismes d’agrégation recommencent en effet à jouer. Rien de mystérieux là-dedans. Les hommes recherchent leurs semblables, leurs églises, leurs commerces, leurs écoles, leurs réseaux familiaux, leurs habitudes. Une politique peut modifier leur répartition ; elle ne supprime pas les forces humaines qui conduisent à ces rapprochements.
Les chiffres américains sont éloquents. La séparation résidentielle entre Noirs et Blancs a diminué depuis les années 1980 mais reste le mécanisme principal de l’immobilier américain. Des villes comme Milwaukee, Chicago, Detroit ou New York demeurent fortement ségréguées. Les voisinages, les lieux de culte, les mariages et une partie importante des relations sociales restent structurés par l’origine autant que par la classe.
La télévision américaine offre à cet égard une charmante fiction. Dans une série, un Blanc, un Noir, un Asiatique et un Latino peuvent partager le même appartement, le même café du matin, leurs peines de cœur et leurs plaisanteries avec une facilité parfaite. Dans la vie réelle, les choses sont moins scénarisées. Les amitiés entre groupes existent naturellement et sont infiniment plus nombreuses qu’elles ne l’étaient autrefois ; il reste néanmoins beaucoup plus courant de voir les sociabilités s’organiser au sein de populations ayant des références communes.
Il est en somme beaucoup plus facile de faire cohabiter l’Amérique sur Netflix que dans une rue de Milwaukee.
Cette réalité n’est d’ailleurs pas seulement affaire de sentiment, de voisinage ou de préférence esthétique. La perception du risque entre évidemment dans le choix d’un quartier ou d’une école, et les statistiques américaines montrent ici des asymétries qu’il serait absurde de dissimuler. Selon la National Crime Victimization Survey du Bureau of Justice Statistics, on relevait en 2024 environ 536 000 incidents violents subis par des victimes blanches non hispaniques et attribués à des agresseurs noirs non hispaniques, contre environ 57 000 incidents subis par des victimes noires et attribués à des agresseurs blancs. Le rapport brut est déjà voisin de neuf contre un. Si l’on rapporte cette fois ces incidents à la taille du groupe auquel appartiennent les agresseurs supposés, l’écart devient beaucoup plus considérable : on arrive à environ 15,3 incidents Noir sur Blanc pour 1 000 Noirs, contre 0,34 incident Blanc sur Noir pour 1 000 Blancs, soit un rapport voisin de quarante-six contre un. Cela ne signifie évidemment pas qu’un Noir pris au hasard serait quarante-six fois plus susceptible qu’un Blanc de commettre une agression : l’enquête compte des incidents, non des auteurs uniques, et l’origine de l’agresseur repose sur la perception de la victime. Cela signifie en revanche que, rapportée à la population de chaque groupe, la violence interraciale enregistrée dans ce sens-là présente une dissymétrie considérable. La violence demeure par ailleurs très largement intragroupe. Ces précautions posées, on comprend qu’une famille puisse intégrer ce type de risque dans son jugement sur un environnement, sans qu’il soit nécessaire de réduire cette appréciation à quelque mystérieuse « peur de l’autre ».
Nier ces données ne rend personne plus tolérant. Cela rend seulement la discussion moins intelligente.
Le mot « stéréotype » est d’ailleurs devenu l’un de ces petits marteaux avec lesquels on croit pouvoir clore une conversation. Un stéréotype est une généralisation par laquelle on attribue à un groupe certains traits ou certains comportements. Il peut être imaginaire, hérité, grossièrement caricatural ; il peut également naître de régularités que l’expérience commune ou la statistique font apparaître. La difficulté commence au moment où l’on applique automatiquement au particulier ce que l’on observe dans le groupe.
Qu’une catégorie de population présente statistiquement davantage tel comportement ne permet jamais de savoir ce que fera Pierre, Ahmed ou Jamal demain matin. L’erreur inverse consiste pourtant à déclarer que toute observation statistique concernant des différences entre populations serait un « stéréotype » et donc, par nature, fausse ou honteuse. Une probabilité n’est pas une condamnation individuelle. Elle demeure une probabilité.
Perpignan devrait précisément nous prémunir contre les explications à la petite semaine. La ville compte une importante population gitane sédentarisée. Les Gitans catalans sont européens, présents dans la région depuis des générations et traditionnellement chrétiens. Leur existence suffit donc à invalider un schéma rudimentaire où toutes les tensions scolaires opposeraient mécaniquement des Européens chrétiens à des populations extra-européennes musulmanes.
Cela ne signifie pas que la cohabitation soit nécessairement aisée. L’histoire propre des Gitans a produit des solidarités familiales, des règles de sociabilité, un rapport au groupe, à l’autorité publique, à l’école et au travail qui peuvent être sensiblement éloignés de ceux de la population européenne environnante. Des enfants appartenant au même vieux continent et relevant historiquement de la même religion peuvent donc se trouver plongés dans des univers de comportement fort différents.
Cette distance n’est pas nécessairement de même nature ni du même degré que celle qui apparaît lorsque se côtoient des populations européennes et des familles venues d’univers afro-maghrébins, musulmans ou d’Afrique noire dont les traditions familiales, religieuses et sociales peuvent être beaucoup plus éloignées. Il ne s’agit pas de prétendre que chaque individu correspond à un modèle collectif. Il s’agit simplement de reconnaître ce que toute l’histoire humaine enseigne : la proximité géographique ne supprime pas les distances culturelles.
Deux populations peuvent habiter la même ville, emprunter les mêmes autobus et relever de la même mairie tout en ayant des conceptions sensiblement différentes de la famille, de l’autorité, de l’honneur, du rapport entre garçons et filles, de la violence verbale, de la religion et de l’école. C’est généralement ce que les parents perçoivent bien avant les statisticiens.
L’enfant européen élevé dans un environnement où l’insulte, le défi permanent et la confrontation physique sont rares peut ainsi se trouver désarmé lorsqu’il arrive dans un établissement où une sociabilité plus agressive s’est imposée. Il n’existe aucune raison morale de lui expliquer qu’il devrait s’y habituer au nom des vertus supposées de la mixité. L’école n’est ni une caserne ni un stage d’aguerrissement.
On oublie surtout que la demande de changement d’établissement ne vient pas toujours des parents. Une fille de onze ans qui supporte mal les insultes quotidiennes, un garçon qui redoute chaque récréation, un adolescent qui découvre que travailler lui vaut les sarcasmes de ses camarades peuvent eux-mêmes supplier leurs parents de les changer d’école. Il arrive même que le père et la mère résistent quelque temps, précisément parce qu’ils ne souhaitent pas céder à la peur, avant de comprendre que leur enfant est en train de se dégrader. On les accusera ensuite de favoriser la ségrégation. La belle affaire.
J’ai sur ce sujet une vieille mémoire d’Argentin. Enfant à Córdoba, j’avais une école nationale presque au coin de la rue. Mes parents ne m’y envoyaient pas. Ils me conduisaient plusieurs kilomètres plus loin dans une école provinciale fréquentée par des familles dont l’univers culturel leur paraissait plus proche du nôtre, souvent issues comme nous d’une immigration européenne récente. L’école voisine accueillait davantage de familles venues de l’intérieur du pays à la faveur de l’exode rural.
Je n’ai jamais entendu mes parents élaborer à ce propos une théorie raciale ni même sociale. Ils accomplissaient ce qu’ils considéraient comme leur devoir : choisir l’endroit où leur fils avait les meilleures chances d’apprendre, de parler correctement, d’acquérir de bonnes habitudes et de réussir. La violence n’entrait d’ailleurs pas spécialement dans leur raisonnement. Il s’agissait du niveau scolaire, de la discipline, de l’ambition et du rapport des familles au savoir. C’était un choix culturel beaucoup plus qu’un choix économique. Soixante années plus tard, je ne vois toujours pas ce qu’il avait d’irrationnel.
Le véritable conflit apparaît lorsque l’État exige des parents qu’ils raisonnent autrement pour leurs enfants que pour eux-mêmes. L’intellectuel peut désirer la mixité dans l’abstrait ; le père pense au contrôle de mathématiques du mardi matin. L’élu raisonne sur le quartier ; la mère pense à la petite fille qui rentre en larmes. L’administration travaille sur des indices de position sociale ; la famille raisonne avec un prénom et un visage.
C’est pourquoi les modifications de la carte scolaire rencontrent si rapidement leurs limites. Tant que les parents conservent un moyen d’échapper au secteur qui leur est assigné, grâce à l’enseignement privé, à un déménagement, à une dérogation, à une option particulière ou quelquefois à une domiciliation de complaisance, une partie d’entre eux l’emploie. L’État déplace le trait sur la carte ; les familles déplacent les enfants.
On peut naturellement interdire toutes les portes de sortie. Il restera toujours à expliquer pourquoi une société libre devrait obliger des parents à maintenir leur enfant dans un établissement qu’ils jugent mauvais afin d’améliorer une moyenne ministérielle.
Les États-Unis fournissent encore une leçon. Après les progrès considérables de la déségrégation, la séparation scolaire s’est de nouveau accrue depuis la fin des années 1980. Les choix résidentiels et scolaires reproduisent en grande partie les regroupements humains. Les charter schools, où les familles disposent précisément de davantage de choix, peuvent elles-mêmes être très fortement ségréguées. Dès que les parents choisissent, ils ne choisissent pas la diversité ; ils choisissent ce qu’ils croient être bon pour leurs enfants.
Pourquoi s’en étonner ? Les communautés humaines ne sont pas des sacs de billes que le fonctionnaire secoue jusqu’à obtenir la proportion désirée.
Les catégories américaines exigent d’ailleurs quelque prudence. On parle volontiers des « Hispaniques » ou des « Latinos » comme d’une population homogène, alors que ces mots recouvrent des réalités extrêmement diverses. Dans l’usage courant, « hispanique » renvoie plutôt à l’héritage linguistique et culturel espagnol tandis que « latino » renvoie à l’Amérique latine : un Espagnol peut ainsi être hispanique sans être latino, un Brésilien latino sans être hispanique. L’administration fédérale américaine réunit cependant désormais largement ces origines sous la catégorie « Hispanic or Latino », indépendamment de la race.
Un Cubain de Miami, un Dominicain du Bronx, un Mexicain du Texas et un Argentin de Floride peuvent donc finir dans la même grande colonne alors que leurs origines raciales, leurs histoires migratoires, leurs positions sociales et leurs identifications sont parfois fort différentes. Les Dominicains comptent une forte composante afro-caribéenne ; les populations colombiennes et argentines ont historiquement comporté une proportion beaucoup plus importante de personnes blanches ; le monde mexicain obéit encore à d’autres métissages et à une autre histoire. La catégorie statistique simplifie une réalité qui ne l’est guère.
Cette complexité produit parfois des scènes que notre discours français sur l’entre-soi a du mal à digérer. En 2015, au Petit-Bard, quartier populaire de Montpellier, des mères d’élèves pour la plupart originaires du Maroc se mobilisèrent contre la ghettoïsation des écoles de leurs enfants. Libération donna à son reportage un titre devenu fameux : « En classe, on voudrait des petits blonds avec nos enfants ». Une mère expliquait alors qu’elle aurait aimé voir davantage d’enfants d’autres origines sur les photographies de classe. Le mot fut ensuite discuté et certaines participantes estimèrent que les journalistes en avaient fait un raccourci trop commode ; leur revendication de mixité sociale et ethnique, elle, était parfaitement réelle.
L’épisode est savoureux parce qu’il détruit l’image du parent européen forcément replié sur son groupe et du parent immigré forcément partisan du grand mélange. Ces mères marocaines avaient compris quelque chose de fort simple : lorsque leurs enfants grandissaient exclusivement entre enfants issus du même quartier et du même groupe ethno-religieux, l’école ne remplissait plus correctement l’une de ses fonctions essentielles, qui est de donner accès aux codes de la société dans laquelle ils devront vivre.
L’homophilie n’est donc pas le monopole des Européens. Le désir d’en sortir lorsqu’elle devient un enfermement non plus.
Les familles immigrées qui réussissent socialement adoptent d’ailleurs très souvent les mêmes stratégies que les familles françaises auxquelles on reproche leur égoïsme. Dès qu’elles disposent des moyens financiers, culturels ou administratifs nécessaires, certaines recherchent un meilleur collège, une commune plus tranquille, une école privée ou une classe proposant une option réputée. Elles ne trahissent pas leur communauté ; elles font exactement ce que font les parents depuis que l’école existe : elles pensent d’abord à leurs enfants.
Cela explique aussi pourquoi les filles et les garçons issus de milieux extra-européens n’empruntent pas toujours les mêmes chemins. Dans plusieurs populations issues de l’immigration musulmane, les filles obtiennent de meilleurs résultats scolaires que les garçons. Il serait téméraire de réduire le phénomène à une seule cause, mais on comprend aisément que l’école puisse représenter pour une jeune fille une formidable possibilité d’émancipation personnelle du carcan religieux. Le diplôme permet de travailler, de choisir davantage son existence et parfois de desserrer les contraintes du groupe familial.
Certains garçons trouvent au contraire dans la rue, le groupe de pairs, la force physique, le défi ou la réputation une reconnaissance beaucoup plus immédiate que celle, lente et ingrate, qu’offre le cahier d’exercices. Dans ces conditions, la réussite scolaire féminine et l’échec masculin peuvent s’écarter considérablement au sein d’une même population. L’école devient pour les unes une porte de sortie ; elle apparaît aux autres comme une institution extérieure dont ils n’attendent pas nécessairement leur position future.
La question de la délinquance devrait être abordée avec la même franchise. Toutes les sociétés connaissent des différences considérables de criminalité selon l’âge, le sexe, le QI, les groupes, les quartiers et les origines. Rien ne justifie qu’une société renonce à les mesurer parce que le résultat risque de contrarier une doctrine officielle. L’ethnie, la structure familiale, les normes du groupe, la religion, le rapport à la violence, le niveau scolaire, la présence ou l’absence du père, le quartier et les fréquentations peuvent tous entrer dans l’équation.
La seule distinction intellectuellement indispensable consiste à ne pas confondre une fréquence collective avec une prédiction individuelle. Le fait qu’une population soit statistiquement surreprésentée dans une forme de délinquance ne transforme évidemment pas chacun de ses membres en délinquant. Il n’en résulte pas davantage que la donnée collective devrait être occultée. Entre le déterminisme racial et le déni statistique existe tout simplement le monde réel, celui où les probabilités collectives existent sans abolir la liberté des personnes.
C’est ce monde-là que les parents évaluent lorsqu’ils choisissent une école. Ils ne rédigent pas une thèse de sociologie avant le dîner ; ils accumulent des histoires, des expériences, des témoignages, regardent ce qui arrive aux enfants des voisins, interrogent les leurs et en tirent une appréciation parfois juste, parfois injuste, mais rarement entièrement abstraite.
On retrouve ici le péché originel du discours français sur la mixité : croire que la proximité physique suffit à créer une communauté. Mettre deux populations dans la même cour ne signifie pas qu’elles formeront spontanément un même monde. Elles peuvent apprendre à se connaître, s’influencer, parfois se mêler profondément au fil des générations. Elles peuvent également continuer à vivre côte à côte avec leurs réseaux, leurs mariages, leurs commerces, leurs fidélités et leurs préférences.
L’assimilation elle-même, lorsqu’elle fonctionne, exige du temps et surtout une société d’accueil suffisamment sûre d’elle-même pour exercer une attraction. Une école qui ne sait plus quelle langue elle veut faire parler, quelle histoire elle veut transmettre, quelles règles elle entend faire respecter et quels comportements elle juge honorables possède peu de chances d’assimiler qui que ce soit. Elle peut au mieux administrer une coexistence.
C’est ici que Le Monde me semble manquer l’essentiel. Il observe fort bien le phénomène et conserve devant certaines de ses causes une curieuse pudeur. On examine les revenus, les indices sociaux, les logements, la géographie urbaine, l’enseignement privé, les stratégies scolaires. Tout cela compte. Puis l’on passe à côté de l’énorme éléphant ethnoculturel installé au milieu de la classe en prenant soin de ne pas trop le regarder.
Le résultat est une politique bâtie sur une anthropologie de papier. L’homme idéal de la mixité n’a ni mémoire familiale, ni préférence communautaire, ni volonté de transmission. Il ne distingue jamais les environnements culturels. Il considère que toutes les fréquentations sont interchangeables. Il accepte que la scolarité de son enfant contribue à corriger une moyenne statistique et, s’il refuse, quelque spécialiste viendra expliquer qu’il souffre d’un préjugé.
L’homme réel est moins docile. Il désire que son enfant reçoive quelque chose de lui, grandisse dans un environnement qu’il puisse comprendre et fréquente des camarades dont les comportements ne contredisent pas chaque jour ce que la famille enseigne à la maison. Cela produit parfois de l’entre-soi. Cela produit des quartiers, des écoles, des églises et des réseaux différents. Cela produit également des rencontres, des amitiés, des mariages et des passages d’un univers à l’autre. Rien n’oblige néanmoins à poser comme dogme que la séparation volontaire serait toujours mauvaise et le mélange toujours vertueux.
La véritable question politique n’est donc peut-être pas : « Comment contraindre davantage les familles à la mixité ? » Elle est : « Pourquoi certaines écoles font-elles fuir, et comment leur rendre leur attractivité ? » L’autorité du professeur, la sécurité, la maîtrise de la langue française, la discipline, le travail, des programmes exigeants, des options ambitieuses et la certitude que l’élève tranquille sera davantage protégé que le perturbateur feraient probablement davantage pour la mixité scolaire que dix conférences ministérielles sur la diversité.
L’État peut assigner une adresse. Il ne peut pas décréter la confiance.
Je replie finalement mon Monde. Dehors, le port n’a pas beaucoup changé pendant ma lecture et la vedette des sauveteurs en mer demeure à son poste. Sur les grandes pages du quotidien, la ségrégation apparaît comme une maladie dont une politique publique suffisamment énergique finirait nécessairement par venir à bout. J’y vois plutôt l’une des manifestations, quelquefois heureuse, quelquefois fâcheuse, d’un comportement extrêmement ancien des communautés humaines : le désir de vivre parmi ceux avec lesquels on partage assez de choses pour que toute la vie quotidienne ne devienne pas une négociation.
On peut empêcher qu’un individu soit condamné d’avance par son origine. On ne supprimera pas pour autant, par règlement ou par sermon, le désir de transmettre, de se reconnaître, de choisir ses fréquentations et surtout de protéger ses enfants.
Perpignan n’est peut-être pas le laboratoire des idées du Malin. C’est plus simplement un laboratoire du réel. Et le réel possède cette vieille obstination dont les idéologues devraient finir par se méfier : lorsque les hommes doivent choisir entre satisfaire une doctrine et protéger ce qu’ils ont de plus cher, ils choisissent presque toujours leurs enfants.
Balbino Katz
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— chroniqueur des vents et des marées —
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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