OTAN versus OCS: un bras de fer feutré mais bien réel.

A LA UNE

C’est bien en réaction à la malheureuse campagne otanienne dans l’affaire du Kosovo (1) que la Russie et la Chine, humiliées et impuissantes à l’époque, ont résolu de s’organiser pour tenter de s’opposer plus efficacement aux ingérences unilatérales de l’Alliance Atlantique qui pointaient leur nez. Leurs efforts conjoints ont abouti à la création en 2001 de l’OCS (Organisation de Coopération de Shangaï).

Au départ peu puissante cette organisation a pris, peu à peu, du poids avec d’une part son élargissement, et d’autre part le développement économique très rapide de certains de ses membres (Chine et Inde notamment). Cette montée en puissance de leur économie a permis à ces pays d’augmenter considérablement leurs budgets de défense et d’inscrire ces hausses dans la durée.

Bien qu’elle s’en défende, cette organisation est devenue clairement, au fil du temps, rivale et concurrente de celle de l’Atlantique Nord pour ce qui est de sa vision du monde. Cette opposition à «la coalition occidentale» de l’OCS s’est exprimée, dès 2005, par le rejet unanime de la candidature des USA qui ne demandaient, pourtant, qu’un strapontin d’observateur. Elle se manifeste aussi à l’ONU où l’Inde et la Chine se montrent solidaires de la Russie sur les crises syrienne et ukrainienne. Elle se mesure enfin dans la teneur des 18 déclarations communes cosignées par les chefs d’état de l’OCS. Ces documents viennent chaque année clôturer les Congrès de l’OCS depuis 2001.

L’OCS compte aujourd’hui 8 états membres à part entière, dont 4 puissances nucléaires (Russie, Chine, Inde, Pakistan), alors que l’OTAN n’en compte que 3. Elle compte aussi 4 pays observateurs dont l’Iran depuis 14 ans, et 6 partenaires de discussion, dont la Turquie depuis 7 ans. Les 8 membres à part entière de l’OCS regroupent, à eux seuls, 43 % de la population de l’humanité, à comparer aux 11 % qui constituent la population des 28 pays membres de l’OTAN. Le centre de gravité de «la vraie communauté internationale» n’est donc pas otanien en terme de population…..

L’OTAN cherche bien à se rassurer en affichant le cumul des budgets de défense de ses 28 états membres et en le comparant aux budgets des états membres de l’OCS, pris un à un. Elle met aussi en avant les réelles divisions au sein de l’Organisation concurrente pour ne pas avoir à évoquer les siennes. Elle souligne enfin le facteur d’efficacité présumé que constitue son organisation militaire intégrée en occultant bien sûr le fait que les forces militaires des pays de l’OCS effectuent une douzaine de grandes manœuvres militaires bi ou multilatérales chaque année.

De lourdes erreurs d’appréciation sont manifestement commises, volontairement ou non, par ceux qui veulent à tout prix promouvoir la fiction d’une supériorité écrasante de l’OTAN, qui resterait, aujourd’hui et demain, la seule «super alliance» apte à régenter le monde.

La première de ces erreurs consiste à présenter des comparaisons de budgets de défense qui ne sont pas pertinentes puisqu’elles prennent comme unité de mesure le dollar nominal au lieu d’utiliser la parité de pouvoir d’achat (PPA). En effet, les membres de l’OCS payent bien leurs personnels militaires dans leur propre monnaie et n’achètent quasiment pas d’équipements à l’Ouest. Leurs budgets de défense ne peuvent donc être correctement évalués qu’en parité de pouvoir d’achat.

Sans rentrer dans les détails, les budgets de défense cumulés des états membres de l’OTAN sont, à très peu près, de 1000 milliards de dollars en nominal et quasiment le même montant en parité de pouvoir d’achat (PPA), compte tenu du poids des USA et des trois poids lourds européens de l’Alliance dont le niveau de vie est proche.

Un tableau présente ci après les budgets de défense des pays membres de l’OCS en $ nominal et en PPA.

Ce tableau fait apparaître une quasi-parité PPA entre l’OCS et l’OTAN ( à 1000 milliards de $ PPA environ). Les leaders politiques et militaires occidentaux ne devraient pas négliger ce type de comparaison et peut être devraient-ils commencer à s’inquiéter du rythme toujours très élevé de progression des budgets de défense dans le camp de l’OCS, notamment pour la Chine et pour l’Inde.

Notons au passage que le budget de défense PPA de l’Iran, adversaire des USA, donc potentiellement de l’OTAN, est tout à fait «respectable». Ceci pourrait expliquer d’ailleurs certaines percées technologiques qui ont surpris les observateurs et qui pourraient encore nous surprendre…..

La deuxième erreur d’appréciation consiste à ne considérer que les budgets en oubliant de comparer la manière de les utiliser. La comparaison OTAN-OCS sur ce point est en défaveur des pays membres de l’OTAN. L’entretien des très nombreuses bases US établies sur l’ensemble de la planète et la politique d’ingérence US-FR-UK «tous azimuts et sous tous prétextes» coûtent cher, très cher. Ces derniers, mais surtout les USA, y consomment une part considérable de leur budget de défense. Cela réduit d’autant la part consacrée au renouvellement des équipements et à leur maintenance. Ajoutons que la dispersion, voire l’engagement de forces et de moyens sur l’ensemble de la planète n’est pas toujours un gage d’efficacité, en termes militaires, lorsque vient le moment de s’engager rapidement sur un seul théâtre, bien localisé, et d’y «concentrer son effort»…..

Pour les pays de l’OCS, ce type de «gaspillages» liés aux interventions et aux stationnements de forces hors de leurs frontières est minimal et la part consacrée à la mise en place de nouveaux équipements est maximale. Par ailleurs, il faut garder à l’esprit que l’ingérence et la course à l’hégémonie de type otanien nécessitent la possession, la maintenance et l’emploi quasi-permanent de matériels «offensifs» très coûteux (Porte-avions, aéronefs, missiles de croisière ultra-sophistiqués) et qui ne sont plus invulnérables. A l’inverse, la posture plus «défensive» de l’OCS peut être très efficace à bien moindre coût (dispositifs anti-aériens, missiles anti-navires, drones).

La troisième erreur des occidentaux consiste à sous estimer la rapidité de l’évolution de divers facteurs de puissance. La croissance économique (PIB) des pays membres de l’OCS, tirée par l’Inde et la Chine est, encore aujourd’hui, de trois à quatre fois supérieure à celle des pays membres de l’OTAN, ce qui se traduit par de très fortes hausses annuelles des budgets de défense au sein de l’OCS depuis sa création (de 6% à 12% par an pour la Chine et pour l’Inde). Ces hausses se poursuivent aujourd’hui au sein de l’OCS, alors que les membres de l’OTAN ont connu, presque tous, des budgets en forte régression, puis en stagnation, depuis la fin de la guerre froide…..

La quatrième erreur d’appréciation de l’Alliance atlantique est de sous estimer les réactions de rejet et le niveau des inimitiés, voire de haine, que leurs interventions suscitent, toujours plus. Ces réactions de rejet concernent les pays victimes des ingérences US/OTAN, les alliés et amis de ces pays victimes, et une part croissante des opinions publiques occidentale et mondiale. Elles constituent des facteurs d’affaiblissement de l’OTAN et de renforcement de la détermination et de l’unité du camp qui s’y oppose.

La cinquième erreur d’appréciation des stratèges occidentaux est de considérer que ces pays du camp de l’OCS sont trop profondément divisés et manquent de cohésion pour constituer une réelle opposition (Chine-Inde, Inde-Pakistan). C’est oublier que ces états ont, jusqu’à présent, fait primer leurs objectifs communs sur leurs disputes bilatérales, si aiguës soient ces dernières.

En effet, les Chefs d’états et leurs ministres rencontrent plusieurs fois par an leurs homologues des autres états membres de l’OCS, dans le cadre des congrès annuels, des réunions préparatoires à ces congrès et des autres grands rendez vous (Sommet des BRICS, G20, commémorations de fêtes nationales, rencontres bilatérales). Compte tenu de leur longévité au pouvoir, ces leaders politiques de l’OCS se connaissent parfaitement et se parlent souvent. Ils cosignent de nombreuses déclarations communes et votent souvent ensemble, contre les projets de résolutions présentés par les occidentaux à l’ONU. Ils multiplient les manœuvres militaires bi ou multilatérales et achètent leurs armements à l’Est plutôt qu’à l’Ouest…..

Enfin, dès qu’elle le souhaitera, l’OCS n’aura aucun mal à s’élargir. Les candidats potentiels ne manquent pas. L’Iran et la Turquie, pour ne citer que ces deux états, pourraient d’ailleurs y être admis à court ou moyen terme. Si l’OCS ralentit volontairement son élargissement, c’est probablement pour ne pas alarmer inutilement l’occident et gagner les quelques années nécessaires pour assurer, puis consolider sa suprématie sur les deux volets, économique et militaire.

Lorsqu’on veut comparer l’OTAN à l’OCS, il y a, bien sûr, d’autres erreurs d’appréciation à éviter, concernant notamment les aspects quantitatifs et qualitatifs des effectifs militaires, de l’entraînement, des matériels majeurs, des réserves, de la disponibilité opérationnelle des unités et des équipements, des forces morales, et des systèmes de gouvernance des états membres. Ces comparaisons surestiment trop souvent nos capacités et sous-estiment celle d’une organisation qui pourrait bien être, en tout ou partie, notre adversaire de demain….. Le lecteur découvrira avec intérêt dans l’étude du très sérieux institut Thomas More du 30 mai 2017 à quel point la composante UE de l’OTAN est devenue, au fil du temps, une addition de faiblesses. Sans doute l’UE a-t-elle trop engrangé les dividendes de la paix depuis 1991 pour en arriver là….

Dans un tel contexte dans lequel chacun sent, chacun sait que le centre de gravité de la puissance économique et militaire bascule assez rapidement des pays membres de l’OTAN vers les pays membres de l’OCS. Ne serait-il pas prudent et clairvoyant pour la France d’adopter une politique étrangère au moins plus équilibrée entre l’Est et l’Ouest (politique gaullienne), au mieux plus ouverte à l’Est, et de ne pas s’enfermer dans une liaison transatlantique exclusive, c’est à dire dans le camp des perdants probables de demain. Les politiques sont payés pour comprendre le monde et «anticiper»……. et non pas pour réagir avec retard aux événements et faire subir à leur pays les préjudices découlant de leur imprévoyance ou de leurs erreurs d’analyse.

Il est vrai que l’OTAN a toujours pris, jusqu’à présent, la précaution de ne s’engager militairement que du «fort au faible» (Serbie, Libye). Mais hélas, les élites néoconservatrices US et européennes tiennent aujourd’hui, le haut du pavé tant à Washington que dans les plus hautes instances de l’OTAN. Ces élites ne manquent jamais de projets bellicistes pour tenter d’assurer l’hégémonie US sur le monde. Rappelons nous les propos du général US Westley Clark, ancien commandant en chef de l’OTAN.

Espérons que ces élites néoconservatrices US, FR et UK ne commettront pas, demain, l’erreur de surestimer la force de leur camp et de sous estimer celle de leur adversaire potentiel. La détermination et la vaillance des houthis tiennent en échec depuis 5 ans les corps expéditionnaires à hauts budgets de la coalition saoudienne pourtant assistés par le trio US-UK-FR. Il y a peut être des leçons à tirer. ….

Espérons enfin que ces élites néoconservatrices ne lanceront pas l’Alliance atlantique, et la France avec elle, dans des aventures qui pourraient bien s’avérer au dessus de ses forces et avoir des conséquences apocalyptiques pour elle et pour le monde.

par le général (2S) Dominique DELAWARDE

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