En 2021, la CDU pesait 37,1 % en Saxe-Anhalt et l’AfD 20,8 %. Dimanche 6 septembre, les 2 chiffres ont pratiquement échangé leurs places : 43,8 % pour l’AfD, 17,2 % pour la CDU du chancelier Friedrich Merz. Le parti sortant, qui dirigeait le Land, a perdu plus de la moitié de ses électeurs en 5 ans. Jamais l’AfD n’avait atteint un tel niveau dans une région allemande.
Un Landtag à 3 sièges de la majorité absolue
Sur les 83 sièges du parlement régional, l’AfD en obtient 39. Il en faut 42 pour gouverner seul. Trois sièges — c’est exactement ce qui sépare aujourd’hui l’Allemagne d’un exécutif régional dirigé par le parti que le renseignement intérieur a classé l’an dernier comme extrémiste de droite avéré, classement que la formation conteste devant les tribunaux.
Derrière, le paysage est en miettes. Le SPD recueille 9,3 %, les Verts 8,9 %, Die Linke 8,6 %. L’Alliance Sahra Wagenknecht franchit tout juste la barre avec 5,3 %, et c’est précisément ce dépassement de quelques dixièmes qui prive l’AfD de la majorité absolue. Le FDP, membre de la coalition sortante, ne figure plus parmi les formations qui atteignent le seuil.
Sven Schulze, ministre-président CDU sortant, avait exclu toute coopération avec l’AfD avant même la fermeture des bureaux. Les autres partis en ont fait autant pendant toute la campagne. La conséquence arithmétique est connue d’avance : il faudra assembler une coalition hétéroclite de perdants pour gouverner un Land dont 4 électeurs sur 10 viennent de voter contre eux tous.
Ulrich Siegmund, 35 ans, et la couverture du Spiegel
La victoire porte un visage. Ulrich Siegmund, né en 1990 à Havelberg, siège au Landtag depuis 2016 et codirige le groupe AfD depuis 2022. Le 13 août, Der Spiegel l’a mis en couverture, photographié à la manière d’une fiche anthropométrique, sous le titre « l’homme le plus dangereux d’Allemagne ». Siegmund s’est emparé de la une, l’a intégrée à sa campagne et en a dédicacé des exemplaires. L’hebdomadaire a dû s’expliquer.
Dimanche soir, sur l’ARD, il a résumé la soirée en 4 mots : « Nous avons écrit l’histoire. » Alice Weidel, coprésidente fédérale du parti, a estimé que les électeurs venaient de lui donner un mandat pour gouverner. Viktor Orbán a félicité l’AfD depuis Budapest et prévenu que ce n’était qu’un commencement.
Une campagne sous la menace d’extrême gauche
Le vote de dimanche s’est déroulé au terme d’une campagne marquée par plusieurs attaques visant l’AfD, dont une aux conséquences physiques. Le mercredi 2 septembre vers 17 heures, un stand d’information du parti installé à Bad Kreuznach, en Rhénanie-Palatinat, a été aspergé depuis la fenêtre d’un laboratoire situé à l’angle de la Roßstraße et de la Mannheimer Straße. Le liquide était un désinfectant chloré concentré. Neuf personnes ont été blessées, 7 ont dû être prises en charge par les secours, et les pompiers ont procédé au nettoyage de la place et à la mise en sécurité du produit. La police a confirmé les faits le lendemain. Alice Weidel a réagi en assurant que le parti ne se laisserait pas intimider.
Bad Kreuznach n’est pas en Saxe-Anhalt et se situe même à l’autre bout du pays, dans un Land de l’Ouest appelé lui aussi aux urnes cette année. C’est précisément ce qui rend l’épisode significatif : le climat que décrivent les électeurs de l’Est — celui d’un parti qu’on peut traiter autrement que les autres — ne s’arrête pas à l’ancienne frontière intérieure.
L’Est vote contre Berlin
Le résultat n’est pas un accident local. Il complète une carte que les commentateurs de l’Ouest peinent à regarder en face : la Thuringe et la Saxe en 2024, la Saxe-Anhalt aujourd’hui, la Mecklembourg-Poméranie-Occidentale dans les mois qui viennent. Les meilleurs scores de l’AfD se concentrent tous dans les Länder de l’ancienne RDA.
Trente-six ans après la réunification, ces régions ont vécu la désindustrialisation, l’exode de leur jeunesse vers l’Ouest, la dévaluation de leurs diplômes et de leur histoire, puis, à partir de 2015, l’accueil de populations que personne ne leur avait proposé de discuter. Elles y ont ajouté la conviction, difficile à réfuter, que les grandes orientations du pays se décident à Berlin, à Bruxelles et dans les rédactions occidentales, et qu’on leur demande seulement de valider.
Siegmund a fait campagne sur une formule qui dit exactement cela : un changement politique de fond, avec une politique qui s’occupe enfin des intérêts du pays. Ce n’est pas un programme, c’est un constat de dépossession. Il a convaincu.
Le vice-chancelier social-démocrate Lars Klingbeil a reconnu sur la ZDF qu’il s’agissait d’« un signal envoyé à Berlin ». C’est la formule consacrée après chaque défaite : on prend acte du signal, on annonce qu’on va mieux expliquer, et on continue. Friedrich Merz, qui promettait il y a quelques années de diviser par 2 le score de l’AfD, vient de le voir multiplié par 2 dans un Land que son propre parti dirigeait.
Ce qui se joue maintenant
Deux scénarios se dessinent. Une coalition de tous les autres, du centre droit aux écologistes en passant par la gauche radicale et le BSW, qui aurait pour seul programme d’exister contre l’AfD, et dont la durée de vie moyenne se compte rarement en années. Ou une CDU régionale contrainte de constater qu’on ne gouverne pas indéfiniment contre 43,8 % de son électorat.
Les 2 options profitent à l’AfD. La première fait d’elle la seule opposition et la nourrit de l’image du cordon sanitaire. La seconde fait sauter le cordon.
Des manifestations contre l’AfD se sont tenues dimanche soir à Magdebourg, à Hambourg et dans plusieurs grandes villes. Elles ont commencé avant même que les résultats soient consolidés.
L’Allemagne poursuit son cycle électoral régional en 2026 avec le Bade-Wurtemberg, la Rhénanie-Palatinat, la Mecklembourg-Poméranie-Occidentale et Berlin. Dans ce dernier Land, l’AfD était créditée de 37 % dans les enquêtes d’opinion précédant le scrutin.
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