Laurent Dandrieu : « Le catholicisme véritable est celui qui sait épouser l’âme des peuples, et qui bénit ceux qui aiment, chérissent et défendent leur patrie » [Interview]

Breizh-info.com : Après votre ouvrage Eglise et immigration, le grand malaise (Presses de la Renaissance, 2017), vous récidivez cette fois-ci sur les notions d’identité et de religion, avec Rome ou Babel, pour un christianisme universaliste et enraciné (à commander chez Artège) L’enracinement est-il compatible avec l’universalisme, et si oui sous quelles formes ?

Laurent Dandrieu : L’universalisme chrétien non seulement est compatible avec l’enracinement, mais il le présuppose et il l’encourage. L’universalisme chrétien, c’est une unité spirituelle qui procède de notre commune filiation divine ; tous fils de Dieu, les hommes sont tous frères : « Tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus », dit saint Paul. Unité spirituelle qui ne nécessite aucunement une unité politique, et même en dispense. L’Eglise a toujours reconnu la diversité des peuples et des cultures comme un trésor, comme un reflet de la richesse et de la diversité des dons de Dieu. L’universalisme chrétien, ce n’est pas la négation des différences, ce n’est pas la dissolution des identités particulières dans une nouvelle identité commune et unique, c’est la communion de ces identités particulières dans une destinée spirituelle commune.

Si l’Eglise reconnaît et valorise l’enracinement dans des identités particulières, c’est qu’elle respecte la nature de l’homme, et qu’elle sait que celui-ci a besoin de puiser, comme l’écrit la philosophe Simone Weil, « la presque totalité de sa vie morale intellectuelle, spirituelle, [dans les] milieux dont il fait naturellement partie. » C’est de ces communautés naturelles que l’homme reçoit sa culture, et ce qui fait son humanité. Sans cet enracinement dans une culture, l’homme ne serait pas même capable, par lui-même, d’arriver au sens de l’universel.

Copyright Barbara Viollet

Il est d’ailleurs significatif qu’en 1939, au moment même où il publie l’encyclique Summi Pontificatus pour rappeler l’unité du genre humain face aux délires raciaux du nazisme, le pape Pie XII souligne le respect de l’Eglise pour les nations : « L’Église du Christ, fidèle dépositaire de la divine sagesse éducatrice, ne peut penser ni ne pense à attaquer ou à mésestimer les caractéristiques particulières que chaque peuple, avec une piété jalouse et une compréhensible fierté, conserve et considère comme un précieux patrimoine. Son but est l’unité surnaturelle dans l’amour universel senti et pratiqué, et non l’uniformité exclusivement extérieure, superficielle et par là débilitante. »

Breizh-info.com : Pour les non-initiés, pourriez-vous nous rappeler ce que fut Babel et pourquoi la comparer avec Rome ?

Laurent Dandrieu : Le premier livre de la Bible, la Genèse, qui retrace les origines du monde, raconte l’histoire de Babel, cette cité qui rassemblait tous les hommes, qui tous parlaient la même langue, et dont les habitants, saisis d’orgueil à cause de la puissance qu’ils pensaient tirer de leur unité, voulurent faire une tour qui montait jusqu’aux cieux : ce qui a suscité la colère de Dieu, qui a dispersé les hommes en différents peuples, parlant chacun leur langue. Transposé aujourd’hui, le mythe de Babel symbolise l’utopie mondialiste, ce désir d’accoucher d’une humanité nouvelle, unifiée, une humanité délivrée de toutes les contraintes et limites de la condition humaine ; une humanité où non seulement tout le monde parlerait la même langue, mais aurait les mêmes goûts, les mêmes valeurs, les mêmes habitudes, la même culture. « Unité techniciste », dénonce Benoît XVI, où « la diversité voulue par la créateur se trouve réprimée en une fausse forme d’unité. » A cet esprit de Babel, il oppose celui de la Pentecôte, qui est celui de l’universalisme chrétien défendu par Rome : à la Pentecôte, les disciples de Jésus, saisis par l’Esprit saint, parlent aux représentants des différents peuples qui se trouvent à Jérusalem, et chacun les entend dans sa propre langue. C’est-à-dire que chacun reçoit le message chrétien par l’intermédiaire de sa propre culture. Comme le disait Jean-Paul II, nous formons un seul peuple de Dieu, mais ce peuple est réparti dans toutes les nations de la terre. Et le pape polonais concluait : « Cela signifie que l’histoire de toutes les nations est appelée à entrer dans l’histoire du salut. »

Breizh-info.com : Vous dites que l’esprit de Babel a gagné une partie des chrétiens et de l’institution Eglise. Vatican II n’est-il pas responsable de la montée de cette Eglise totalement hors sol, qui petit à petit se vide de ses fidèles qui n’y retrouvent justement plus rien qui les rattache à la tradition, à l’enracinement ?

Laurent Dandrieu : Ce n’est pas tant Vatican II lui-même, en l’occurrence, que l’état d’esprit dominant dans l’Eglise de ce temps-là, dont le concile est le produit : à force d’accuser Vatican II comme cause unique de tous les maux, on oublie que ce n’est pas un météorite tombé tout à coup d’on ne sait où. Ce qui est sûr c’est que c’est autour des années 1960 que se matérialise la dérive de l’universalisme vers le mondialisme. C’est cette époque où, pour conserver sa crédibilité aux yeux du monde, l’Eglise croit nécessaire de participer concrètement à l’unification de l’humanité, qu’elle voit comme une sorte de sens de l’histoire inéluctable. Face à une humanité menacée par des graves dangers (péril nucléaire alors, réchauffement climatique aujourd’hui), la réponse serait de travailler concrètement à « l’unité de la famille humaine ». Celle-ci passe alors du spirituel au politique ; les appels à une autorité politique mondiale se multiplient, et l’immigration de masse est vue comme l’occasion d’accélérer cette unification du genre humain.

L’une des conséquences de cette évolution est effectivement d’accélérer le divorce entre l’Eglise et une partie des populations, en Europe notamment. Déjà, dans les années 1960, le catholicisme s’était coupé de ses racines populaires en prônant une foi intellectualisée, abstraite, “purifiée” de ces éléments de “superstition archaïque” que représentaient les processions, les reliques, les ex-votos, et toutes les dévotions enracinées dans une histoire locale. Aujourd’hui, elle se coupe des peuples en expliquant que l’attachement à sa culture nationale, à son identité, à son droit à la continuité historique sont des vieilleries, voire des péchés.

Breizh-info.com : Le livre de Julien Langella, intitulé Catholiques et Identitaires, voulait convaincre le lecteur que la charité chrétienne ne s’oppose pas à lutte contre l’immigration. C’est aussi votre sentiment ?

Laurent Dandrieu : C’était précisément la thèse de mon livre Eglise et immigration, paru quelques mois avant celui de Julien Langella. J’y expliquais que le discours immigrationniste de l’Eglise était une charité devenue folle pour avoir été coupée du souci du bien commun, de la théologie des nations, des vertus de prudence, de force, de justice. Qu’à force de prôner l’accueil inconditionnel des migrants, on risquait de provoquer un effondrement civilisationnel qui ne profiterait à personne : certes pas aux pays occidentaux, mais pas même aux migrants eux-mêmes. Car comme le disait Victor Hugo, « le jour où la misère de tous saisit la richesse de quelques-uns, la nuit se fait, il n’y a plus rien. Plus rien pour personne. » Ce dont le monde a besoin, ce n’est pas de ce mouvement perpétuel de migrations prôné par le Pacte de Marrakech élaboré sous l’égide des Nations unies avec l’appui de l’Eglise ; c’est d’un Occident prospère, stable, solidement enraciné dans sa culture, qui seul pourra aider les populations des pays d’émigration à trouver les moyens de rester sur leurs terres.

Breizh-info.com : Vous placez le mondialisme comme pire ennemi de l’Eglise. Pourtant, le Pape François n’est-il pas lui aussi, comme un Soros, comme un Attali, comme une Von der Leyen, dans leurs domaines respectifs, une figure du mondialisme ? Avons-nous un ennemi de la chrétienté à la tête de l’Eglise ?

Laurent Dandrieu : Je ne me permettrai certainement pas de dire cela, et je vous laisse la responsabilité de cette formulation… Ce qu’on peut dire en revanche, c’est ce que depuis plusieurs décennies, et pas seulement depuis François, le bon grain de la saine doctrine est mêlé à beaucoup d’ivraie mondialiste. Dans son encyclique sur la fraternité, Fratelli tutti, le pape dénonçait la globalisation qui recouvre des « formes de colonisation culturelle » et une volonté d’uniformiser le monde et d’effacer les particularités des peuples ; et, en même temps, il diabolisait une nouvelle fois ceux qui s’opposent aux migrations de masse, dénonçait les frontières comme des murs inutiles et prônait une forme de gouvernance mondiale. Comprenne qui pourra…

Ce qui est certain, c’est que le pape François témoigne aussi d’un véritable malaise vis-à-vis du concept de chrétienté, au sens de société où la foi repose sur une culture chrétienne profondément enracinée. Tout ce qui est “culturel” dans la religion semble aujourd’hui soupçonné d’impureté, d’instrumentalisation politique, et on semble y préférer un catholicisme hors-sol, abstrait, apatride même.

Breizh-info.com : Quelles sont les perspectives que vous voyez au retour d’une Eglise enracinée, intégrée dans la cité, et tournée vers les citoyens de cette cité, pas sans arrêt vers « l’autre » ? Les bouleversements actuellement en cours au Vatican peuvent-ils amener au retour de cette Eglise ou ne risque-t-on pas plutôt d’assister à une fuite en avant…et à son effondrement définitif dans les prochaines décennies ?

Laurent Dandrieu : Pour un chrétien, l’effondrement définitif de l’Eglise ne fait pas partie des hypothèses, car comme le Christ l’a promis, « les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle ». Néanmoins le Catéchisme de l’Eglise catholique nous enseigne que « l’Eglise doit passer par une épreuve finale qui ébranlera la foi de nombreux croyants », sous la forme d’une « imposture religieuse ». Il est dit aussi que cette imposture « se dessine déjà dans le monde chaque fois que l’on prétend accomplir dans l’histoire l’espérance messianique. » Il me semble que le travestissement actuel de l’universalisme en mondialisme est bien la manifestation d’un de ces millénarismes condamnés par l’enseignement de l’Eglise. Comme nous n’avons aucun moyen de savoir si l’Eglise est bel et bien entrée dans son « épreuve finale » ou bien si elle guérira de cette tentation millénariste comme elle a guéri de toutes celles qui ont traversé sa longue histoire, nous n’avons rien d’autre à faire qu’à encourager ceux qui, en son sein, comme le cardinal Sarah et quelques autres, travaillent à faire entendre la voix de sa doctrine véritable. Et à convaincre ceux qui seraient tentés de rejeter le catholicisme parce qu’ils le prennent pour un mondialisme qu’ils se trompent, qu’ils ne doivent pas confondre le catholicisme avec la caricature que certains en font, ni jeter l’enfant Jésus avec l’eau du bain immigrationniste. Que le catholicisme véritable est celui qui sait épouser l’âme des peuples, et qui bénit ceux qui aiment, chérissent et défendent leur patrie.

Propos recueillis par YV

Crédit photo : Flickr DR et Copyright Barbara Viollet
[cc] Breizh-info.com, 2022, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

5 réponses

  1. il est important de prendre en compte les paroles de notre pape émerite !!
    hélas notre tour de babel est bien présente cherchez et vous trouverez
    merci cher écrivain
    AMITIES

  2. Laurent Dandrieu commence en évoquant l’universalisme chrétien, et il ne parle ensuite que de la religion catholique.
    Il oublie ainsi que Rome est responsable du schisme qui scinda en deux parties le monde chrétien : d’un côté la « seconde Rome » des Chrétiens de l’est méditerranéen, et de l’autre la Rome des Chrétiens de l’ouest qui crut possible de changer les dogmes sans consulter les patriarcats orientaux.

    Rome créa ainsi une Tour de Babel où les Chrétiens sont censés ne plus se comprendre, par la volonté de l’évêque de Rome ! En vérité, Rome tournait le dos à l’universalité du message de Jésus-Christ Fils de Dieu, pour de motifs finalement pas très sérieux. Il n’est pas sûr que saint Pierre fut satisfait.

    Le pape Benoit 16 commença à démolir cette tour en relançant le dialogue entre Catholiques et Orthodoxes. Cela ne pouvait que déplaire aux dirigeants de l’ empire puisque rapprochement impliquait de fait un rapprochement autant sinon plus avec la 3ème Rome, Moscou, qu’avec Constantinople. Ce fut une des causes de sa destitution.

    L’autre cause de l’ éviction du bon pape fut que le pouvoir politique occidental, dans les mains de l’empire américain, entendait soumettre totalement l’Église catholique pour la faire évoluer vers un synchétisme religieux mondial. C’est la mission du pape intérimaire François.

    Comme le dit Dandrieu, des évêques, des prêtres et des fidèles catholiques ne sont pas d’accord avec ce projet de catholicisme mondialiste. C’est le temps qui montrera si la nouvelle Rome du pape putschiste parviendra ou non à détruire l’Eglise catholique.
    Si certains craignent un nouveau schisme tellement l’Eglise romaine est malmenée, les cardinaux Sarah, Viguano etc. ont choisi de donner du temps au temps, ils savent que François passera et que la Maison de Dieu restera.

  3. l’enracinement ! la belle affaire, j’adore voyager, 57 pays découverts, quel bonheur de voir des gens différents. je n’exclue pas la bretagne , l’alsace et autres régions de france, leurs us, paysages, gastronomie etc. vivent les différences, chacun chez soi aussi

Les commentaires sont fermés.

- Je soutiens BREIZH-INFO -

PARTAGEZ L'ARTICLE !

LES DERNIERS ARTICLES

ARTICLES LIÉS