« Catholiques et Bretons toujours » : Avec l’âme des pardons, Philippe Abjean appelle à la résistance [Interview]

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Figure majeure du renouveau spirituel breton, Philippe Abjean est l’homme qui a relancé le Tro Breiz en 1994 et imaginé la Vallée des Saints à Carnoët, ce « Stonehenge breton » aux statues monumentales devenu l’un des sites les plus visités de la péninsule. Il publie aujourd’hui aux éditions Salvator L’âme des pardons. Quand Dieu revient en Bretagne, un ouvrage qui entend tirer de l’oubli ces fêtes religieuses et populaires jadis au nombre de 1 200 dans toute la Bretagne, aujourd’hui réduites pour la plupart à une simple messe suivie d’une fête de village. Pardons effacés, chapelles menacées, confréries disparues, clergé exsangue : le constat est sévère.

Mais Philippe Abjean refuse la nostalgie et la résignation. Pour lui, le christianisme breton, religion de l’incarnation enracinée dans les pierres, les fontaines et les saints celtiques, n’a pas dit son dernier mot.

À l’approche du prochain Tro Breiz, qui reliera Vannes à Quimper du 2 au 8 août, il livre à Breizh-Info une parole libre et combative sur l’effondrement d’un patrimoine spirituel, les responsabilités d’une Église qu’il juge « inaudible », et les raisons concrètes qui lui font affirmer, envers et contre tout, que « Dieu revient en Bretagne ».

Breizh-info.com : Vous publiez L’âme des pardons. Quand Dieu revient en Bretagne aux éditions Salvator, un livre qui s’ajoute à une œuvre déjà riche, marquée notamment par votre engagement dans la restauration du Tro Breiz et la création de la Vallée des Saints à Carnoët. Quel a été le déclencheur précis qui vous a poussé à consacrer un ouvrage entier aux pardons bretons aujourd’hui ?

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Réponse – Le Tro Breiz est, à sa façon, c’est à-dire circulaire et groupée, un pardon à l’échelle non pas d’une paroisse mais de la Bretagne. La relance du Tro Breiz conduit logiquement à celle des pardons. Jusqu’à sa renaissance en 1994, les bannières de procession étaient remisées dans les sacristies, sinon vendues aux brocanteurs voire volontairement détruites. A partir de cette date, une prise de conscience s’est opérée, à savoir que derrière ces symboles étaient en jeu tout un, patrimoine immatériel, fait de rites et de cantiques bretons et matériels car il n’y a pas de pardons sans chapelle, bannières, costumes traditionnels… Le déclencheur de cet ouvrage est tout simplement le constat que ces pardons sont réduits à presque rien. Une messe, un point c’est tout.

Breizh-info.com : Vous rappelez dans votre livre qu’il existait jadis en Bretagne, selon les recensements diocésains, près de 1 200 pardons. Combien en subsiste-t-il aujourd’hui dans leur dimension complète — c’est-à-dire à la fois religieuse, festive et populaire — et comment expliquez-vous l’effondrement progressif de ce patrimoine spirituel sur le dernier demi-siècle ?

Nous connaissons tous les grands pardons comme celui de Saint Yves à Tréguier – j’y étais récemment – ; du Folgoët, de Sainte Anne La Palud, de Rumengol… Mais leur nombre rétrécit comme peau de chagrin. En raison bien sûr de l’effondrement de la pratique religieuse, du vieillissement des bénévoles, du regroupement des paroisses… L’origine de cet effondrement est bien connu : une théologie soixante-huitarde qui a privilégié le cérébral (lequel?) sur l’émotion, le levain dans la pâte sur la visibilité… Nous n’en sommes pas encore sorti. J’attends le jour où, au nom de la laïcité, on interdira les pardons et les processions sur les chemins. Ce sera le signal de leur renaissance. Les bannières seront des étendards.

Breizh-info.com : Pour celles et ceux qui n’ont jamais participé à un pardon authentique, comment décririez-vous ce qui le distingue d’une simple cérémonie religieuse ? Qu’est-ce qui faisait, traditionnellement, l’âme d’un pardon breton — précisément ce terme que vous mettez en titre — par opposition à ce qu’il en reste souvent aujourd’hui, réduit à une messe sans dimension communautaire ni festive ?

Un pardon soudait une communauté villageoise, sans doute en survivance d’un clan initial. Et c’est pourquoi toutes les composantes de la communauté se retrouvaient dans le pardon : la dimension chrétienne avec la messe, les vêpres, les confessions et la dimension païenne avec le banquet, le fest-noz, le tantad, les excès inévitables.. Le pardon réunissait l’homme dans sa dualité rationnelle et irrationnelle. Le village faisait groupe dans sa diversité. Et surtout le christianisme connaissait le sens de la fête, à rebours des cérémonies austères et protestantisées d’aujourd’hui. Il n’est pas anodin de noter que les jeunes qui renouent avec le christianisme remettent en avant cette dimension festive qui avait disparu.

Breizh-info.com : Les pardons bretons sont aujourd’hui pressentis pour entrer au patrimoine immatériel de l’Unesco, notamment grâce à l’engagement des pardons bigoudens. Voyez-vous cette reconnaissance internationale comme une chance pour leur sauvegarde — ou redoutez-vous au contraire qu’elle ne les fige en patrimoine touristique au détriment de leur dimension proprement spirituelle ?

Je ne crains pas la récupération touristique des pardons. Au pire, il vaut mieux ça que rien du tout. Et on ne peut exclure qu’un touriste de passage soit saisi par la foi ce jour-là et retrouve le chemin des églises. Après tout, Simone Weil, la philosophe, s’est convertie au christianisme en assistant par hasard à une procession de pêcheurs de sardines au Portugal.

Breizh-info.com : Vous écrivez aspirer à ce que « l’Église retrouve sa place au milieu des villages ». Cette formule est-elle d’abord un constat spirituel ou un constat sociologique ? Quelle place exactement, selon vous, l’Église a-t-elle perdue dans la Bretagne contemporaine, et que perd-on collectivement avec elle — y compris pour ceux qui ne sont pas pratiquants ?

Il n’y a pas de village sans église. Rien de plus triste qu’une ville nouvelle et pavillonnaire sans un clocher. J’ai toujours été émerveillé par la feuille de route très simple qui était assignée aux missionnaires autrefois : bâtir au fin fond de la brousse une église, une école, un dispensaire… Aujourd’hui les églises se vient ou sont fermées, les écoles sont devenues des garderies sociales. Quant aux services de soin, ne parle t-on pas de désert médical ? L’Église autrefois s’occupait de l’homme dans sa globalité : son esprit, son âme, son corps. Les congrégations enseignantes et hospitalières ont quasiment disparu. Les prêtres s’occupent chacun d’une vingtaine de clochers… Quant aux évêques, ils devraient être en première ligne contre la loi annoncée sur l’euthanasie. Ils sont scandaleusement inaudibles. Heureusement, le Pape Léon XIV a pris la mesure du danger terrible que constitue l’intelligence artificielle.

Breizh-info.com : Vous proposez concrètement de remettre sur pied les confréries présentes naguère dans chaque paroisse. Pouvez-vous nous expliquer ce qu’étaient exactement ces confréries, le rôle qu’elles jouaient dans la vie paroissiale et villageoise, et comment vous imaginez leur résurrection dans la Bretagne d’aujourd’hui ?

Les confréries laïques étaient les ancêtres des associations actuelles. Elles pouvaient s’occuper, au gré des paroisses, d’un autel, d’une chapelle, d’une église, d’un service comme celui des funérailles… Elles avaient leurs tenues, lerurs banquets, leur hiérarchie et une certaine indépendance vis-à-vis du clergé. Elles ont été dissoutes à la Révolution, ont connu un renouveau important au 19 ème siècle et ont servi de terreau de vocations à quantité de congrégations sacerdotales masculines et féminines. Elles renaissent en Corse, en Normandie… Pas encore en Bretagne ou autrefois elles se comptaient par milliers. Le clergé y voyait souvent une concurrence mais comme son effondrement est spectaculaire, les laïcs doivent prendre la relève en attendant que les vocations fleurissent à nouveau.Est-il normal de voir actuellement des églises fermées ? Des pardons disparaître ? Des chapelles être détruites ? Les confréries ont une énorme feuille de mission devant elles.

Breizh-info.com : Vous citez vous-même l’expérience extraordinaire du Tro Breiz et de la Vallée des Saints — deux initiatives que vous avez impulsées et qui ont rencontré un succès populaire considérable, bien au-delà du cercle des seuls catholiques pratiquants. Quels enseignements tirez-vous de ces deux aventures, qui pourraient s’appliquer à la renaissance des pardons ?

Le principal enseignement est qu’il faut une volonté de départ, ensuite de la persévérance ; œuvrer en lien bien sûr avec l’institution Église mais ne pas attendre son autorisation pour démarrer, faute de quoi il faudrait attendre des dizaines d’années un discernement éventuel. « Quand il y a une volonté, il y a un chemin », dit-on dans mon pays Léonard. Conformément à sa tradition, elles est toujours en retard d’un train dans la marche de l’histoire : marxiste quand le mur de Berlin s’écroule, structuraliste quand on ne sait plus ce que le mot veut dire, écologiste quand le mot est devenu marqueur d’extrême-gauche… Elle prendra le train en marche comme d’habitude.

Breizh-info.com : La Bretagne a longtemps été réputée pour la profondeur et la singularité de sa foi populaire, articulée aux saints celtiques, aux fontaines, aux chapelles, aux processions. Pensez-vous que cette foi enracinée puisse renaître aujourd’hui dans un contexte largement déchristianisé et sécularisé — ou faut-il s’attendre à une simple conservation patrimoniale, sans véritable retour spirituel ?

Le christianisme est une religion de l’incarnation. Y compris dans les paysages, les pierres, les monuments. Bien sûr, il ne reviendra plus comme avant. A nous d’imaginer le christianisme de demain avec de nouveaux cantiques, de nouvelles créations artistiques (Les statues très contemporaines de la Vallée des Saints en sont un, exemple). Nous allons revenir en Bretagne, comme au haut Moyen-äge avec quelques lieux spirituels très forts autour des abbayes y compris celles qui sont en ruine. Relever les ruines des abbayes autour d’une vie spirituelle, culturelle, festive… C’est un beau programme. Et d’abord faire revivre les églises paroissiales par le biais des confréries.
Breizh-info.com : Sauvegarder les pardons, c’est aussi inévitablement sauvegarder les églises et chapelles dont ils sont inséparables — un patrimoine architectural en grand péril dans toute la péninsule, faute de moyens et de fréquentation. Quel rôle voyez-vous pour les pouvoirs publics, les communes, les diocèses et les associations citoyennes face à cette urgence patrimoniale ?

Les diocèses sont exsangues. Je crains qu’il n’y ait plus bientôt que des diocèses à l’échelle des régions. Ils vendent les derniers bijoux de famille, couvents, presbytères, églises et chapelles… Grâce au ciel, la loi de séparation de l’Église et de l’État qui a rendu celui-ci (et les collectivités) propriétaire de l’immense patrimoine des églises de France nous préserve du désastre. Il faut rendre hommage à la grande majorité des maires qui s’attachent à les sauvegarder. La seule question qui vaille est : quel usage pour les églises aujourd’hui ? Aux diocèses de se battre pour revendiquer un usage spirituel. Le font-ils ? Je n’en suis pas sûr.

Breizh-info.com : Vous écrivez sans nostalgie mais avec conviction, en affirmant que « Dieu revient en Bretagne ». À quoi ressemble, concrètement, ce retour selon vous ? Quels signes percevez-vous sur le terrain, dans la jeunesse bretonne notamment, qui justifient cette espérance — et quel message souhaitez-vous adresser aux lecteurs ?

Le succès du pèlerinage de Chartres auprès des jeunes nous enseigne que tout est toujours possible. Rien n’est perdu. Le temps n’est plus à la nostalgie. C’est à chacun de nous de réaffirmer la place de Dieu en Bretagne. C’est pourquoi j’imagine que lors du prochain Tro Breiz, de Vannes à Quimper du 2 au 8 août, les pèlerins pourront arborer sur leurs tee-shirts : « Catholiques et Bretons toujours – Feizh ha Breizh atao ». Avec le gwen-ha-du. Et, en conséquence, l’un des premiers actes de résistance est de nous rejoindre sur ces chemins avec les bannières des paroisses.

Propos recueillis par YV

Crédit photo : DR (photo d’illustration)
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3 réponses à “« Catholiques et Bretons toujours » : Avec l’âme des pardons, Philippe Abjean appelle à la résistance [Interview]”

  1. COURANT Jean-Yves José dit :

    Philippe Abjean ! Un héros extralucide qui ne se résigne pas à voir sa Bretagne en voie de perdre son âme !Mille projets proposés pour éviter la catastrophe :dresser les pierres,les faire parler,relever les bannières,encourager à la marche avec étapes devant les oratoires ,dans les chapelles oubliées,les églises trop désertées,les cathédrales aphones,sans voix vibrante,au clergé rêvant de l’église du silence et des catacombes , « FIAT LUX ! LUMEN CHRISTI ! »

  2. RAYMOND NEVEU dit :

    Comme beaucoup de choses sont bien vues et bien dites…oui le pardon soudait la famille, ar Familh , le clan avec sa clientèle d’associés avec des prêtres qui faisaient 3 ans de séminaires et pas 666 années d’études des contradictions de l’incarnation gazeuse venues des mirages du désert. Nos jeunes prêtres jouaient au foot avec nous ils ne venaient pas d’une technostructure ecclésiastique aussi coincée que notre technocrassouille. Mais avant le pardon badigeonné chrétien les cultes celtiques voire venus du Néolithique étaient là alors le Gazeux kas da reor kuit! C’est depuis l’escroquerie de Nicée qu’il a été imposé. Gwelloc’h Cernudos!

  3. Beltram Kôrnog dit :

    Hier et aujourd’hui, c’était le pardon de Notre-Dame-de-Rumengol, l’un des trois grands pardons du diocèse de Quimper-et-Léon (avec Sainte-Anne-la-Palud et Notre-Dame du Folgoët). Avec environ 400-500 participants, quelques rares costumes bretons et quelques cantiques bretons.

    La demi-douzaine de personnes en costume breton était des hommes. Les femmes sont très rarement vues en costume lors des pardons, et sont la faiblesse de notre nation (comparer avec les photos récentes de l’Himmelsweg, où les Alsaciennes portent fièrement leurs costumes et coiffes).

    Et la langue bretonne, si présente, est réduite à portion congrue. De plus, un parterre à 60 ans d’âge en moyenne, à la louche. Ce qui est une légère amélioration due à quelques jeunes familles présentes. Il y a quelques années, on devait être sur du 70 ans de moyenne d’âge…

    Les pardons sont un condensé de notre identité bretonne, comme les festoù-noz mais les femmes et les jeunes doivent se bouger pour les faire vivre et vivre en breton, pleinement. Et tous doivent améliorer la visibilité de la langue bretonne.

    Labour zo !

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