Il est des époques où le simple énoncé du réel devient un acte de sédition. C’est le constat qui a réuni 4 hommes que rien ne prédestinait à cosigner un livre — un journaliste, un psychiatre, un vétérinaire, un clinicien — sous une bannière commune : « Les Coriaces ». André Bercoff, figure bien connue de la radio et de l’essai politique, Daniel Cosculluela, psychiatre et anthropologue, Alain de Peretti della Rocca, vétérinaire et responsable associatif, et Philippe Bornet publient aux Éditions de Chiré Du présent faisons table rase, sous-titré Allons enfants de la Matrix.
Le programme tient dans ce détournement d’hymne : nous vivons sous l’empire de narratifs artificiels, et l’heure est venue de s’en déprendre. Face aux « Voraces » — ceux qui gouvernent par la peur et prospèrent sur le chaos —, les Coriaces entendent transmettre, comme l’annonce leur prologue placé sous le patronage de Rimbaud et de sa « réalité rugueuse à étreindre », quelques-unes des mille manières de prospérer en zone de combat.

Le réel enfonce la porte : la guerre des narratifs selon Bercoff
La 1re partie, signée André Bercoff, pose le décor : est venu le temps de la « première guerre planétaire », qui ne se mène ni par déportations ni par massacres, mais par les récits. Covid, climat, conflits surexposés ou enfouis selon les besoins de la cause : à chaque fois, les mêmes ingrédients — fabrique de l’opinion, hiérarchie fluctuante des indignations, deux poids deux mesures érigé en méthode de gouvernement.
Bercoff excelle dans l’inventaire des angles morts du camp du Bien : la traite transatlantique commémorée chaque année quand la traite arabo-musulmane — 11 millions d’Africains castrés au fil des siècles — et l’esclavage qui perdure en Mauritanie ou au Soudan restent frappés d’omerta ; l’indignation à géométrie variable qui s’émeut d’une cérémonie olympique mais détourne les yeux des églises incendiées, des prêtres assassinés et de l’effacement des chrétiens d’Orient. Face aux Voraces qui, écrit-il, « cultivent le charnier comme d’autres les champs de lavande », l’auteur convoque George Steiner et le triptyque fondateur de l’Europe — Rome, Athènes, Jérusalem — pour rappeler ce qui se perd quand une civilisation renonce à se dire.
Sa partie s’achève sur un « Que faire ? » en 6 points, méthodique : ne jamais confondre la carte et le territoire, comprendre que la peur est l’arme maîtresse du pouvoir absolu sur « 8 milliards d’endormis », mesurer les conséquences de l’abolition du collectif, regarder en face la curée fiscale qui s’annonce sur l’épargne et le patrimoine des Français, et soutenir — de 5 € à 2 heures de son temps, boycott compris — ceux qui défendent le bon sens.
La société mourante et l’homme nouveau : le diagnostic du psychiatre
Daniel Cosculluela livre la partie la plus clinique de l’ouvrage. Le praticien y analyse ce qu’il nomme la « Davocratie » : une guerre épidémique qui aurait conjugué les avantages d’une guerre classique — effondrement économique, reconstruction sous contrôle — et d’une guerre psychologique, modifiant en profondeur la vision du monde des populations par le temps suspendu, l’incertitude et l’artificialisation du réel. Il en dresse le bilan psychique : explosion des dépressions et des suicides, dictature de la prévention étendue à tous les champs de l’existence, distanciation érigée en mode de vie qui hypertrophie le moi et dissout le lien. Et cette question, qui résume sa thèse : et si la peur était la grande maladie dégénérative de notre civilisation ?
Le psychiatre rappelle aussi, à rebours du « droit-de-l’hommisme » proclamé, comment la devise républicaine fut suspendue sans état d’âme durant la crise sanitaire — liberté de circuler conditionnée, égalité anéantie, fraternité interdite jusqu’au chevet des mourants en Ehpad — dans le silence remarquable des instances européennes censées veiller sur les droits fondamentaux. Sa méditation sur Rome, ses temples délaissés et ses sénateurs offusqués par l’odeur des vainqueurs ostrogoths vaut avertissement : les civilisations meurent d’abord de ne plus croire en elles-mêmes.
À la recherche de l’identité perdue : la partie qui parlera aux Bretons
C’est la contribution d’Alain de Peretti qui touchera le plus directement nos lecteurs. Tous les concepts à la mode — somewhere et anywhere, bloc élitaire contre bloc populaire de Jérôme Sainte-Marie, France périphérique de Christophe Guilluy — ramènent selon lui à une seule réalité : l’identité et l’enracinement. Contre l’abstraction des « valeurs républicaines » que l’on se garde bien de définir, l’auteur défend l’identité charnelle d’un peuple : une terre, une langue, une culture, une histoire, une religion — et convoque Simone Weil et son Enracinement pour fonder un humanisme incarné.
Son chapitre sur la langue est un morceau de bravoure : s’appuyant sur les enfants sauvages, sur la sinistre expérience de Frédéric II — ces nourrissons privés de parole qui moururent tous — et sur le mot de Lénine (« faites-leur avaler le mot, ils avaleront la chose »), Peretti démontre que la langue n’est pas un véhicule de la pensée mais son moteur. La dénaturation méthodique du français — néologismes militants, écriture inclusive, appauvrissement organisé — est donc une atteinte à la pensée elle-même : la « fabrique du crétin » chère à Brighelli. Un développement qui résonnera doublement en Bretagne, où l’on sait ce que coûte la perte d’une langue et ce que vaut le combat pour la transmettre.
Il était une foi, la République : la charge de Bornet
La 4e partie est la plus radicale. Philippe Bornet y déroule une critique de la souveraineté républicaine d’inspiration classique : la politique est la tension entre l’Auctoritas — la force immatérielle qui légitime — et la Potestas — la puissance qui contraint. En décapitant le roi, la Révolution n’aurait transmis au peuple qu’une moitié du tout : une Potestas nue, sans transcendance, vouée à s’écrouler. La démonstration s’appuie sur des faits que nul ne conteste : le référendum de 2005 annulé par le tour de passe-passe parlementaire de 2008 — le jour, écrit l’auteur, où la République a cessé de se gouverner par la volonté populaire —, la suppression de la conscription qui a rompu le dernier lien organique entre le peuple et sa défense, un Conseil constitutionnel qui ne dit plus le droit mais le fabrique. Sa conclusion donne son titre au livre : du présent, faisons table rase — non pour détruire, mais pour ôter les décombres et rebâtir l’ordre politique sur des fondements vrais.
La revanche du réel
On pourra juger le constat sombre et certaines analyses discutables — les développements de Cosculluela sur la vaccination relèvent de sa seule appréciation. Mais loin du déclinisme stérile, l’essai se veut d’abord un appel au sursaut : puisque les constructions artificielles du mondialisme s’effondrent sous le poids de leur propre absurdité, l’heure est à la reconquête — de la transmission, de l’identité, de la souveraineté et du bon sens. À l’heure où tant d’essais se contentent de déplorer, celui-ci veut armer. C’est sa force, et c’est son intérêt.
Du présent faisons table rase – Allons enfants de la Matrix, par Les Coriaces, Éditions de Chiré, 168 pages, 19 €. Disponible sur chire.fr et en librairie.
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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