L’Odyssée. Nous étions les héritiers d’Homère, ne devenons pas ses commissaires politiques !

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Christopher Nolan a sorti L’Odyssée le 17 juillet. Deux cent cinquante millions de dollars, cent soixante-treize minutes, un tournage intégral en IMAX 70 mm — une première dans l’histoire du cinéma. Quatre-vingt-quatorze pour cent sur Rotten Tomatoes, quatre-vingt-neuf sur Metacritic, plus de trois cents millions de recettes en quelques jours. Matt Damon en Ulysse, Anne Hathaway en Pénélope, Tom Holland en Télémaque.

Un studio américain vient de miser un quart de milliard sur un poème grec fondateur de notre civilisation, âgé de trois mille ans. Des millions de spectateurs qui n’avaient jamais ouvert Homère vont apprendre son existence. Les ventes du texte vont exploser — c’est mécanique, cela se produit après chaque adaptation d’envergure. Des adolescents vont sortir de la salle en demandant qui était Circé.

Et une partie de la droite culturelle française hurle à la trahison.

Le grief, et ce qu’on en fait

Commençons par ce qui est fondé.

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Oui, avoir distribué Lupita Nyong’o dans le rôle d’Hélène de Troie est une aberration. L’épithète homérique dit les bras blancs. L’archéologie et la génétique de l’âge du bronze égéen ne laissent aucune place au doute. Ce récit est européen, il est né sur une mer précise, entre des peuples précis, et le traiter comme un conte universel interchangeable relève d’une désinvolture qui n’a rien d’innocent. Ce n’est pas un détail, et ceux qui le relèvent ont raison de le relever.

D’autres reproches se tiennent aussi. Le sérieux excessif, le manque de fantaisie, une direction artistique parfois standardisée — des intérieurs qui évoquent Dune en toge. Le mixage enfouit les dialogues sous la partition. Scylla, Charybde, les Lestrygons sont expédiés. Des dialogues américanisés. Critikat, qu’on ne soupçonnera pas de complaisance identitaire, pointe l’essentiel de ces défauts.

Le film n’est pas un chef-d’œuvre. On peut le dire, l’écrire, l’argumenter.

Mais entre « ce casting est une faute » et « ce film est une entreprise de destruction de notre héritage », il y a un abîme. Et c’est cet abîme qu’une partie de notre camp franchit d’un bond, sans jamais avoir vu le film.

Ce qu’il y a dans ce film

Car voici ce que contient réellement L’Odyssée de Nolan.

Un tournage intégral en pellicule IMAX 70 mm, en décors réels — Maroc, Grèce, Italie, Islande. Des marionnettes et animatroniques de Wētā Workshop pour le Cyclope et Scylla, plutôt que du numérique. Une matière filmée où l’on sent le sel, la poussière et le sang.

Un Ulysse qui n’est pas une statue de plâtre : un stratège rusé, capable du meilleur comme du pire, rongé de regrets. C’est-à-dire l’Ulysse d’Homère, l’homme aux mille tours, pas un héros de catéchisme. Une Pénélope farouche face aux prétendants. Un Antinoos d’une morgue parfaite sous les traits de Robert Pattinson.

Et des thèmes qui devraient nous parler : la guerre et son coût, le retour impossible à un monde qui a changé, la fidélité, la transmission d’un père à un fils, le poids des récits qu’une communauté se raconte.

Rien de dégradant. Aucune déconstruction militante. Aucune leçon de morale contemporaine plaquée sur le mythe.

Un film qui prend Homère au sérieux, avec une faute de distribution. Nolan a lu le texte. Ses détracteurs, souvent, pas.

Les gardiens du temple qui n’ont pas visité le temple

C’est le point douloureux, et il faut le dire.

Une bonne part de l’indignation vient de gens qui n’ont peut être jamais lu en intégralité l’Iliade ni l’Odyssée (spoil : moi non plus). Qui ignorent qu’Ulysse passe sept ans dans le lit de Calypso pendant que Pénélope tisse. Qui n’ont aucune idée de ce qu’est un poème de tradition orale, remanié par des générations d’aèdes avant d’être fixé par écrit — c’est-à-dire une œuvre dont la nature même est la réappropriation.

Homère n’a pas inventé l’Odyssée. Il a recomposé un matériau qui circulait déjà. Les tragiques grecs l’ont ensuite réécrit. Virgile l’a détourné pour fonder Rome. Dante y a puisé. Joyce en a fait une journée dublinoise. Kazantzakis lui a donné une suite de trente-trois mille vers.

Aucun de ces auteurs n’a demandé l’autorisation. C’est ainsi qu’un mythe reste vivant : en étant repris, déformé, contredit. Un mythe qu’on ne peut plus toucher n’est pas un patrimoine, c’est une pièce de musée.

Le mot qui dispense de penser

Il y a quelque chose de proprement retourné dans cette affaire.

Pendant des décennies, une certaine gauche a scruté chaque plan de cinéma à la recherche du réactionnaire, du patriarcal, du colonial. Elle jugeait les films sur leur conformité idéologique plutôt que sur leur mise en scène. Nous avions raison de dénoncer ce réflexe.

Nous venons de l’adopter. Le vocabulaire a changé — on dit « woke » là où l’on disait « fasciste » — mais la grille est identique. Un film n’est plus regardé, il est audité. On ne juge plus une image, on vérifie une conformité.

Les bolcheviks voulaient un art édifiant, au service du peuple, expurgé des influences délétères. Nous voulons désormais un art édifiant, au service de l’identité, expurgé des influences délétères. On dénonce le CNC et ses commissions de subvention pour proposer, en remplacement, une commission McCarthy.

L’Europe a inventé la liberté de l’artiste. Nous produisons des censeurs.

Interrogeons-nous sur le résultat pratique de cette guerre.

Voici un film qui ne contient rien de dégradant, aucune complaisance, aucune déconstruction gauchiste militante. Un film qui prend au sérieux la guerre, le retour, la fidélité, la transmission entre un père et un fils. Un film qui ramène des millions de spectateurs vers le socle de la littérature occidentale. Un film qui prouve qu’un studio hollywoodien peut encore parier gros sur autre chose qu’une franchise de super-héros.

Et nous le combattons.

Le calcul est désastreux. Sur cent adolescents qui verront ce film, quelques-uns liront le texte. Un ou deux feront peut être du grec. Ceux-là, nous les aurons gagnés — pas par la polémique, par l’émotion d’une salle obscure.

En attendant, à force de crier au loup pour une distribution, nous nous rendons inaudibles le jour où une œuvre attaquera réellement notre héritage. C’est le principe de la fable : celui qui hurle sans cesse n’est plus écouté quand le danger arrive.

Aller le voir

L’Odyssée n’est pas parfait. Il est long, parfois solennel, mal mixé par endroits, et certains épisodes méritaient mieux. On peut le trouver trop sage, ou regretter que le merveilleux y soit tenu à distance.

Ce sont des jugements de cinéma. Ils se discutent, ils s’argumentent, ils font vivre la critique.

Ce qui ne se discute pas, c’est le droit d’un cinéaste à sa propre lecture d’un texte que personne ne possède. Homère appartient à qui le lit. Et Nolan l’a lu. Allez voir le film. En IMAX si vous le pouvez. Puis rentrez chez vous, prenez le volume sur l’étagère — celui que vous n’avez peut-être jamais ouvert — et commencez.

Vous verrez : le texte a survécu à Virgile, à Dante et à Joyce. Il survivra à Christopher Nolan. C’est même exactement ce que fait un classique.

Armand LG

Photo d’illustration : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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12 réponses à “L’Odyssée. Nous étions les héritiers d’Homère, ne devenons pas ses commissaires politiques !”

  1. pschitt dit :

    Nolan peut bien montrer ce qu’il veut, il n’a pas le droit de se réclamer d’Homère s’il ne respecte pas l’esprit de son poème. Il tente une captation d’héritage, un détournement de création. Ce film aurait sans doute été un bon film s’il n’était pas intitulé L’Odyssée.

  2. M. A. dit :

    Merci !

  3. subsidized Inhumanity Fest dit :

    Points à réfléchir sérieusement, comme parfois sur breizh-info on voit un peu plus loin que le bout de son nez.

    (cf article sur l’article « Non, il ne fallait pas se réjouir de la circonstance aggravante de racisme à Crépol ! »)

    De salubrité publique de donner du relief à la réflexion.

    Pour ma part, au point où on en est, on sait que quelle que soit l’apparence d’une loi, d’un fait, d’une décision de justice, c’est toujours orienté « c’est à case de l’extrême droite » ou tordu pour se retourner contre la « droite ».
    (cf : Barbara Butsh « les gens qui m’ont attaqué au concert …. Extrême droite » dans la même phrase )

  4. Carton Jaune dit :

    Quand on a connu une autre époque, plus libre, plus gaie, moins haineuse, on est fatigué de constater que le moindre bouquin, film, pièce de théâtre, chanson, défilé de mode, peinture, entraîne des polémiques incessantes qui n’ont rien à voir avec les critiques professionnels qui jugent l’art en question mais des filtres politisés selon le côté racisé, patriarcal, colonialiste, LG « hébété  » ! et autres capitalisme coupable.

  5. Verdier dit :

    Bravo à l’auteur pour cette excellente critique qui donne envie de s’affranchir des idées préconçues et d’aller voir le film…

    Néanmoins, cette erreur de casting à la sauce Woke Hollywoodienne est une erreur capitale… qui d’ailleurs, sur un strict plan comptable, empêchera les studios, à juste titre, d’encaisser des millions de dollars…

    Nous sommes nombreux, à travers le monde, à ne plus supporter le bourrage de crâne insipide qui nous est infligé sous couvert d’antiracisme de pacotille…

  6. Bouvet Philippe dit :

    Il me semble que l’analyse de Battistini est fiable mais bon je jugerai quand je verrai le film !

  7. Michel BERAUDO-MARCH dit :

    Tout à fait d’accord. Il y a certes des imperfections ou quelques incongruités en concession à l’idéologie bien pensante (Hélène et l’aede Noirs) mais l’ensemble est quand même loin de la caricature woke que certains veulent y voir.

  8. Jean-Pierre Calvez dit :

    Merci pour votre analyse. Jeune j’ai lu et relu, car pensionnaire, toute la littérature grecque, avec passion. Ce film est le plus puissant, même si quelques dérives avec les textes originaux. L’émotion au cinéma doit dépasser les réalités absolues, ce n’est pas un cœur d’histoire, pour cela il y a la fac.

  9. Tirpitz dit :

    Franchement, on peut se faire une idée du film en allant voir le trailer sur YouTube. Au-delà de l’aspect woke, c’est moche et mal joué. Et faut vraiment être naïf – ou hypocrite- pour s’imaginer que les gens qui verront le film vont lire le texte.
    Pour le reste, vous courrez derrière le succès du film et vous retournez votre veste. C’est pas parce qu’une majorité d’incultes vont le voir qu’il faut hurler au chef d’œuvre. A ce moment là, vous devriez tresser des couronnes à Aya Nakamura, grande représentante de la chanson française dans le monde.

  10. Tirpitz dit :

    J’attend votre réaction quand Nolan adaptera la passion de Jésus avec Omar Sy dans le rôle principal.

  11. Alexandra Boris dit :

    « Concession à l’idéologie bien pensante Hélène et l’aède black » dit un commentateur.
    Je partage ce point de vue. Cela est surprenant pour celui qui connait le texte original de l’Odyssée. Ça ne le sera probablement pas pour celui qui n’a jamais lu le texte. J’entends déjà, concernant mes propos, crier au « racisme », surtout pour les admirateurs des grands penseurs de LFI.
    J’ai fait lire il y a peu à ma petite fille qui va entrer en 6eme de collège les « Contes d’Amouda Koumba ». Ce classique de la littérature africaine est traduit du wolof (langue du Sénégal) en français par l’écrivant Birago Diop à partir des récits du griot Amadou Koumba. Ces fables sont une merveille de la Littérature orale africaine. Bigaro Diop préserve la tradition orale en l’adaptant à l’écrit.
    Je n’image pas un instant que les personnages humains qui côtoient les animaux (lion, zèbre, singe, chacal etc..) ne soient pas africains. Je trouverais hérétique que ces fables transposées au cinéma mettent en scène des personnages blancs. A mon avis ce serait une trahison du récit, un mépris de la tradition orale africaine. Je crois même que la Gauche bien pensante s’en indignerait en criant à l’imposture du vilain blanc (comme dirait la Merluche) qui vole l’Afrique en s’appropriant sa culture. Je n’imaginerai pas non plus une Blanche neige en actrice noire. Que l’on me comprenne bien : je ne suis pas raciste mais je pense que le respect des êtres humains c’est aussi le respect de leur culture.
    Merci de m’avoir lue.
    Alexandra

  12. Alexandra Boris dit :

    L’immense majorité des personnes qui ira voir le film, ne lira pas l’Odyssée. C’est être naïf de le croire. Ces personnes ne sauront même pas que le texte existe. J’étais professeur de Lettres en lycée – collège et quand je donnais à lire un grand classique de la littérature, que faisaient beaucoup d’entre eux? Ils trouvaient le film et s’en contentaient. Aujourd’hui, 96% décrochent le bac sans jamais avoir lu un livre, à part quelques extraits. J’ai eu l’occasion de lire des copies d’étudiants en droit (licence et master), les bras m’en sont tombés. Orthographe calamiteuse et syntaxe désarticulée. De futurs avocats pour certains, des politiciens pour d’autres, des gens qui vont mener la barque. Donnez aujourd’hui aux élèves un devoir à rédiger. Ils vous le remettront, bien propre et bien lisse, fabriqué de toutes pièces avec l’IA. C’est triste à dire, l’école depuis plus de 40 ans fabrique des crétins en puissance. J’ai eu des élèves doués et sérieux qui lisaient vraiment. J’en ai eu cent fois la preuve parce qu’ils savaient analyser intelligemment les contenus et en faire la critique, à l’oral ou à l’écrit. Grâce à eux, j’ai trouvé un sens à mon travail. Mais, c’était avant, à mes débuts, il y a longtemps…
    Aujourd’hui, si je devais recommencer ma vie c’est le dernier des métiers que je ferais. L’école est devenue un rafiot à la dérive où le vocabulaire ordurier a remplacé la langue de Molière, où le sens du travail et du respect n’existe plus parce qu’on a voulu, par idéologie, au non de « l’égalité des chances » donner le baccalauréat à tout le monde et ne jamais blesser les élèves par des notes dévalorisantes. Il n’y a plus, de nos jours de « mauvais élèves » mais des élèves qui « pourraient mieux faire ». Mieux faire dans le crétinisme ?
    La faute à qui? À nos responsables politiques qui, lentement et sûrement, ont savamment sabordé le navire pour fabriquer des individus dociles et incultes faciles à mener par le nez.
    Pourquoi liraient – ils l’Odyssée ?
    Alexandra

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